Dom Jean-Pierre Longeat, osb
Président de l’AIM

Frères selon la règle de saint Benoît

 

JPLongeat2018S’il est une dimension qui importe à saint Benoît, c’est celle de la fraternité. Il privilégie le titre de « frère » dans sa Règle pour désigner les membres de la communauté monastique. Comparativement le titre de « moine » est beaucoup moins employé. On peut rappeler ici les conclusions de Christine Mohrmann qui, en son temps, avait montré cette récurrence en relation avec l’idéal de la première communauté chrétienne par les premiers ascètes chrétiens, sous la conduite de l’Évangile, comme l’exprime bien le prologue de la Règle[1].

Chaque fois que saint Benoît emploie le titre de frère, cela est chargé de sens ; il n’y a pas dans cet usage un simple rôle fonctionnel. Cela marque un idéal. La communauté monastique est décrite comme une armée fraternelle dans laquelle on s’exerce et où l’on devient plus aguerri dans la lutte contre le mauvais esprit (RB 1, 5). Cette caractérisation du genre valeureux des cénobites n’est certes pas neutre. Il y a lieu de la prendre très au sérieux, autant que l’image de l’école du service du Seigneur, ou celle de l’atelier où l’on s’exerce avec les outils des bonnes œuvres. En parlant d’armée fraternelle, saint Benoît souligne l’importance d’apprendre à déjouer les pièges de l’adversaire et de s’appuyer pour cela sur l’expérience de ceux au côté desquels on combat.


L’engagement fraternel dans la communauté

Après que le frère novice a émis sa profession, il se prosternera aux pieds des frères car la conséquence immédiate de son engagement est justement l’appartenance à ce corps fraternel où il va poursuivre la lutte contre tout ce qui peut faire obstacle au commandement de l’amour (RB 58, 23).
Au début et à la fin de la Règle, cette dimension est également rappelée comme un enjeu majeur. Dans les premiers paragraphes, saint Benoît s’exclame à l’adresse des frères : « Quoi de plus doux, mes très chers frères, que cette voix du Seigneur qui nous invite » (Pr 19), et au chapitre 72 dont on peut estimer qu’il est la véritable conclusion de la Règle : « Ils se rendront chastement les devoirs de la charité fraternelle » (RB 72, 8). C’est parce qu’une voix fraternelle s’est adressée à nous avec toute la douceur de l’amour que nous nous sommes mis en route vers une communauté afin d’y travailler avec d’autres la dynamique de la charité.

Entre ces deux mentions, on peut dire que l’ensemble de la Règle consiste à répondre d’une manière très concrète à l’appel reçu de la part de la voix très invitante du Seigneur, et à la mise en œuvre chaste des devoirs de l’amour fraternel.

Le Prologue lui-même joue déjà cette partition entre l’écoute et la mise en œuvre du commandement de l’amour : « Mes frères, lorsque nous avons demandé au Seigneur : “Quel est celui qui désire la vie et veut connaître des jours heureux ?” » (Ps 33), ou encore : « Qui habitera dans ta maison, Seigneur » (Ps 14), saint Benoît insiste : « Mes frères, écoutons la réponse du Seigneur ». La voix de celui qui nous parle nous invite à nous mettre en route et à agir efficacement. Il y a lieu, pour encourager ce processus, d’interpeller les moines comme des très chers frères. ainsi que le fait saint Benoît.

Mais de quelle fraternité le programme de la vie monastique est-il fait ?


Une communauté de frères

En premier lieu, la communauté est constituée en un conseil de frères dont l’abbé prend régulièrement l’avis. C’est une des caractéristiques de cette vie commune. Cela se passe à différents niveaux : soit avec toute la communauté rassemblée, soit en un conseil de « sages » entourant l’abbé. Comme il est rappelé par la Règle, il est bon de tout faire avec conseil, on n’aura pas à le regretter.

Les frères étant réunis, l’avis de chacun sera sollicité : c’est à la fois un droit comme aussi un devoir. Nul ne peut se départir d’une telle sollicitation. « C’est en toute humilité et respect que les frères donneront leur avis » (RB 3, 8). Il y a là comme une qualité d’écoute, d’attention et de conscience que l’avis particulier de chacun vaut moins que celui de l’ensemble. « Tout est lié, et l’ensemble vaut mieux que la partie. » C’est bien ce qui se joue dans ces conseils fraternels. Lorsque cette dimension n’intervient pas assez régulièrement dans la vie d’une communauté, on peut être sûr que le danger menace.


Une fraternité humble

Il y a donc lieu de garder à cœur le propos de l’humilité pour favoriser une vraie communauté de frères. Dans le chapitre 7 sur l’humilité, il est dit que le frère avisé (littéralement celui qui veut être utile) se répétera sans cesse en son cœur, pour être vigilant sur ses pensées : « Je serai sans tache devant le Seigneur, si je me garde de mon péché » (7, 18). Le péché étant essentiellement le fait de tourner le dos à Dieu et de ne vouloir agir que par soi-même. Saint Benoît insiste : « Concluons, mes frères, qu’à toute heure nous devons être vigilants ». Au terme de ce chapitre 7, il conclut : « Les frères supportent les faux-frères et bénissent ceux qui les maudissent » (7, 93). De la même façon que dans le Prologue et dans l’ensemble de la Règle, l’invitation de départ est une écoute, une vigilance à laquelle les membres de la communauté sont appelés en toute fraternité ; de même au terme, ils sont en mesure d’aimer leurs ennemis, de supporter les faux-frères, de bénir ceux qui les maudissent, autrement dit de parvenir à une mise en œuvre accomplie du commandement de l’amour. Impossible d’aller de l’avant autrement : l’humilité met dans une disposition d’écoute, d’attention, de vigilance, de garde du cœur afin de suivre le Christ sur son chemin de Pâques et de vivre en vérité la communion fraternelle comme lui-même l’a vécue.

Le beau témoignage d’une communauté monastique au cœur de la société vaut surtout par cette capacité fraternelle qui apporte la grâce de la paix, de l’unité et de l’amour.


Sous la conduite du Christ

L’abbé qui a la charge de rendre manifeste, pour la part qui est la sienne, la présence du Christ au milieu de la communauté, doit veiller lui-même à ce que l’inimitié fraternelle ne pénètre pas dans le groupe. Il reste vigilant en particulier sur ses propres actes qui parlent tout autant et parfois plus que ses discours. Cela se vérifie notamment par la qualité de sa relation aux frères qu’il abordera avec humilité : « Toi qui apercevait un brin de paille dans l’œil de ton frère, tu ne vois pas la poutre qui est dans le tien » (RB 2, 15).

La responsabilité de l’abbé est la même quelque soit le nombre des frères dont il a la charge (RB 2, 38). Il aura à répondre de l’avancée ou du recul de chacun, pour la part de vigilance qui lui est demandée. Le chapitre 64 traduit cela en une formule lapidaire : « L’abbé haïra les vices et aimera les frères » (64, 11).

Les collaborateurs de l’abbé seront choisis généralement avec le conseil des frères, comme par exemple le prieur (65, 15). Les doyens seront nommés parmi les frères qui sont de bonne réputation et de sainte vie (21, 1). Dans le chapitre sur le cellérier, saint Benoît précise l’attitude fraternelle qu’il demande à ce responsable de l’organisation matérielle du monastère : « Que le cellérier n’attriste pas les frères » (31, 6) ; « qu’il soit en mesure de donner une bonne parole quand un frère lui demande quelque chose déraisonnablement » (31, 7) et « qu’il veille à ce que chacun soit servi de la portion qui lui revient, selon ses besoins » (31, 16).

Il y a donc chez saint Benoît à la fois un souci de faire participer les frères au choix de leurs responsables, et la préoccupation de faire vivre la fraternité sous tous ses aspects, de telle manière que personne ne soit contristé dans la maison de Dieu.


Le service fraternel

On peut dire que c’est toute la communauté qui doit porter ce souci. « Les frères se serviront mutuellement » (35, 1). Ceux qui entrent en service chaque semaine laveront les pieds de leurs frères, imitant le Christ à la veille de sa Passion. Le repas et le service qu’il implique sont conçus comme des moments eucharistiques. Ils font référence à ces agapes dont la première génération chrétienne faisait suivre le partage eucharistique.

On aura un soin particulier des frères malades qui représentent le Christ dans la communauté d’une manière très particulière (« J’ai été malade, dit le Christ, et vous m’avez visité » et « Ce que vous avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait », RB 36, 2-3).

MFPMais il y a aussi une grande attention de la part de saint Benoît à ce que le service fraternel ne crée aucune perturbation dans la communauté : « Que les frères accomplissent leur tâche sans murmure » (41, 5). C’est pour cela que l’organisation doit être bien huilée, il y a un temps pour tout : le travail, la liturgie, la lecture spirituelle, la vie fraternelle… Tout un chapitre est consacré à cette répartition du temps et, finalement (48), c’est toute la vie qui est vouée à une activité de conversion avec un encouragement mutuel. Si jamais il y a un frère qui souffre de découragement (d’acédie), il sera bon de l’épauler, d’être à côté de lui et de l’aider à passer l’étape (48, 18). Par contre, il est important aussi qu’il y ait des temps personnels où la relation fraternelle ne joue pas comme une dispersion (48, 21). S’il y a des frères plus fragiles, on en prendra un soin spécial, on leur trouvera une activité proportionnée qui les fasse bien participer à l’effort commun et en même temps ne les accable pas ou ne les porte à fuir leur tâche (48, 24).

Il faut veiller à ce que les services ne soient pas trop lourds : à la cuisine, aux ateliers, à l’infirmerie, à l’hôtellerie, à la porterie… Si le portier a besoin d’aide, on lui donnera à cet effet un frère plus jeune (66, 5). Cela a l’air banal, mais c’est une dimension qui joue beaucoup dans la qualité de la vie quotidienne. Lorsque quelqu’un est harassé de travail, il ne peut servir ses frères dans de bonnes conditions.

Et de même que le cellérier considèrera le matériel du monastère avec autant de soin que les vases sacrés de l’autel, de même, l’abbé confiera tout ce matériel à des frères sûrs, et il fera attention à ce que chaque semaine, rien ne soit dispersé, afin que les frères qui se succèdent en charge n’aient pas de surprise et puisse compter sur la fiabilité des autres.


Une vie de recherche

La Règle précise que la fraternité s’enracine dans la recherche d’une assise intérieure que l’on peut trouver dans la prière et la méditation.

Outre le fait que rien ne doive être préféré à l’Œuvre de Dieu, c’est-à-dire à la prière commune, saint Benoît demande à ce que l’on passe du temps à l’étude du psautier et des lectures. On sait que les anciens moines passaient du temps à intégrer par cœur les psaumes qui sont la matière première de l’office. Donc les frères qui en ont besoin sont appelés à y passer le temps libre après Vigiles célébrées dans la nuit, en attendant l’office du matin (8, 3).

La lecture au chœur est l’objet d’un soin spécial. Il ne faudrait pas qu’elle soit bradée par quelqu’un qui ignore l’art de la lecture (9). Là aussi il y a un sens de la fraternité qui touche aux racines de ce qui est révélé.


Correction fraternelle

La Règle est basée sur la confiance fraternelle. La communauté est organisée comme une équipe de sport où chacun joue son rôle et compte sur les autres pour jouer le leur.

Et c’est d’abord à l’abbé de jouer le jeu de la confiance fraternelle en sachant bien sûr ce qu’il peut demander aux uns et aux autres. Par exemple en matière d’intendance, il la confiera à des frères dont il soit sûr (32, 1), et il vérifiera qu’il n’y ait pas d’embrouille au jour le jour, notamment dans la passation des responsabilités.

Mais il ne faut pas être naïf, au monastère comme dans toutes les sociétés, les fraudeurs existent et il y a lieu de corriger et d’accompagner leurs tentations de prise de pouvoir.

On ne peut parvenir à une vie fraternelle harmonieuse sans mettre en place quelques régulations. C’est pourquoi saint Benoît prévoit des mesures favorisant une réflexion personnelle sur sa conduite et permettant un ajustement. Cela se passe surtout dans le contexte des rassemblements communautaires journaliers (liturgie, repas). Un frère coupable d’une faute peut se trouver momentanément exclu de la table commune ou de la prière commune (24-29). Cette mise à part vise à éprouver le manque fraternel comme un bien supérieur aux propres désirs multiformes et désordonnés de chacun. On constate aujourd’hui un phénomène inquiétant qui poussent certains frères ou sœurs à se tenir à l’écart de leur propre fait, sans que cela soit considéré comme une difficulté ou une épreuve. Ils se trouvent heureux de cultiver leur propre différence sans souci du bien commun et persuadés de leur bon droit. À tel point que les modes de régulation fraternelle adaptés aux mentalités contemporaines sont si difficiles à trouver que l’on finit par s’accommoder du fait qu’ils n’existent quasiment plus. Il me semble qu’il y aurait là un sujet à approfondir dans la vie de nos communautés pour trouver les bons fonctionnements.


La fin de la Règle

À la fin de sa Règle, saint Benoît insiste beaucoup sur la dimension des relations fraternelles. Il pense aux frères qui partent en voyage, que ce soit à proximité du monastère ou au loin. Il demande à ce qu’ils soient bénis au départ et que l’on prie pour eux au retour. Il se soucie de voir comment traiter la question des choses commandées qui paraissent au-dessus des possibilités du frère auquel l’ordre est adressé. Le processus de débat est remarquable (cf. 68).

Il demande à ce que personne ne frappe ou ne punisse un autre frère délibérément, mais que la correction fraternelle soit régulée par l’abbé et la communauté.

Il demande surtout que les frères s’obéissent mutuellement (71). Qu’il y ait donc dans le monastère une volonté d’écoute réciproque et de mise en œuvre dans un même élan. Et si un frère en a irrité un autre, il devra aussitôt reconnaître son erreur et en demander pardon sur place (71, 6).
Saint Benoît résume tout ce souci de prise en compte de l’horizontalité fraternelle par cette formule lapidaire : « Qu’ils se rendent les devoirs de la charité fraternelle, chastement » (72, 8), c’est-à-dire sans que personne ne fusionne avec un autre, ni ne mette la main sur quiconque.


Conseils pour vivre la fraternité

Pointons ici quelques conseils de la Règle qui concrétisent la relation fraternelle.

Le plus important pour vivre librement la fraternité, c’est de se détacher de tout et de ne se sentir propriétaire de rien, tout en veillant aux besoins de chacun, de corps et d’âme.

On intégrera dans la vie fraternelle un nécessaire dialogue pour l’interprétation des ordres reçus qui rendront leur exécution d’autant plus pertinente, même lorsqu’il s’agit de choses qui paraissent à première vue impossible (68). À tel point que les frères apprendront à mettre en œuvre une volonté commune qui puisse s’enraciner dans celle de Dieu (71).

Bien sûr, on n’évitera à tout prix des règlements de compte personnels qui feraient prévaloir arbitrairement la loi du plus fort : personne ne prendra de décision subjective et radicale au sujet des autres frères ; on s’en remettra aux responsables (70). Mais à l’inverse, on évitera aussi une fusion malvenue entre deux frères.

Les moines ne se préoccuperont pas de leur apparence pour ce qui est de l’habillement, mais recevront leurs habits de la communauté, sans préoccupation de style ni de couleur, mais avec le sens de la mesure, donc sans dépense excessive (55).

Il n’y aura pas lieu d’accaparer des cadeaux venant de l’extérieur ou de l’intérieur, mais d’accepter qu’ils reviennent à d’autres s’ils leur sont plus utiles.

StLiobaOn veillera à adopter intérieurement l’attitude permanente qui marque le jour de la profession définitive où le nouveau frère se prosterne aux pieds de tous les autres et leur demande leur prière afin d’être reçu pleinement dans la fraternité de la communauté. Il gardera aussi le rang de son entrée afin que soient estompés les marqueurs sociaux et que prévale en tout la communion.

Quand les frères se croisent, ils auront les uns à l’égard des autres, un salut fraternel. Les jeunes honoreront les anciens et les anciens aimeront les jeunes : ils se nommeront affectueusement « frère » et « petit père » (nonni). Cela caractérisera la relation échangée dans le cadre du monastère : relation de fond en référence au commandement de la charité.

On évitera de laisser les jeunes toujours ensemble, et on les mélangera avec les anciens pour qu’ils puissent avoir un peu de recul sur leurs évaluations et ne soient pas tentés de s’entraîner dans la contestation facile ou dans la dispersion par rapport à l’essentiel (22).

Les frères se serviront à table à tour de rôle et veilleront à ce que personne ne manque de rien (38, 6). Il y aura deux mets cuits pour qu’aucun frère ne soit privé s’il ne peut manger de l’un.

Des frères assureront aussi la lecture de table de semaine en semaine et, pour ne pas trop peiner, ils pourront manger avant leur service, surtout s’ils sont a jeun depuis le matin (38, 6, 10).

Il est important que les frères accomplissent tout ce qu’ils ont à faire sans être tentés de murmurer intérieurement ou extérieurement. Saint Benoît est très sensible à cette dimension pour la qualité de la vie fraternelle.

Il est sensible aussi à ce que tout se passe en temps et en heure. Il prévoit que l’abbé lui-même sonne la cloche pour la liturgie ou bien qu’il le confie à un frère si ponctuel que l’office ne soit jamais manqué (47). Et quand l’office est terminé, tous les frères sortent de l’église dans le plus grand silence (52).

Saint Benoît prévoit aussi que certains frères puissent s’attarder à l’oratoire après l’office. En ce cas, ils le feraient avec discrétion, sans éclats de voix accompagnant les gémissements qu’ils pourraient pousser vers Dieu (52).


L’accueil fraternel

Les frères sont invités à partager leur prière et une part de leur vie avec des personnes qui viennent séjourner à l’hôtellerie du monastère. Il y a là un point fort de la vie monastique selon saint Benoît. Les frères ne sont pas voués au repli sur eux-mêmes. Ils sont requis pour être témoins auprès de ceux qu’ils accueillent de l’importance de la communion fraternelle (53).

Saint Benoît précise que tout hôte sera reçu comme le Christ, si bien qu’à son arrivée, l’abbé et tous les frères courent au devant de lui en lui manifestant toutes les marques de la charité (53, 3). Ils prieront ensemble ; le Père Abbé pratiquera le lavement des pieds, à l’exemple du Christ à l’égard de ses disciples.

L’abbé mangera avec les hôtes et rompra le jeûne pour eux, il pourra inviter d’autres moines à sa table (56, 2), alors que la communauté des frères se conformera à la pratique du jeûne selon la Règle (53, 10).

Lorsque les hôtes sont nombreux, l’important est que tout soit organisé de telle façon que la vie des frères ne soit pas troublée dans ce qu’elle a de fondamental (53,16). C’est pourquoi la fonction d’hôtelier requiert de grandes qualités spirituelles, notamment la conscience de la présence permanente de Dieu qui donne le sens à toutes les relations et à tous les actes de la vie (53, 21).

Les moines ne sont pas cloîtrés d’une manière absolue, dans la règle de saint Benoît. Ils voyagent et sont en contact fréquent avec des personnes extérieures. Tout un chapitre est consacré aux frères qui partent en voyage (66). Quand les frères doivent quitter le monastère pour un temps, ils demandent la prière de la communauté au départ et au retour, et restent reliés à elle, autant qu’il est possible, en assurant les heures de la prière.


Conclusion

Finalement, la règle de saint Benoît n’est pas un traité sur la fraternité comme une idée généreuse à laquelle il serait bon d’être attaché, mais c’est plutôt une invitation pratique à la mettre en œuvre dans le cadre d’une communauté de vie permanente. Cette fraternité est étendue aux hôtes accueillis par le monastère et à tous ceux qui, de près ou de loin, sont liés à la communauté. Finalement, comme on l’a vu tout au long de l’histoire humaine, ce témoignage fraternel est un élément stimulant de construction de la société tout entière. En effet, les communautés monastiques prouvent que la fraternité est possible, elles la vivent dans la longueur du temps avec stabilité. Le facteur temps est primordial dans l’idéal monastique même si, malheureusement, l’espace en a détourné souvent l’attention : on est parfois plus attentif à la structure qui peut devenir fixité, et incapable d’adaptation.

Benoît, comme on le voit dans sa vie écrite par Grégoire le Grand, aimait ce rôle essentiel de la fraternité dans la construction sociale. Aujourd’hui encore, il nous invite à être de vrais témoins qui donnent leur vie par amour au sein d’une communauté fraternelle.

 

[1] Christine Mohrmann, « Le rôle des moines dans la transmission du patrimoine latin », Revue d'histoire de l'Église de France, 1961, n° 144, p. 185-198.