Marie-Catherine Paquier1

L’écosystème monastique français,

un exemple de réseau coopératif et solidaire

 

 

Le modèle monastique inspire les entrepreneurs : entraide, coopération, innovation collective, distribution solidaire, juste prix, éthique des produits et des pratiques, écologie intégrale, sobriété dans la communication, prédilection pour les temps longs dans la prise de décision, voilà des caractéristiques qu’envient effectivement beaucoup de marques commerciales aujourd’hui, aiguillonnée par les récentes possibilités d’inscrire leur raison d’être dans leurs statuts (Entreprise à Mission2 et Entreprise Solidaire d’Utilité Sociale3). Mais qu’en est-il vraiment, pourquoi l’organisation économique mise en place par et pour les communautés monastiques d’aujourd’hui inspire-t-elle les entreprises classiques, pourtant fondamentalement différentes puisque l’augmentation de leur valeur économique et financière est pour elles une fin en soi  ? Dans le sillage des très riches travaux historiques, sociologiques et économiques4 traitant des activités de production et de commerce des monastères au fil du temps, nous proposons ici un éclairage sur l’organisation de l’écosystème monastique français actuel. Cet écosystème, qui a progressivement été construit par les monastères eux-mêmes en avançant, permet aujourd’hui à des acteurs monastiques et laïcs d’œuvrer ensemble. Il est en effet remarquable de constater que, par le biais des questions économiques, ordres monastiques, hommes et femmes, générations et sensibilités différentes, travaillent main dans la main, tout en ouvrant la porte aux partenariats divers avec des laïcs. Belle illustration de l’économie comme terreau de relations  ! Regardons comment les monastères d’aujourd’hui organisent leur économie en réseau, en façonnant leurs choix économiques en fonction de leurs priorités spirituelles, et non l’inverse.

 

Les choix économiques dictés par la spiritualité

L’économie monastique permet aux moines et moniales de gagner leur vie par le travail sous le regard de Dieu. Fondée sur la désappropriation des biens et des charges, cette économie singulière, parfois considérée comme un laboratoire d’économie alternative, encourage chacun à contribuer selon ses propres possibilités5. En effet, la capacité de travail dépend des effectifs de frères ou sœurs dans le monastère, de leurs compétences, et du temps dévolu au travail, en équilibre avec les temps de prière individuelle et collective.

Rappelons que le travail des moines et moniales revêt trois formes, réparties entre les services à la communauté (ménage, entretien, cuisine, réparations…), l’accueil monastique à l’hôtellerie (accueil, écoute spirituelle, ménage et préparation des chambres, service des repas…) et le travail lucratif proprement dit (ateliers de production ou de services, magasins…). Nous nous intéressons ici à cette troisième forme de travail, dédiée soit à la production en elle-même, soit à son organisation et son contrôle si elle est effectuée par des laïcs salariés ou sous-traitants, soit au commerce en magasin physique ou en ligne.

Les activités lucratives des monastères sont le plus souvent rassemblées dans une structure juridique séparée de celle de la communauté, adaptée à l’activité et qui rémunère le travail des moines et moniales par la valeur d’entretien versée à la communauté. Au sein de la communauté, le travail lucratif est très souvent géré par le Conseil économique, composé de l’abbé ou l’abbesse, de l’économe, et des responsables des différentes activités ou services. Pour les grandes orientations et les décisions importantes comme la création d’une nouvelle activité, la répartition des tâches ou bien l’aménagement des lieux de travail, la communauté est non seulement consultée, mais souvent associée à la prise de décision. Les gammes produites et vendues par les communautés monastiques englobent des produits agricoles et alimentaires, des cosmétiques, des arts décoratifs, des objets de piété, des livres, et des services variés (imprimerie, couture, restauration de tableaux, reliure…), vendus via un maillage de distributeurs physiques et en ligne, et qui sont soit monastiques, soit laïcs. Cumulées, les activités de production et de commerce apportent ainsi les subsides nécessaires aux besoins de la communauté, en complément des pensions de retraites lorsqu’elles existent, des activités d’hôtellerie et d’autres formes de revenus.

Souvent pris en étau entre exigences économiques et exigences religieuses et spirituelles6, les monastères pratiquent un marketing mesuré, voire un dé-marketing7  : vendre, fabriquer ou gagner plus n’est pas une fin en soi, et de nombreuses communautés n’hésitent pas à renoncer à des débouchés commerciaux pour préserver leur priorité spirituelle.

 

La communauté, membre actif d’un réseau coopératif

Bien que totalement autonomes dans leurs choix et dans leurs comptes, les communautés ne restent pas isolées les unes des autres. À titre d’exemple, afin de fédérer et coordonner leurs efforts, les monastères français ont en effet créé quatre associations dont les actions se complètent et se nourrissent mutuellement  : « Monastic »8, pour la formation aux questions économiques et pour l’attribution de la marque éponyme, « Aide au Travail des Cloîtres » pour le soutien à la diffusion des produits monastiques par le biais de l’enseigne « Artisanat Monastique », « La Boutique de Théophile » pour la mise en place d’un site marchand collaboratif, et « Liens des Monastères pour le Commerce » pour la formation et l’échange de bonnes pratiques sur le thème du magasin et du commerce. Ces quatre acteurs monastiques agissent comme un socle en soutien à l’économie des monastères et sont co-animés par des religieux/ses et des laïcs.

Au-delà des actions concertées, de nombreux cas de coopération existent ici et là entre communautés, tant pour la fabrication de produits que pour leur commercialisation (chaque magasin monastique vend non seulement les produits de sa communauté mais revend une gamme plus ou moins large de produits d’autres monastères). La coopération prend aussi la forme d’une véritable intelligence collective  : conseil à une communauté pour le développement d’un nouveau produit ou mise en relation de deux communautés pour la réalisation de produits complémentaires. De plus, la commercialisation des produits monastiques attire des revendeurs privés laïcs qui, pour certains, nouent de véritables partenariats durables, permettant aux communautés de programmer des volumes de fabrication conséquents longtemps à l’avance. Enfin, en amont, les communautés prennent soin de tisser des relations fidèles avec leurs fournisseurs, dans la mesure du possible choisis pour leur proximité et la qualité de leur travail. L’économie monastique fonctionne ainsi comme un écosystème collaboratif9, voire coopératif10 où des acteurs monastiques et laïcs co-produisent non seulement de la valeur économique, mais aussi de la solidarité humaine et spirituelle.

 

Les acheteurs et leur quête d’authenticité, moteurs de l’évolution économique des monastères

Du côté des acheteurs et des consommateurs de produits monastiques, catholiques fervents ou non, les produits monastiques revêtent a priori un gros capital confiance, composé d’une aura de naturalité, d’artisanat, de tradition, de sincérité et de spiritualité. Il a été montré que le soutien et le don tiennent une place importante dans l’acte d’achat11, ce d’autant plus qu’il s’effectue dans un contexte proche du monastère, en magasin physique ou sur internet12. Habités par les archétypes médiévaux du moine défricheur et autarcique, les consommateurs sont enclins à se raconter à eux-mêmes une histoire idéalisée de ces produits et de leurs procédés de fabrication, quitte à se complaire dans une vision qui ne reflète pas la réalité actuelle des monastères13. Ceci n’est pas sans danger sur le lien de confiance entre les monastères et leurs clients, et il est important d’accompagner les consommateurs dans leur compréhension des nouvelles façons de faire des monastères. En effet, l’appel à la collaboration de laïcs salariés ou sous-traitants ne doit en rien diminuer la maîtrise qu’a la communauté sur tout le cycle de vie du produit, de sa conception à sa commercialisation, en passant par les étapes d’achat de matières premières, de fabrication, d’emballage et d’expédition.

Les économies monastiques, insérées dans la société tout entière, ont évolué du secteur primaire au secteur secondaire, puis tertiaire, passant ainsi de l’agriculture et de l’élevage de subsistance à la production de produits artisanaux, puis à la prestation de services et au commerce. C’est ainsi que les services se sont de plus en plus développés, au détriment parfois du travail manuel pourtant prôné par les règles cénobitiques, dont la plus connue est la règle de saint Benoît. Aujourd’hui, pour de nombreuses communautés, notamment les plus vieillissantes, le magasin est une source de revenus plus importante que la production artisanale. Cependant, comme dans un mouvement de balancier, nous constatons depuis quelques années une tendance à revenir vers la fabrication et le travail manuel monastique, quitte à abandonner des activités tertiaires trop souvent hyper-digitales (autres que le magasin qui reste incontournable)  : réinvestir dans des ateliers et former les moines à de nouvelles activités artisanales. Ce recentrage sur la fabrication, qui passe parfois par de nouvelles formes d’alliances avec les laïcs, est au cœur de la réflexion actuelle des communautés.

 

Les contraintes qui poussent à innover

Finalement, l’économie monastique, c’est non seulement l’économie des besoins (gagner ce dont on a besoin), mais aussi l’économie des limites  : limites des compétences, des effectifs, de l’espace, du temps…. Ces limites, que nous aborderions dans la vie profane comme des contraintes, sont abordées par les communautés monastiques comme des espaces de liberté et de création propices aux changements14 et aux innovations15. En effet, pour les monastères, l’enjeu est de maintenir ou développer les activités économiques tout en conciliant adaptation aux tendances sociétales actuelles et fidélité aux fondamentaux spirituels de la vie cénobitique. Dans cette économie « close » par ces limites, la recherche de la mesure pour l’équilibre entre les différents temps, les différentes activités, les différents lieux, les différents bruits est essentielle pour « réaliser la meilleure adéquation possible entre la satisfaction raisonnable de besoins des individus et du groupe, la mobilisation raisonnée de la force de travail et des compétences humaines disponibles sur place et le service des hommes »16. Ainsi, les logiques de production et de commercialisation obéissent à une triple négociation entre (1) les attentes de la clientèle en quête de produits naturels, authentiques et spirituels, (2) les stratégies économiques singulières des monastères, (3) la conciliation en interne pour rester fidèles aux priorités spirituelles et aux justifications religieuses du travail17  : comment utiliser internet et les réseaux sociaux devenus indispensables tout en restant en retrait du monde, comment satisfaire toutes les commandes des revendeurs sans empiéter sur l’équilibre spirituel, comment et dans quelle mesure collaborer avec des laïcs, que vendre et ne pas vendre dans les magasins, comment préserver la solidarité tout en multipliant les sites marchands en ligne, comment consolider la confiance des consommateurs tout en étant transparents sur les nouvelles pratiques, comment mettre en pratique les appels à l’écologie intégrale18…  ? Ces questions animent aujourd’hui les réflexions de l’écosystème monastique. Si les situations et questions sont à chaque fois uniques, les réponses apportées par les uns ou les autres sont toutes pertinentes et adaptées, pour peu qu’elles soient le fruit d’une réflexion communautaire en cohérence avec les contraintes internes et externes. Il y a donc autant d’idées et de solutions que de communautés, sans modèle duplicable, dans un état d’esprit confiant permettant que les choix spirituels communautaires président aux choix économiques, et non l’inverse.

 

Notes

1. M.-C. PAQUIER, Docteur en Sciences de Gestion, est enseignant-chercheur à l’EBS-Paris et chercheur associé au CNAM-Paris. Depuis sa thèse de Doctorat elle s’intéresse aux activités de fabrication et de commerce des monastères. Elle accompagne les communautés, leurs économes et responsables d’ateliers et de magasins dans leurs mutations, ainsi que les instances monastiques qui œuvrent en soutien aux activités de fabrication et de commerce. Ses recherches sont publiées dans diverses revues scientifiques.
Le présent article, avec l’aimable autorisation de la « Fondation des Monastères », est une adaptation de celui présenté dans la Revue Les Amis des Monastères sous le titre  : « L’écosystème monastique français, Un exemple de réseau coopératif et solidaire », en élargissant la perspective à l’ensemble de la famille bénédictine dans le monde.

2. https://www.economie.gouv.fr/cedef/societe-mission

3. https://www.economie.gouv.fr/entreprises/creer-entreprise-economie-sociale-et-solidaire-ess

4. Par exemple : DALARUN J. (2019), Modèle monastique - Un laboratoire de la modernité, éd. CNRS  ; STARK R. (2007), Le triomphe de la raison. Pourquoi la réussite du modèle occidental est le fruit du christianisme ? Paris, Presses de la Renaissance  ; BENOIT P. et BERTHIER K. (1996), « L’innovation dans l’exploitation de l’énergie hydraulique d’après le cas des monastères cisterciens de Bourgogne, Champagne et Franche-Comté », Actes des congrès de la Société d’archéologie médiévale, 6, p. 58-66  ; HERVIEU-LEGER D. (2017), Le temps des moines, clôture et hospitalité, Presses Universitaires de France  ; JONVEAUX I. (2018), « L’organisation monastique, une entreprise comme une autre ? », Revue du droit des religions, (5), 23-38  ; HERVIEU-LEGER D. (2017), Le temps des moines, clôture et hospitalité, Presses Universitaires de France   ; JONVEAUX I. (2018), « L’organisation monastique, une entreprise comme une autre  ? », Revue du droit des religions, (5), p. 23-38.

5. PONS B.-J., L’économie monastique : une économie alternative pour notre temps, éd. Peuple libre, 2018. Voir aussi le bulletin 122 de l’AIM : https://www.aimintl.org/fr/2015-05-29-13-29-48/bulletin-122/les-monasteres-pour-une-economie-alternative-et-durable

6. JONVEAUX I. et HERVIEU-LEGER D, Le monastère au travail : le royaume de Dieu au défi de l’économie, Bayard, 2011.

7. LAWTHER S., HASTINGS G.-B., et LOWRY R., De-marketing: putting Kotler and Levy’s ideas into practice. Journal of Marketing Management, 13(4), 1997, p. 315-325.

8. https://www.monastic-euro.org/

9. MOORE J.-F., Predators and prey: a new ecology of competition. Harvard Business Review, 71(3), 1993, p. 75-86.

10. LAURENT E. (2018), L’impasse collaborative. Pour une véritable économie de la coopération. Les liens qui libèrent : « La coopération vise un objectif qui dépasse l’utilité et l’efficacité, elle prend la forme d’une intelligence collective qui laisse émerger l’inattendu et le nouveau ».

11. PAQUIER M., Buying monastic products, gift or purchase? Journal of Management, Spirituality and Religion, 12 (3), 2015, p. 257-286.

12. PAQUIER M. et MORIN-DELERM S., « Le contexte, un amplificateur d’expérience : le cas de l’achat de produits monastiques en points de vente religieux », Décisions Marketing (81), (2016, janvier-mars) p. 9-26.

13. PAQUIER M. et MORIN-DELERM S., « Le silence monastique, ou les vertus de la sobriété en comunication », Revue Française de Gestion, 45(281), 2019, p. 91-104.

14. Bulletin 119 de l’AIM, article d’Isabelle JONVEAUX, « L’économie monastique comme moteur du changement » https://www.aimintl.org/fr/2015-05-29-13-29-48/bulletin-119/l-economie-monastique-comme-moteurde-changement

15. MORIN-DELERM S. et PAQUIER M., « Innover pour rester fidèle à la tradition, le cas de l’écosystème monastique français », Gestion 2000, 34(5), 2017, p. 293-313.

16. HERVIEU-LEGER D., Le temps des moines, clôture et hospitalité, Presses Universitaires de France, 2017, p. 633.

17. JONVEAUX I. et HERVIEU-LEGER D., Le monastère au travail : le royaume de Dieu au défi de l’économie, Bayard, 2011.

18. Bulletin 122 de l’AIM, article de sœur Nathanaëlle : https://www.aimintl.org/fr/2015-05-29-13-29-48/bulletin-122/france-les-monasteres-ecologistes