Dom Geraldo González y Lima, osb

Moine de l’abbaye de São Geraldo (São Paulo, Brésil),

membre de l’Équipe internationale de l’AIM

 

Lectio divina, synodalité… et théocratie !

 

LectioGeraldoBeaucoup de nos communautés monastiques vivent des moments difficiles avec le vieillissement de leurs membres, le manque de vocations, les conséquences socio-économiques de la pandémie, du changement climatique, etc., et elles doivent prendre des décisions complexes compte tenu de leur présent et de leur futur proche.

Dans ce contexte, nous avons également reçu un appel renouvelé du pape François à utiliser la tradition et la sagesse du concept de « synodalité », dans lequel chacun est invité à écouter et à être entendu.

Quand on pense à la « synodalité » en termes bénédictins, on pense immédiatement au chapitre 3 de la règle de saint Benoît dans lequel tout le monde « est appelé au conseil », y compris les membres les plus jeunes. Cependant, face à des décisions complexes, aux conséquences fortes pour nos communautés, nous nous demandons souvent si nous sommes une « monarchie » ou une « démocratie », et la même tradition monastique nous rappelle que nous ne sommes ni l’une ni l’autre, mais plutôt une « théocratie », « théocratie » entendue comme la communauté qui cherche ensemble la volonté de Dieu et sa réalisation concrète dans sa vie.

Comment alors harmoniser la « synodalité » avec la « théocratie » pour rechercher la volonté de Dieu et son accomplissement dans nos communautés selon la tradition bénédictine ?

Une fois de plus, la tradition monastique bénédictine nous lègue un instrument précieux : la lectio divina partagée ! Utilisons-nous cet instrument  Je propose donc cette possibilité, basée sur la lecture biblique des disciples d’Emmaüs (Luc 24, 13-35) :

« 13 Le même jour, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, 14 et ils parlaient entre eux de tout ce qui s’était passé. »

Dans les « chemins » et dans l’histoire du salut de nos communautés, parlons-nous de tout ce qui arrive, que ce soit des moments de doute et de douleur ou de bonheur et de joie ? Il vaut la peine de se rappeler que lorsque je partage une douleur, elle est divisée par deux, et que lorsque je partage une joie, elle se multiplie.

« 15 Or, tandis qu’ils s’entretenaient et s’interrogeaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. 16 Mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. »

Là où deux ou plusieurs sont réunis en son nom, c’est-à-dire dans une lectio divina partagée, Jésus ne « marche-t-il » pas au milieu d’eux ? Même si parfois nous ne le reconnaissons pas à cause de notre aridité, il « est » !

« 17 Jésus leur dit : “De quoi discutez-vous en marchant ?” Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. 18 L’un des deux, nommé Cléophas, lui répondit : “Tu es bien le seul étranger résidant à Jérusalem qui ignore les événements de ces jours-ci”. »

Parfois nous commençons tristement la lectio divina, mais à travers sa Parole, Jésus ne cesse de nous interroger et de chercher la raison de notre tristesse. Ai-je cette persévérance pour chercher Dieu ?

« 19 Il leur dit : “Quels événements ?” Ils lui répondirent : “Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth, cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple : 20 comment les grands prêtres et nos chefs l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. 21 Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. 22 À vrai dire, des femmes de notre groupe nous ont remplis de stupeur. Quand, dès l’aurore, elles sont allées au tombeau, 23 elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont venues nous dire qu’elles avaient même eu une vision : des anges, qui disaient qu’il est vivant. 24 Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu”. »

Dans la lectio divina, ne rencontrons-nous pas constamment la passion, la mort et la résurrection de Jésus ? Et dans la même lectio, ne trouverons-nous pas le sens de la passion, de la mort et de la résurrection de nos « communautés » ?

« Je sais que c’est Pâques parce que j’ai mérité la joie de te voir », dit saint Benoît au prêtre qui l’a trouvé à Subiaco pour célébrer Pâques avec lui (Deuxième livre des dialogues, chapitre 1).

« 25 Il leur dit alors : “Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! 26 Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ?” 27 Et, partant de Moïse et de tous les Prophètes, il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. »

Par conséquent, dans la lectio divina, Jésus ne nous témoigne-t-il pas de son histoire de salut et de la nôtre ? Cependant, pour avoir cette « intelligence », je veux dire, pour faire cette « lecture divine » des événements basés sur les Saintes Écritures, j’ai toujours besoin de demander l’aide du Saint-Esprit.

« 28 Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. 29 Mais ils s’efforcèrent de le retenir : “Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse”. Il entra donc pour rester avec eux. 30 Quand il fut à table avec eux, ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna. 31 Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. »

Partageant la « table de la Parole », l’ambon, et partageant la « table du Pain », l’autel, ne reconnaissons-nous pas qui est Jésus ? Dans sa Parole partagée, ne « demeure-t-il » pas avec nous ?

« 32 Ils se dirent l’un à l’autre : “Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ?” 33 À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons (…) »

La lectio divina partagée à ces « tables » n’enflamme-t-elle pas nos cœurs ? Ne transforme-t-elle pas la tristesse en joie et le manque de sens en espoir ? La lectio divina partagée ne nous dirige-t-elle pas vers la Jérusalem céleste, la Cité de la paix, où s’accomplit la volonté de Dieu sur nous ?

Saint Benoît ne nous demande-t-il pas : « Quelle page, en effet, ou quelle parole d’autorité divine dans l’Ancien et le Nouveau Testament n’est pas une norme très exacte de la vie humaine ? » (RB 73, 3).

« (…) qui leur dirent : 34 “Le Seigneur est réellement ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre.” À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain. »

La lectio divina partagée nous conduit-elle à ressusciter avec Jésus ? Ne serait-ce pas aussi le chemin de la résurrection pour nos communautés ? Dans la lectio partagée, n’assistons-nous pas à la rencontre avec Jésus, et au discernement de la volonté de Dieu le Père par l’Esprit Saint ?

N’est-ce pas là le sens du « Suscipe me » dans nos communautés : « Reçois-moi, Seigneur, selon ta parole, et je vivrai, et ne me déçois pas dans mon attente » (psaume 118, 116) ?

Seigneur,
en partageant ta Parole,
nous te reconnaissons dans le Pain de vie
et dans l’histoire de notre salut !
Amen.