Du 14 au 20 septembre dernier s’est tenu au Monastère de Bose (Italie) le XIVe Colloque œcuménique international de spiritualité orthodoxe. C’est la relation vitale et inséparable entre l’eucharistie et la mission qui y a été approfondie sous de nombreux angles. Les thèmes du Colloque – divisé en deux sections – étaient en effet la figure de « Nicolas Cabasilas (XIVe siècle) et la divine liturgie » (pour la partie byzantine, les trois premiers jours) et « les missions de l’Église orthodoxe russe » (section russe, les trois derniers jours). Les communications et les débats ont ainsi porté d’une part sur l’eucharistie, cœur de la vie chrétienne et moment de transfiguration cosmique, et d’autre part sur l’annonce de l’Évangile dans les immenses espaces qui s’étendent de la Sibérie jusqu’au Japon et à l’Alaska, une expérience extrêmement actuelle d’écoute de la recherche de Dieu qui habite tout homme et toute culture. Ce Colloque, organisé en collaboration avec le Patriarcat œcuménique de Constantinople et le Patriarcat de Moscou, prolongeait une tradition pluriannuelle de rencontres œcuméniques à Bose, et entendait offrir une occasion d’échange fraternel et de réflexion commune, entre chrétiens d’Orient et d’Occident, sur des aspects essentiels de la vie spirituelle.

Les Églises présentes

Au Congrès, hormis l’Église catholique, les Églises orthodoxes, mais aussi celles de la Réforme, étaient représentées au plus haut niveau. Pour l’Église catholique, étaient présents le cardinal Achille Silvestrini et le père Milan Zust, du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens, ainsi que de nombreux évêques de la Conférence épiscopale du Piémont, parmi lesquels Mgr Arrigo Miglio d’Ivrea, secrétaire, Mgr Gabriele Mana, évêque du lieu et Mgr Luigi Bettazzi, évêque émérite d’Ivrea. Le Patriarcat de Constantinople était représenté par les métropolites Gennadios d’Italie et Emilianos de Silyvria, et par le professeur Anthony-Emil Tachiaos, tandis que l’ample délégation du Patriarcat de Moscou était guidée par l’archevêque Joann de Belgorod, président du département pour les misions. Mais bien d’autres Églises avaient envoyé des représentants qualifiés : l’Église orthodoxe de Grèce (évêque Ioannis de Thermopyli), les Églises orthodoxes d’Antioche, de Serbie, de Roumanie (métropolite Serafim d’Allemagne et père Nicolae Necula), de Bulgarie (métropolite Kalinik de Vratsa), d’Ukraine, de Biélorussie (père Pavel Serdjuk), d’Amérique, du Japon (évêque Serafim de Sendaï) ; et encore l’Église apostolique d’Arménie (père Adam Makaryan), l’Église d’Angleterre (chanoine Hugh Wybrew) et le Conseil œcuménique des Églises de Genève (Yannick Provost).

De nombreux moines et moniales se sont également rencontrés durant ces jours à Bose, provenant de monastères du Mont Sinaï, de Grèce, de Russie, d’Ukraine, de Biélorussie, de Roumanie, de Bulgarie, du Liban, d’Angleterre, d’Italie, de France, de Belgique, de Suisse et d’Allemagne.

Parmi les participants, notons la présence des pères André Louf et Michel Van Parys, de sœur Minke de Vries, de Grandchamp, du philosophe orthodoxe Christos Yannaras et de l’historien de la littérature russe Nikita Struve.

Nicolas Cabasilas et la divine liturgie

L’expérience de Nicolas Cabasilas (env. 1319-env. 1398) est liée aux plus importantes figures de l’hésychasme byzantin : il fut ami de Grégoire Palamas, et à Thessalonique, sa ville d’origine, il fréquenta les cercles de laïcs liés au mouvement hésychaste qui tentaient de concilier la vie dans le monde avec une spiritualité intense. Aujourd’hui encore, Cabasilas demeure un des exemples les plus vibrants d’engagement dans le monde et à la fois d’extraordinaire profondeur spirituelle.

Dans le climat culturellement vif du XIVe siècle, Nicolas Cabasilas étudie la grammaire, la rhétorique, la philosophie, le droit et l’astronomie, mais il acquiert surtout une connaissance remarquable des Écritures et de la littérature patristique. À Constantinople, il participe activement à la vie politique de l’Empire, de même qu’il s’intéresse aux débats théologiques de l’époque, en particulier la question palamite. Toutefois, Cabasilas reste également, tout au long de son existence, un homme de contemplation. Ses deux œuvres majeures en offrent le témoignage : La vie en Christ, chef d’œuvre de synthèse sur la vie intérieure chrétienne, et le Commentaire de la divine liturgie, qui présente une des compréhensions les plus élevées du mystère de l’eucharistie. De ses dernières années de vie on ne sait que très peu ; on discute encore pour savoir s’il a pris à cette époque l’habit monastique ou s’il est resté laïc jusqu’à la fin. Mais ceci aussi appartient à la discrétion de Cabasilas, à son équilibre et à sa manière personnelle d’aller à l’essentiel des choses.

Le Colloque (auquel ont pris part certains des plus grands spécialistes : M.-H. Congourdeau, C. G. Conticello, J. Getcha, C. Savvatos, S. Yangazoglou, P. Koumarianos, A. E. Kattan, C. Papathanasiou, H. Legrand, H. Wybrew, A. N. Papathanasiou, P. Vassiliadis, I. Thermopylon, G. Martzelos, I. Vizaourtis) s’est intéressé en particulier à la vision eucharistique de notre auteur et, de manière plus générale, à la place et à la signification que l’eucharistie occupe dans la spiritualité du croyant ; les communications ont également interrogé les défis que l’eucharistie pose aujourd’hui aux Églises engagées dans la recherche de l’unité. Pour Cabasilas, l’eucharistie fait avant tout le récit de l’amour de Dieu pour l’humanité, de son « économie » à l’égard de la création entière. La célébrer ne signifie pas simplement répéter un rite, mais au contraire entrer de manière toujours plus convaincue et consciente dans le cœur même du mystère chrétien, c’est-à-dire dans l’amour du Père, dans le don de soi du Fils et dans l’œuvre créatrice de l’Esprit saint.

Les missions de l’Église orthodoxe russe

Pour les grands saints russes, la recherche assidue de Dieu dans la solitude, dans l’intimité de sa Parole, dans l’expérience de sa miséricorde tend à l’agapé, à l’amour envers toutes les créatures, à la transfiguration de l’être tout entier à l’image et à la ressemblance du Christ. Nous pouvons y découvrir une composante eucharistique : ce n’est pas un hasard si les rédacteurs des Vies des saints moines missionnaires – comme Étienne de Perm (XIVe siècle), Triphon de Pechenga, Théodoret de Kola (XVIe siècle), Macaire de l’Altaï (XIXe siècle) – insistent sur leur attention pour la célébration de l’eucharistie, sur la traduction des textes bibliques et liturgiques dans les langues locales, sur les énergies de transfiguration qui émanent de l’eucharistie, capable d’attirer ceux qui sont encore « dans les ténèbres » et ne connaissent pas l’annonce du salut de Dieu réalisé en Christ.

On découvre ainsi une profonde continuité entre la vie du saint moine visant l’acquisition de l’Esprit saint (comme Séraphin de Sarov) et la vie de communion dans la communauté eucharistique. Dans les deux cas, l’expérience de transfiguration est avant tout un signe, elle veut exprimer l’amour de Dieu pour tous les hommes. Nous sommes ici au cœur de la « mission » comme elle a été comprise par l’Église orthodoxe russe, surtout par les moines, qui ont été les premiers évangélisateurs des terres russes. En eux, nous reconnaissons des hommes capables d’évangéliser parce que, en premier, ils ont eux-mêmes parfaitement accueilli l’annonce de l’Évangile, ils se sont laissés transfigurer par sa lumière. Voilà alors qui est le missionnaire : avant d’être un évangélisateur, c’est un homme évangélisé !

Ce sont là les aspects approfondis par les nombreux spécialistes intervenus au Colloque : I. Popov, G. M. Prokhorov, G. Dynya, T. R. Rudi, M. Badanin, M. Oleska, E. Anisimov, A. Efimov, N. Kauchtschischwili, B. Kuvsinsky, S. L. Firsov, S. Merlo, A. A. Kravecky, N. Struve, G. Kochetkov, E. Clapsis. Parcourir comme à nouveau l’extraordinaire aventure des saints missionnaires russes, qui, au nom de l’Évangile, ont rencontré des peuples et des cultures éloignées et extrêmement diverses, qui ont su se dépouiller de leurs propres privilèges, de leur supériorité culturelle, pour se faire écoute inconditionnelle de l’autre, cela permet également aux chrétiens du XXIe siècle de respirer dans la dimension trinitaire et pneumatique de la mission chrétienne. Saint Étienne de Perm, Germain de l’Alaska, Innocent de Moscou, Nicolas du Japon se sont avant tout mis à l’école des peuples qu’ils voulaient évangéliser, en apprenant leur langue, leur culture, en défendant leurs droits, en choisissant d’aimer l’autre avant d’être aimés en retour, avant même de savoir si l’autre accueillerait l’Évangile. Parce que l’Évangile est précisément cette liberté d’aimer !

À l’écoute du frère

En un temps où la question du sens qui habite l’homme contemporain ne peut être négligée par les chrétiens, se mettre à l’écoute de la compréhension de la liturgie eucharistique et du lien intime qu’elle entretient avec la vie missionnaire de l’Église a été également une occasion précieuse de dialogue fraternel. Car, comme l’a souligné frère Enzo Bianchi, Prieur de Bose, dans ses conclusions : « Ce n’est que si les chrétiens sauront véritablement être hommes et femmes eucharistiques, capables de trouver d’authentiques voies de communion entre eux, qu’ils pourront être crédibles aussi dans la rencontre avec ceux qui vivent dans l’indifférence religieuse ou appartiennent à des traditions religieuses différentes ; ce n’est que s’ils retrouvent le primat de l’amour fraternel que les chrétiens sauront se faire "conversation et dialogue", qu’ils sauront découvrir dans la rencontre avec l’autre une occasion pour créer des espaces de vie et d’accueil pour tous les hommes. » C’est à cet effort laborieux que, année après année, les Colloques œcuméniques de Bose entendent aussi à s’associer.

Lors de la clôture des travaux, le frère prieur de Bose, a fixé rendez-vous aux participants l’an prochain pour le XVe Colloque œcuménique international de spiritualité orthodoxe, du 16 au 19 septembre 2007.

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