Dom Clément Ettaniyil, osb
Abbé de Kappadu (Inde)

La liturgie syro-malabare

Saint Thomas, l’apôtre de l’Inde, notre Père dans la foi

 

KappaduEttaniyilEn 52 après Jésus-Christ, saint Thomas, l’apôtre, arriva sur la côte de Malabar au Kerala, dans le sud de l’Inde. Le 3 juillet 72 après J.-C., saint Thomas a été martyrisé à Mylapur. Le dimanche 3 juillet 2022 marque le 1950e anniversaire du martyre de saint Thomas. En cette année jubilaire de l’arrivée de saint Thomas, il est bon de réfléchir à la liturgie de l’Église syro-malabare.

La liturgie syro-malabare relève de la famille liturgique syriaque orientale qui a été développée par les disciples de saint Thomas. La messe de rite syro-malabar est appelée Qurbana qui signifie : offrande, don ou oblation. Qurbana résume tout le mystère du salut dans sa célébration de l’eucharistie. Il existe trois formes de la Sainte Messe dans l’Église syro-malabare  : La forme simple, la forme solennelle et la forme la plus solennelle, Raza, qui est le trait distinctif de la liturgie syro-malabare. Si elle est célébrée correctement, il faut deux heures et demie pour terminer la Raza.

KappaduCruxLe mot Raza pourrait aussi signifier  : « mystère ». La Raza est la célébration de la Croix, de la Parole de Dieu et du Corps et du Sang du Christ qui sont trois représentations vivantes de notre Seigneur. Elles ont la priorité suprême dans diverses prières, hymnes et rituels de la Raza. Le mystère de la Croix, de la Parole de Dieu et du Corps et du Sang du Christ est complètement dévoilé dans la Raza. La croix sans la figure du Christ signifie le Seigneur ressuscité. « Il n’est pas ici, mais il est ressuscité » (Luc 24, 5). La Colombe au sommet de la croix signifie la théologie paulinienne sur le rôle du Saint-Esprit à la Résurrection. Le lotus dessous indique la tentative faite par les chrétiens de saint Thomas d’interpréter la signification de la croix dans le contexte indien. Le lotus, dans la culture indienne, est le symbole de la pureté  ; c’est notre fleur nationale. La croix sur le lotus explique à quel point le christianisme indien est bien intégré dans le pays. Les bourgeons qui s’apprêtent à fleurir aux quatre extrémités de cette croix de résurrection signifient la nouvelle vie et l’espoir donnés par le Seigneur ressuscité. La croix en haut des trois marches signifie le calvaire sur lequel la croix a été élevée.

Kappadu1La Raza commence par la procession vers le Bema (petit autel au centre de l’église) et les deux bougies sont placées sur le Bema symbolisant l’Ancien et le Nouveau Testament. Les diacres qui portent les cierges pendant la procession symbolisent les disciples appelés à être la lumière du monde. La Raza est introduit par le souvenir du commandement du Christ (Lc 22, 19), à la fois par le célébrant et les fidèles. La Raza commence par la proclamation de l’incarnation de notre Seigneur à travers le symbole de l’hymne des anges, « Gloire à Dieu au plus haut des cieux... » (Lc 2, 14). Peu à peu, la communauté adoratrice entre dans le contexte de l’Ancien Testament, de l’incarnation et de la vie cachée de Jésus dans les rites d’introduction. La communauté y répond en prononçant  : Amen, qui signifie : « Vraiment, qu’il en soit ainsi, fidèlement, de manière certaine »  ; ce mot « Amen » est comme la reconstitution de tout le Mystère du salut. Dans la Raza, « Amen » est utilisé 65 fois.

La prière du Seigneur est récitée trois fois dans la Raza, comme dans d’autres formes de Qurbana. En tant que trait distinctif de la liturgie syriaque orientale, la prière du Seigneur est récitée au début et à la fin de la Raza. Après le rite de la Réconciliation, la communauté fidèle, sans tache, au cœur pur et au visage confiant, appelle le Père qui est aux cieux en utilisant le Notre Père, comme il est d’usage dans toutes les liturgies, y compris celle de l’Église latine.

L’une des prières souvent répétées dans la Raza est  : « Prions, la paix soit avec nous ». C’est le diacre qui la prononce. Elle est utilisée quinze fois dans des contextes différents. D’une certaine manière Raza est une célébration de la paix, du Seigneur ressuscité. L’utilisation des psaumes nous conduit dans le Mystère de l’incarnation et nous permet de nous identifier à la vie de l’Ancien Testament et de la proclamer comme faisant partie du Mystère de notre histoire du salut.

L’une des caractéristiques uniques de la Raza est l’observance d’un rite spécial après les psaumes, à savoir l’Hymne du sanctuaire et le baiser de la Croix. Après la prière sacerdotale, qui suit les psaumes, le premier diacre remet la croix au célébrant dans le Bema. Après lui avoir rendu hommage en l’embrassant, il aide l’archidiacre, les diacres, les autres ministres et les fidèles à baiser la croix. Le chœur chante l’Hymne du sanctuaire pendant ce temps.

L’hymne de résurrection Laku Mara d-Kolla, chantée trois fois durant la Raza, est attribuée à Simeon Bar Sabba (323-341). C’est une hymne de célébration de la victoire sur la souffrance, la mort et Satan. Lorsque Laku Mara est chantée, le voile du sanctuaire est tiré. C’est notre tradition de garder le sanctuaire voilé. Le voile a pour fonction de révéler et de cacher. Le voile du sanctuaire sépare le sanctuaire du reste de l’église. Le voile en cachant le sanctuaire révèle aux participants le Mystère du ciel qui est au-delà de la perception de l’homme à moins qu’il ne lui soit révélé. Le voile du sanctuaire indique que le ciel est caché à la perception humaine ordinaire. C’est dans la liturgie que l’on fait l’expérience du ciel. Le voile du sanctuaire symbolise Jésus, qui est le seul médiateur entre Dieu et les hommes (1 Tm 2, 5), et le dévoilement est identifié avec l’ouverture du ciel (Luc 4, 25). La lampe du sanctuaire suspendue symbolise la présence de Dieu et représente également le Christ comme la lumière du monde.

Dans notre liturgie, le rite de l’encens a lieu cinq fois. Le rite de l’encens indique la glorification de Dieu, le pardon des péchés et la sanctification de l’homme. Pendant l’hymne Laku Mara, le diacre encense tout le sanctuaire, toute l’église et la communauté assemblée.
L’encens est un symbole de notre soumission totale à Dieu, de la prière de la communauté qui monte au ciel  ; c’est aussi un signe de pardon des péchés. Pendant le rite de préparation, le calice et la patène sont encensés. L’encens fait partie de la procession du livre des Évangiles. Au début de la prière eucharistique Qudasha, en signe de révérence et d’adoration envers les dons eucharistiques et envers l’autel, le célébrant les encense. Enfin, lors du rite de réconciliation comme symbole du pardon des péchés, le célébrant, les diacres, la communauté, l’autel et les Saints Mystères posés dessus sont encensés. Ce rite élaboré d’encensement lors du rite de réconciliation ne se voit que dans la liturgie syro-malabare.

La vie publique de notre Seigneur est commémorée lors de la liturgie de la Parole dans la Raza. Elle commence par le Trisagion (Is 6, 3  ; Ap 4, 8) chanté trois fois. L’Église reconnaît cette hymne comme celle qui proclame le rôle de la Très Sainte Trinité dans le salut de l’homme et qui exprime la grande joie de l’assemblée liturgique à entendre, comprendre et accepter les détails de cette histoire du salut à travers l’Écriture Sainte.

Il y a quatre lectures bibliques dans la Raza qui correspondent au jour de la saison liturgique. En général, les lectures sont tirées de la Loi, des Prophètes, de l’Apôtre et de l’Évangile. Les quatre lectures de la Raza sont une célébration complète de toute la Bible et une confession inconditionnelle en tant que source de la foi chrétienne. La combinaison de l’hymne responsoriale (Shurraya), des hymnes pédagogiques (Turgamma) et de l’hymne Alléluia (Zummara) pendant la Raza montre à quel point la Parole de Dieu est importante pour les êtres humains. Les hymnes d’enseignement avant la lecture de l’Apôtre et de l’Évangile et la procession solennelle du livre des Évangiles sont des caractéristiques uniques de la liturgie syro-malabare, en particulier pour la Raza. Un seul cierge est porté lors de la lecture de l’épître. Cela signifie que les révélations antérieures à Jésus sont imparfaites.

Kappadu2À la fin du chant de l’alléluia, l’archidiacre et le diacre accompagnés de tous les autres ministres, prennent le livre des Évangiles et la croix placés respectivement du côté droit et du côté gauche de l’autel. L’archidiacre mène la procession en élevant l’évangéliaire jusqu’au front ; il parvient au Bema et remet le livre au célébrant. Le célébrant l’embrasse d’abord, puis le tend aux autres ministres et à tous les fidèles pour qu’ils l’embrassent. Les diacres se rendent à l’entrée du sanctuaire, font face au peuple et alternent le Turgamma de l’Évangile avec la communauté. À la fin du Turgamma, le célébrant chante l’évangile, tandis que les diacres se tiennent de chaque côté de lui avec des bougies allumées et l’archidiacre sur son côté gauche tenant la croix. Après le chant de l’évangile, le célébrant ferme l’évangéliaire, l’embrasse et le donne au diacre à sa droite, qui le place sur la table dans le Bema. La croix est également placée sur la même table.

Le deuxième diacre propose la prière d’intercession, qui présente la disposition et la situation réelles des fidèles. La réponse aux prières d’intercession, « Seigneur, aie pitié de nous » (Mt 20, 29-34  ; Mt 15, 22  ; Lc 17, 13), montre la bonne attitude de quelqu’un qui demande des grâces reçues. Après les prières d’intercession, le célébrant prie à haute voix, les mains tendues. Une fois la prière terminée, l’archidiacre prend la croix et la remet au célébrant qui, à son tour, la passe au diacre à sa gauche. Le célébrant prend alors le livre des Évangiles et le donne au diacre à sa droite. Les diacres montent à l’autel et se font face devant lui.

Il y a l’imposition des mains à la fin de la liturgie de la Parole. Il est à noter que la bénédiction est censée être directement donnée par Dieu et donc pendant ce temps, tout le monde dans la communauté, y compris le célébrant, incline la tête. Le célébrant se rend accompagné de l’archidiacre au milieu de la nef près d’un grand voile (avec une croix imprimée dessus), étendu sur le sol, et récite la prière face à l’autel. Dans la liturgie de la Parole, nous célébrons la vie publique de Jésus et pendant le rite de préparation des offrandes nous commémorons sa passion, sa mort et sa mise au tombeau. Le rite de préparation étant une préparation immédiate à la partie centrale du Qurbana. Maintenant, le diacre fait le renvoi de tous ceux qui ne sont pas baptisés, des pécheurs qui n’ont pas reçu la réconciliation appropriée de leurs fautes et des catéchumènes qui ne peuvent encore recevoir la Sainte Communion. Ensuite, le deuxième diacre embrasse et reçoit le livre des Évangiles tenu par le premier diacre et le premier diacre embrasse et reçoit la croix tenue par le deuxième diacre. L’évangéliaire et la croix sont ensuite placés sur les côtés droit et gauche de l’autel, ce qui symbolise que le Fils et le Saint-Esprit sont assis à droite et à gauche du Père.

Kappadu4Le célébrant commence alors l’hymne et le chœur et les diacres lui répondent. Après chaque partie de l’hymne, le célébrant s’agenouille et embrasse le voile sur le sol trois fois, se lève et bénit la communauté avec le signe de la croix. Il le fait sur les trois autres côtés du voile et revient à la position d’origine face à l’autel. Les diacres maintenant face à l’autel chantent les couplets  : « Pour toujours plus… » et se tournent vers le célébrant et chantent  : « Nous implorons ta grande miséricorde… ». Le célébrant et les diacres chantent les couplets  : « Voici, je suis avec vous tous… » et « Par ta grâce… » respectivement trois fois. À la fin de chaque série, les diacres descendent vers le célébrant. Une fois qu’ils atteignent le voile et se tiennent face au célébrant, ils chantent tous  : « Sauvez-nous des tentations… ». Tous se prosternent alors ensemble et baisent le voile. Agenouillé, le célébrant bénit les diacres. Puis tous se lèvent et le célébrant les bénit tous. L’archidiacre et les diacres embrassent la stalle sacrée Paina du célébrant. L’ensemble du rituel qui est unique aux chrétiens de saint Thomas de l’Inde est considéré comme une humiliation du célébrant, comme une préparation immédiate pour l’anaphore Qudasha, la vénération de la croix et comme une cérémonie d’adieu du célébrant alors qu’il quittera bientôt le Bema.

Le célébrant se lave les mains au Bema comme symbole de purification de la communauté alors que l’archidiacre et le diacre se rendent au bethgaze – les trésors sont disposés des deux côtés de l’autel. Le calice et la patène sont préparés respectivement dans les bethgaze sud et nord. Dans chaque Raza, seules les particules nécessaires à la communion sont préparées. Pendant que le chœur chante les hymnes propres, l’archidiacre et le diacre apportent les offrandes eucharistiques à l’autel qui symbolise le cortège funèbre de Notre-Seigneur. L’archidiacre les lève ensuite dans ses mains en forme de croix, les dépose sur l’autel et les recouvre d’un tissu en forme de carré, soseppa, pour symboliser l’enterrement de notre Seigneur et la couverture du tombeau avec une pierre.

Dans la deuxième partie de la Raza, la communauté se souvient de tous ceux qui sont intimement liés au Mystère du salut dans une perspective chrétienne typique de saint Thomas  : la Sainte Trinité, la Bienheureuse Vierge Marie, tous les apôtres – très spécialement saint Thomas –, les patriarches, les martyrs, les justes, les confesseurs et les défunts. Le Credo est dit solennellement par la communauté alors qu’on s’oriente vers la prière eucharistique, la partie centrale de la mémoire du mystère du salut dans la Raza.

Le célébrant s’approche de l’autel en toute humilité en se prosternant trois fois en chemin. Après avoir atteint l’autel, il embrasse le milieu, la droite et la gauche de celui-ci, représentant respectivement le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

Dans l’Anaphore, le célébrant sollicite trois fois les prières de la communauté, ce qui est une expression de la relation intime entre le célébrant et l’assemblée liturgique dans le corps ecclésial. Pendant le Qudasha, l’apogée de l’événement christique, la mort et la résurrection de Jésus est célébrée et proclamée. La Résurrection est proclamée comme l’action suprême de l’Esprit Saint. Ainsi l’action décisive de l’Esprit Saint dans le salut humain est également proclamé dans l’Anaphore à travers le rite typique de l’Épiclèse. Dans le Qudasha des apôtres Mar Addai et Mar Mari, il y a des prières de supplication inclinée et d’action de grâce. Elles sont prononcées par le célébrant tête penchée, voix basse mais audible et modulée. À la fin de la deuxième prière, g’hanta, l’hymne « Saint le Seigneur » (Is 6, 3  ; Ap 4, 8) est chantée. Au milieu des troisième et quatrième prières g’hanta, le récit de l’institution et l’épiclèse sont insérés respectivement.

Le rite de Réconciliation souligne la réconciliation de l’humanité avec le Père céleste par l’aide de l’Esprit Saint. Ce rite commence par la prière  : « Paix de ceux qui sont dans les cieux... » qui est une combinaison de la théologie paulinienne dans les épîtres de captivité et de la théologie des psaumes. Les psaumes 51 et 122 sont utilisés pour ouvrir un cœur repentant, prêt à confesser les péchés et à demander
l’absolution. Lors de la rupture du Corps et de son mélange avec le Sang, l’effet purificateur de la Sainte Qurbana est proclamé, ainsi que le rôle de la Très Sainte Trinité dans la célébration des Mystères. Après le mélange du Corps avec le Sang, les deux moitiés sont placées sur la patène, l’une sur l’autre en croix, de sorte que le côté cassé de la particule en bas fait face au calice, et la particule en haut, au célébrant. Après cela, le célébrant fait le signe de la croix sur son propre front et sur celui des diacres. Ceci est un résumé d’un rite de réconciliation élaboré qui existait dans l’Église primitive. Avec la prière de dialogue dans la deuxième partie du rite de Réconciliation, Raza devient un acte public de réconciliation avec ses aspects verticaux et horizontaux. Cette salutation est une confession publique du fait que la Sainte Trinité se donne complètement en Jésus Christ à l’Homme.

Puisque tous ceux qui sont indignes de continuer sont renvoyés à la fin de la liturgie de la Parole, la communion est un acte très « privilégié » lors de la Raza. La communion sous les deux espèces qui sont consacrées dans chaque célébration est distribuée à la communauté. Dans le rite de communion, les fidèles sont unis au Corps ressuscité du Seigneur. Ils deviennent ainsi héritiers du Royaume des cieux. Après la communion, la communauté, le diacre et le célébrant expriment séparément leur action de grâce. Puis après la prière du Seigneur, la Huttamma, la prière finale (de scellement) est dite par le célébrant avec le signe de la croix et la bénédiction en se tenant un peu à droite de la porte du sanctuaire. La Raza se termine par les adieux du célébrant à l’autel, avec la prière  : « Reste en paix, autel du pardon… ». Il la dit seul, en silence, et il embrasse l’autel.

Le rite syro-malabar Qurbana est une liturgie qui présente un monde mystique unique. L’expérience mystique de ce monde est au-delà de la logique et des idées humaines. Il emmène les êtres humains au Ciel, c’est-à-dire qu’il élève la terre au Ciel et fait descendre le Ciel sur la terre. La liturgie est le point de rencontre du Ciel et de la terre et ils deviennent un. Par conséquent, le défi de Zophar à Job est aussi un défi pour nous tous  : « Pouvez-vous découvrir les choses profondes de Dieu ? Pouvez-vous découvrir la limite du Tout-Puissant  ? » (Jb 11, 7-8).