XIV° Rencontre Œcuménique Internationale de Spiritualité orthodoxe
Monastère de Bose, 14 – 20 septembre 2006

Adalberto Mainardi, moine de Bose

« Récemment encore, l’église orthodoxe orientale avait la réputation, en Occident d’être une église non missionnaire », écrivait en 1961 le Père Alexandre Schmemann dans un article au titre significatif : « l’impératif missionnaire ».

La XIV° Rencontre œcuménique Internationale de Spiritualité orthodoxe (Monastère de Bose, 14 – 20 septembre 2006) articulé en deux sessions : byzantine (Nicolas Cabasilas et la Divine Liturgie) et russe (les missions de l’église orthodoxe russe) a vraiment été un démenti de ce préjugé. L’Église orthodoxe russe, au cours des mille ans de son histoire a su annoncer l’évangile dans les immenses espaces du Nord et de la Sibérie, jusqu’au Japon et à l’Alaska, réalisant une expérience très actuelle d’écoute de la quête de Dieu qui habite chaque homme et chaque culture.

La Rencontre, organisée sous le patronage du Patriarcat Œcuménique de Constantinople et du Patriarcat de Moscou, a vu la participation, aux côtés de spécialistes de niveau international, de métropolites, d’évêques et de moines des églises orthodoxes, de l’Église catholique et des églises de la Réforme

La réunion même de Chrétiens d’Orient et d’Occident, dans un échange fraternel traitant des aspects essentiels de la vie spirituelle chrétienne, a manifesté cette possibilité concrète de « faire émerger les valeurs communes de foi de l’Orient et de l’Occident, tout en respectant la distinction des chemins de vie chrétienne et les différentes approches de l’unique Évangile » souhaitée le Saint Père Benoît XVI dans son message, transmis par le cardinal Secrétaire d’État Angelo Sodano.

La Rencontre s’est ouverte par une question. « Je pense,  », disait dans son mot d’introduction le Prieur de Bose, Enzo Bianchi « que notre mise à l’écoute de la vie missionnaire de l’Église orthodoxe russe est particulièrement actuelle, en un temps où la question du sens, qui habite le cœur de nos contemporains, ne peut être éludée par les chrétiens. La difficulté, aujourd’hui, n’est pas seulement « le comment de la mission », mais surtout « le pourquoi de la mission ». Pour l’Église russe, la réponse est dans la recherche difficile d’un équilibre entre fidélité à la tradition et audace évangélique face aux nouveaux défis. Si, de fait, au cours du XX° siècle, comme l’a rappelé le Patriarche de Moscou Alexis II dans son  message de souhaits, pour la Rencontre « les féroces persécutions du pouvoir athée semblaient avoir rendu impossible de témoigner du Christ », le processus de renouveau spirituel, rendu possible à partir des années 90, justement par l’effet des « semences de christianisme » d’une « innombrable troupe de martyrs et de confesseurs », impose de nouvelles exigences : « avant tout, la nécessité du dialogue avec la société contemporaine émerge … mais en même temps, il est tout aussi nécessaire de rester fidèle à la Sainte Écriture et à la Tradition de l’Église ».

La Fédération russe, avec ses 143 millions d’habitants, est en fait aujourd’hui une mosaïque composite d’ethnies, de credos et de religions, mosaïque au cœur de laquelle, après l’expérience dramatique de l’athéisme d’état, l’Église orthodoxe russe est devenue une référence pour la reconstruction morale du pays. Il est significatif que le X° Concile mondial du peuple russe (forum social et politique, présidé par le Patriarche Alexis et conçu par ce même Patriarche en 1993 comme instrument de dialogue avec la société civile, composé de représentants de toutes les forces politiques, de diverses associations et des religions traditionnelles : orthodoxie, islam, judaïsme et bouddhisme), il est significatif, donc, que ce Congrès ait eu pour thème : « la Foi, l’Homme, la Terre. La mission de la Russie au XXI° siècle » (Moscou, 4 – 6 avril 2006). L’assemblée a élaboré et signé une  Déclaration sur les droits et la dignité de l’homme, proposée comme une déclinaison spécifique de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, prenant en compte la « civilisation particulière russe » et une plate-forme éthique expressément inspirée des valeurs religieuses.

Dans une société civile russe encore fragile, idéologiquement désorientée après la rapide désillusion vis-à-vis des démocraties occidentales, et souvent attirée par le retour du mythe de l’autorité, l’orthodoxie représente un idéal positif pour la reconstruction d’une identité nationale et culturelle. Si la proportion de ceux qui se déclarent orthodoxes atteint les 70 – 80%, des analyses sociologiques plus détaillées montrent toutefois que seulement 10% croient à la résurrection des morts, et qu’un nombre encore plus faible fréquente régulièrement l’Église (2%).

Une enquête de 2005, présentée en partie au Congrès de Bose par l’archevêque Ioann de Belgorod, président du département missionnaire du Patriarcat de Moscou, révèle que, si 73,1% des russes croient à la médecine traditionnelle, 12,1% seulement croient à la seconde venue du Christ, alors que pour la majorité (62%) la patrie est une valeur plus sacrée que la liberté de la personne (25%).

Voilà pourquoi aujourd’hui, d’après l’archevêque Ioann, une des premières tâches de la mission de l’Église orthodoxe russe est « le travail missionnaire avec ceux qui cherchent Dieu, mais aussi avec ceux qui, bien que déjà baptisés, n’ont pas reçu d’enseignement adéquat sur les fondements de la foi et de la vie chrétienne ». « La culture laïque contemporaine », poursuivait l’archevêque Ioann « s’oriente toujours plus vers le ‘néopaganisme’, et en même temps, le degré d’assimilation des valeurs qui véhiculent la culture nationale liées génétiquement avec l’orthodoxie va en diminuant ». Voilà pourquoi il est essentiel de savoir puiser dans l’évangile la créativité nécessaire à une nouvelle inculturation.

L’identification entre ce qui est russe et ce qui est orthodoxe, dont les mass-media font une forte propagande de nos jours en Russie, provoque symétriquement le rejet de l’orthodoxie chez les populations non-russes des républiques d’Asie Centrale ou de Sibérie, qui, après l’athéisme soviétique retournent au paganisme (ou à l’islam) comme élément fondateur de la culture autochtone. Cependant, si l’identification entre l’état russe et l’orthodoxie depuis Pierre le Grand jusqu’à la Révolution (mais une orthodoxie totalement asservie à l’État), a fait que le christianisme a souvent été un peu plus qu’un instrument de colonisation, de russification et d’exploitation des immenses territoires de l’Asie Centrale, de la Sibérie septentrionale et centro-orientale, l’histoire des saints missionnaires russes offre un modèle alternatif de rencontre entre le message chrétien et divers peuples et cultures.

La Rencontre de Bose a permis une meilleure connaissance de cette passionnante aventure de l’évangile, aventure qui se poursuit encore aujourd’hui.

Cette aventure a été essentiellement celle des moines, premiers évangélisateurs des terres russes : au XIV° siècle, Etienne de Perm, missionnaire chez les populations zyrianes du Nord, inventa un alphabet, traduisit la Bible et la liturgie en langue locale ; du XVIII° au XIX° siècle, l’ermite Germain incarna l’idéal du Christ chez les indiens aléoutes de l’Alaska, en respectant les traditions culturelles en défendant courageusement leurs droits contre la violence de la colonisation commerciale et militaire russe ; ce que réussirent également à faire le savant archimandrite Makarij Glucharev, qui traduisit la Bible en langue altaïque pour les tribus de l’Altaï, et en même temps, menant à terme la première traduction de l’Écriture de l’hébreu en russe, ou encore l’évêque Nikolaij Kasatkin, fondateur de l’église orthodoxe russe du Japon.

Comme les Indiens d’Unalaska n’avaient jamais vu de blé, l’évêque Innocent Veniaminov traduisit pour eux la prière du Seigneur, demandant au Père « donne-nous notre poisson quotidien ». L’archimandrite Spiridone, missionnaire en Sibérie au début du XX° siècle, transcrivit dans son journal une réflexion d’un lama : « si les chrétiens croyaient et vivaient de la manière qu’a enseignée le Christ, il ne serait plus nécessaire qu’ils prêchent, parce que la réalité est plus forte que les paroles ».

C’est justement la conscience évangélique de ces expériences missionnaires qui a préparé ce changement d’époque significatif qu’a été pour l’église russe le Concile de Moscou en 1917 – 1918, au lendemain de l’écroulement de l’autocratie et à la veille des persécutions. C’est à ce moment qu’ont fait expressément référence les interventions de la journée conclusive du Congrès de Bose. « nous nous trouvons aujourd’hui à une ligne de partage des eaux, au début d’une nouvelle ère » a dit le Père Georgij Kočetkov, recteur de l’Institut orthodoxe chrétien Saint Philarète de Moscou, citant les paroles du Métropolite Antoine (Bloom) récemment disparu : « j’ai rencontré le Christ, et dès ce moment, je n’ai eu qu’un seul désir : partager avec les autres hommes ce miracle… que je connais le Christ, qu’il est mon Sauveur, qu’il est ton Sauveur, qu’il est le sens de ta vie comme il l’est de la mienne…nos devons redécouvrir notre identité missionnaire sous un mode nouveau : nous ne devons pas nous mettre en situation d’enseigner aux autres hommes, mais c’est nous-mêmes qui devons devenir autres, devenir des hommes nouveaux. Et cela, à tel point que les gens, en nous voyant, commencent à s’interroger ».

En ce sens, pour Nikita Struve, le témoignage de la diaspora orthodoxe en Occident, lui aussi, prend toute sa valeur : « l’église de l’émigration jouissait d’un privilège unique depuis le temps des premiers chrétiens : elle jouissait d’une liberté quasi-totale devant toutes les structures de l’état… cette église devait rendre un témoignage désintéressé, dont auraient dû tirer profit tant l’occident que la Russie du futur ».

En conclusion de la Rencontre, s’est dessinée une convergence œcuménique sur le sens de la mission dans un monde marqué par l’indifférence et assez souvent par le conflit entre les fondamentalismes ; une mission qui sache dépasser non seulement tout esprit de prosélytisme des églises entre elles, mais aussi cette compétition anti-évangélique qui humilie et ne reconnaît pas la qualité ecclésiale d’une église sœur. C’est le seul chemin, comme le faisait remarquer Père Emmanuel Clapsis, celui d’une « spiritualité que les églises chrétiennes entendent incarner dans le monde présent » et qui reflète l’œuvre de l’Esprit Saint dans chaque aspect de l’existence humaine… pas simplement la relation intérieure de l’homme avec Dieu ». Mais cela implique justement la rencontre difficile avec l’autre, et avant tout avec le frère : « aimer l’autre dans sa différence irréductible, et partager les ressources et le pouvoir qui règlent la vie personnelle et commune, est toujours un amour difficile ». L’unique remède à la peur de l’altérité est « la puissance de l’amour que confère l’Esprit Saint ».

Comme l’a souligné Enzo Bianchi en conclusion « c’est seulement si les chrétiens se montrent capables de trouver des voies authentiques de communion entre eux qu’ils pourront être crédibles aussi dans la rencontre de tous ceux qui vivent dans l’indifférence religieuse, ou qui appartiennent à des traditions religieuses diverses ; c’est seulement en retrouvant le primat de l’agape fraternelle, que les chrétiens sauront se prodiguer « conversation et dialogue », qu’ils sauront distinguer dans la rencontre avec l’autre une occasion pour créer des espaces de vie et d’accueil pour tous les hommes ».

C’est justement à ce labeur complexe de reconnaissance de l’autre que, d’année en année, les Rencontres œcuméniques de Bose entendent s’associer : à la clôture de la Rencontre, le Prieur de Bose a annoncé aux participants les dates de la XV° Rencontre œcuménique internationale de spiritualité orthodoxe : elle se tiendra du 16 au 19 septembre 2007 et sera consacrée à la « Transfiguration du Christ dans la tradition spirituelle orthodoxe ».