Auteur : Fère Dominique Phan van Hien, cistercien, Abbé de Notre-Dame de Phuoc Son

Chapeau : Témoignage sur  le vécu la  communautéde l’abbaye de Phuoc Son

Un clin d’œil sur le passé

Il faut revenir à l’histoire de la Congrégation cistercienne de la Sainte Famille au Vietnam pour examiner comment était le processus de l’admission des vocations. Cette histoire est pleine de vicissitudes à travers 90 ans de présence de la vie monastiques dans ce pays. En 1918, pour la fête de l’Assomption de la Vierge Marie, le Père Henri Denis, qui prendra plus tard le nom religieux de Benoît, membre de la Société des Missions Étrangères de Paris, a inauguré la vie monastique à Phuoc Son, au Vicariat apostolique de Hué.

De cette date jusqu’en 1933 – année de la mort de ce Père -, malgré la grande austérité de vie, beaucoup de jeunes dont la plupart étaient issus des Grands Séminaires du Nord et une partie du milieu paysan pauvre, ont frappé à la porte du monastère à peine fondé. Les jeunes paysans acceptent volontiers la vie d’un convers. Pourtant, juste au début de la fondation, le Père Henri Denis avait décidé qu’il n’y aurait qu’une seule catégorie de moines. Tous les frères vivaient harmonieusement dans l’esprit familial. Est-ce un pas avancé selon le Concile Vatican II qui demandait de gommer toute différence entre les moines ? Je pense que c’est un très beau trait du monastère de Phuoc Son, qui pouvait attirer bien des vocations.

Ensuite, c’est la personne même du Père Henri Denis qui en est l’élément important expliquant l’attirance des âmes vers la vocation monastique. Dom André Drillon, Abbé de Lérins, a affirmé que le Fondateur de Phuoc Son était un homme plein du Saint-Esprit. C’est le Saint-Esprit qui lui a inspiré des initiatives dans l’adaptation de la vie monastique au milieu et à la mentalité du peuple vietnamien. Le Père Jean de la Croix Le Van Doan, a présenté sa thèse au Centre Sèvres sur notre Fondateur dans laquelle il a mis en relief l’attirance de la vie monastique, surtout chez la première génération du monastère Notre Dame du Vietnam.

La sainteté du Père Benoît Thuân, traduite en des sacrifices et en l’union intime au Christ et en la dévotion particulière à la Vierge Marie, a multiplié au jour le jour le nombre des candidats, tellement qu’en 1936, trois ans après la mort du Père Fondateur, Phuoc Son a dû essaimer et faire une nouvelle fondation au Nord, dans le Vicariat apostolique de Phat Diem gouverné par Monseigneur Jean Baptiste Nguyên Ba Tong, premier évêque vietnamien.

C’est en l’année où le Père Fondateur est appelé à revenir à la Maison du Père céleste, que le Chapitre général de l’Ordre Cistercien a adopté l’incorporation de Phuoc Son à l’Ordre (octobre 1933). Le fait de l’incorporation à la source monastique avec une très riche tradition alimentée par des maîtres spirituels comme saint Étienne Harding et saint Bernard, renforce assurément l’attirance que les valeurs monastiques exercent sur les candidats. Grâce à l’ouverture de l’Ordre cistercien de la Commune Observance, le monastère Notre Dame de Phuoc Son a la possibilité de réaliser le rêve du Père Fondateur : se maintenir dans la tradition cistercienne et en même temps s’inculturer dans le milieu de vie.

En 1954, le Vietnam est divisé en deux en raison des Accords de Genève. Une très grande partie des catholiques immigrent au Sud. Les moines du monastère de Phuoc Son ainsi que ceux du premier essaim (le monastère de Châu Son) ont dû tout abandonner pour s’installer au Sud. Jugé sur les apparences, cet événement pouvait sembler une catastrophe ; pourtant, grâce à la providence de Dieu, il fut senti et vécu comme une chance pour le développement du Sud à plusieurs points de vue, y compris pour le catholicisme et la vie religieuse.

Au début, comme les autres Ordres, les monastères de la Congrégation continuent à admettre les candidats à la vie monastique grâce au juvénat. Pourtant, le résultat n’était pas satisfaisant : dix pour cent des élèves au maximum demeurent pour se fairec moines.

En 1975, les deux parties du Vietnam  sont unifiées et le pays est désormais gouverné par le Parti communiste. Il y eut des restrictions dans plusieurs domaines dont les activités religieuses. Cela ressemblait à la situation des pays de l’Europe de l’Est avant 1989. Tous les instituts religieux n’avaient plus le droit d’admettre de nouvelles vocations. Certains monastères de la Congrégation, en particulier le monastère de Phuoc Son, furent obligés de se séparer en petits groupes pour survivre.

En 1978, une événement catastrophique survenait au monastère de Phuoc Son : le monastère confisqué, les religieux en prison ! Après 4 mois d’enfermement, tous les religieux sont libérés, sauf le père Prieur Dominique et un autre moine qui sont retenus jusqu’à 6 ans. Une fois sortis de prison, les frères se sont groupés en de petites communautés pour continuer leur vie monastique dans des conditions difficiles du  point de vue tant matériel que spirituel. Dans cette situation, personne ne songeait à admettre de nouvelles vocations. Mais ! Il faut qu’il y ait des « mais » dont le Seigneur seul peut décoder le sens !

En 1986, le Gouvernement pratique la politique d’ouverture  à l’extérieur pour le commerce avec les pays étrangers ; c’est grâce à cela que les activités religieuses deviennent de plus en plus faciles. En 1989, l’écroulement du régime communiste dans les pays de l’Europe de l’Est exerce une certaine influence sur la situation politique du Vietnam, bien que le  pays demeure gouverné par la Parti communiste. Le Père Dominique Pham Van Hien, autrefois prieur et Père-Maître, a décidé de retourner au monastère de Phuoc Son, après quelques années passées dans sa famille. Avec ses supérieurs, il a contribué à la réouverture du noviciat. Restent bien des difficultés, mais les vocations augmentent au jour le jour, depuis les 14 premiers novices (dont 8 ont été ordonnés prêtres) jusqu’aujourd’hui avec 8 novices et de 42 postulants.

Répondre à la question : quelles sont les causes de l’attirance des valeurs monastiques sur les jeunes au Vietnam ?

Un coup d’œil sur le passé vous permet de voir d’une façon générale les causes de l’attirance de la vie monastique dans le monastère de Phuoc Son.

Nous voudrions remarquer le fait que la surabondance des vocations ne se trouve pas seulement dans les monastères, mais presque dans tous les Instituts religieux. Quelles sont ses causes ?

- Voici la première : la population est imprégnée des religions telles que le bouddhisme, le confucianisme, le caodaïsme. Ces religions estiment grandement les valeurs de la vie religieuse et tout le monde apprécie particulièrement ceux qui s’engagent dans cette voie. Nguyen Du, un des célèbres poètes de notre pays l’a ainsi confirmé : « La vie religieuse est la source du bonheur, tandis que l’amour profane en est le lien qui nous attache au malheur ». Cette vénération constitue une tradition qui pousse les hommes et les femmes, assoiffés du bonheur absolu,  à s’abriter dans les pagodes.

- Ceux qui mettent leur foi dans le Christ Ressuscité, voient dans le phénomène de la surabondance des vocations une vérification de la parole de Tertulien : « Sanguis martyrum, semen christianorum ». L’abondance des vocations à la vie consacrée est-elle le fruit des persécutions durant des siècles ? J’ose dire que la périodes des persécutions est pour le christianisme un hiver attristant. L’hiver passe et vient le printemps où poussent les bourgeons et où fleurissent les arbres.

Outre les deux causes citées ci-dessus, nous devons mettre en évidence l’attirance propre à la vie monastique contemplative.

1. Profondément imprégnée du bouddhisme tout au long de plus d’une millénaire, la population vietnamienne possède l’aptitude à l’intériorité en pratiquant la méditation « Zen » et en choisissant de vivre dans la tranquillité. Donc, on peut affirmer que la plupart des jeunes fermement chrétiens ont une propension à la vie monastique.

2. Comme je l’ai présenté plus haut, le mode de la vie monastique à Phuoc Son est animé de l’esprit familial ; c’est pourquoi tout candidat venant au monastère apprécie hautement cet esprit. Plusieurs moines européens redoutent que les candidats cherchent les compensations du sentiment de la famille qu’il a laissé dans le monde. Notre Père Fondateur, lorsqu’il a choisi l’appellation « Sainte Famille », voulait que ses moines s’élèvent comme dans une Famille dans laquelle Jésus est le centre d’union. Autrement dit, vivre l’esprit de famille consiste à réaliser l’idéal des premiers chrétiens de Jérusalem : Ils ont un seul cœur et une seule âme » (Ac 4,32).

3. La liturgie

Les Vietnamiens aiment chanter, car la langue vietnamienne a une tonalité de cinq notes différentes. Plusieurs étrangers, en écoutant parler les Vietnamiens, croient qu’ils interprètent une chanson. Après le concile Vatican II, le Chapitre de la Congrégation a créé une Commission pour la Liturgie et la Musique Sacrée pour adapter la liturgie monastique à la mentalité et à la langue autochtones.

Après trois décennies, les fruits de l’adaptation et de la rénovation du point de vue liturgique sont encourageants : les membres de cette Commission ont composé dix mélodies différentes pour chanter les psaumes, mis en musique hymnes, antiennes, etc. Outre cela, des cantiques spirituels ont été composés sur des mélodies vietnamiennes. Les chrétiens en utilisent plusieurs.

Grâce aux efforts de rénovation cités ci-dessus, et en plus grâce au grand nombre des moines, la célébration liturgique augmente la solennité et l’ambiance pieuse. Les retraitants au monastère, surtout les candidats à la vie contemplative, sont touchés dès le début de leur séjour en participant à l’heure liturgique. Selon l’aveu de plusieurs frères, le désir d’embrasser la vie monastique est né de ces moments. Est-ce une caractéristique de la tradition bénédictine laquelle y a trouvé une attirance durant des siècles dans les monastères européens ?

4. Schola dominici servitii

Notre Père Saint Benoît appelle le monastère une école du service divin. Étant école, le monastère doit mettre en priorité la formation. Les monastères de notre Congrégation ont beaucoup de vocations, mais pour un bon résultat, il faut avoir une formation monastique. La tâche de former les jeunes devient de plus en plus nécessaire et urgente, car des candidats viennent au monastère avec différentes motivations. Leur choix de la vie monastique n’est pas toujours basé sur la conviction de l’Évangile. Avec le temps et grâce à une formation progressive et patiente, ils reconnaissent les vraies valeurs de la vie religieuse pour parvenir  à la maturité de la vocation contemplative.

Pour atteindre ce but, dès 1990 à l’occasion du 800ème anniversaire de la naissance de saint Bernard, une Commission pour la Formation a été créée. Cette Commission comprend les Pères-Maîtres et les responsables de la formation dans chaque communauté. D’abord, les membres ont élaboré un programme pour la formation de base et pour la formation permanente ; ensuite, ils ont rédigé les cours pour chaque matière, en particulier ceux de l’Écriture Sainte, de la Règle de saint Benoît et du catéchisme catholique. Grâce au dévouement des formateurs, les candidats se sentent transformés au moyen de la découverte des valeurs de la vie monastique et leur zèle en la recherche de Dieu s’agrandit de jour en jour.

Pour conclure

Nous sommes convaincus avec le Pape Jean-Paul II que la vie consacrée est un don du Seigneur à l’Église par le Saint-Esprit (VC, 1). C’est pourquoi, en rappelant les valeurs monastiques et les efforts entrepris au sein de notre Congrégation, nous devons constater que c’est le Seigneur qui a conduit les candidats à nos monastères ; l’attirance n’est donc pas venue de nous-mêmes. Le Saint-Esprit est le vent, et le vent souffle où il veut (Jn 3,8). Aujourd’hui, la puissance du Saint-Esprit explose au sein de l’Eglise du Vietnam, en particulier dans la Congrégation cistercienne de la Sainte Famille. Nous rendons grâce à Dieu et chantons l’amour du Christ, porteur de notre espérance.

« Que le Dieu de l’espérance vous donne en plénitude dans votre acte de foi la joie et la paix, afin que l’espérance surabonde en vous par la vertu de l’Esprit Saint. » (Rm 15,13).