La communauté d’Encontro (Brésil)

Mère Marie-Chantal Modoux

1919-2020

 

MChantalMadre Marie-Chantal (Marguerite) Modoux est née à Promasens, Fribourg, le 21 février 1919, aînée de quatre filles. Madre aimait les montagnes, le ciel, et aussi la mer. Éducatrice née, elle a fait l’École Ménagère et a ensuite travaillé comme préceptrice dans une famille de diplomates confinée au Vatican pendant la Guerre. Les gardes suisses avaient bien remarqué « la bella rossa », c’est elle-même qui nous l’a raconté. Elle a ensuite travaillé en Espagne. Une dame amie, oblate de Ligugé, lui a prêté le livre de dom Marmion : « Le Christ, idéal du moine ». À la fin de la lecture, elle a fermé le livre et a dit : « C’est ça et plus rien ». Pour trouver « où », elle a contacté trois monastères et c’est la réponse de Mère Thomas d’Aquin, du monastère de Notre-Dame de Béthanie, Loppem, près de Bruges, en Belgique, qui l’a conquise. Tout était préparé pour l’entrée à Béthanie quand Mme Modoux est tombée malade d’un cancer. Marie-Chantal, étant l’aînée, a décidé de renoncer à la vie monastique pour pouvoir soigner sa maman. Mais le médecin l’a encouragée : « Mademoiselle, votre maman vivra encore beaucoup d’années, suivez donc votre voie ».

Le 16 octobre 1951, elle entre à Béthanie et le 4 juin de l’année suivante commence le noviciat ayant reçu le nom de sœur Marie-Chantal. Sœur Anne Farcy, qui plus tard viendra avec elle au Brésil, était l’aînée du groupe des voiles blancs à qui il fallait obéir. Sœur Marie-Chantal fait sa première profession le 21 août 1954, et trois ans plus tard, la profession perpétuelle : le 23 août 1957. Sa maman, qui a fait une dépression au moment de son entrée au monastère, a pourtant été présente à chaque moment important, à Béthanie. Le 29 novembre de cette même année, Madre partait pour le Congo, intégrant la communauté fondée par Béthanie à Kikula, Likasi, où elle a vécu six ans.

En 1960, le pape Jean XXIII lance un appel aux contemplatifs pour l’Amérique latine, et Madre dont le cœur a toujours vibré avec l’Église, dit en réunion communautaire à Mère Colombe (alors prieure du monastère de Béthanie et présidente de la Congrégation) : « J’espère que Béthanie va répondre ». C’est en Belgique où elle était en vacances qu’elle apprend avoir été choisie pour faire partie du groupe des fondatrices pour le Brésil, en tant que responsable. Son billet de retour pour le Congo est donc annulé ! Madre connaissait l’espagnol et aurait aimé que le choix de la Congrégation soit pour un pays d’Amérique latine de langue espagnole, mais Dieu avait d’autres plans.

Le premier groupe des fondatrices, Mère Marie Chantal Modoux, Mère Marie-Claire Willocx et Mère Maria Stoll, part en bateau le 25 novembre 1963. Elles arrivent à Santos en décembre et puis à Curitiba au début de 1964. Les Missionnaires du Sacré-Cœur de Jésus (MSC), belges, qui avaient accompagné le discernement de l’endroit de la fondation, avaient une paroisse au Pinheirinho, et ce sont eux qui ont trouvé le vendeur d’un terrain dans la même région. C’était une zone rurale sans électricité, sans eau courante, sans téléphone, etc. Tout était à faire, chacune a trouvé un logement chez des religieuses à Curitiba pour commencer à se débrouiller dans la langue portugaise. Une fois le second groupe arrivé, la construction du futur monastère commence, tout en bois, comme les maisons des voisins. Nos sœurs ont suivi le « Cenfi », à Petrópolis, un cours de six mois organisé par la Conférence des évêques pour les missionnaires étrangers, une introduction à l’histoire du Brésil, à la culture du Brésil et surtout à la langue portugaise. C’était la méthode de répétition, assez dure pour des adultes, mais qui donnait des résultats. De cette époque du « Cenfi », les sœurs ont noué des amitiés fidèles avec d’autres missionnaires, des bénédictins américains, des canadiens, surtout le père Roberto Ogle et le père Donaldo Macgillivray.

L’érection canonique du monastère, le 1er novembre 1965, a été marquée par la première visite de Mère Colombe. Les débuts ont été héroïques, le long office des vigiles le soir, avec six psaumes à chaque nocturne ; la lessive et le repassage de la communauté et de la sacristie des pères MSC ; un bus par jour, à 3 km de distance pour aller en ville où se trouvait la boîte postale ; et un seul puits qui parfois servait aussi pour garder la nourriture. C’était une vie pauvre, comme celle des premiers moines.

Le courrier était lent, en ce temps de dictature militaire, avec une censure féroce. Combien de choses vécues sans pouvoir partager avec le monastère fondateur ! C’était aussi le temps après-Concile, un temps très difficile pour la vie religieuse et sacerdotale. Combien de religieux, religieuses et de prêtres Madre n’a-t-elle pas écoutés, orientés, aidés à reprendre route ! Elle avait le don de l’écoute, et de l’empathie. Sa mémoire l’aidait à garder les physionomies, les noms et le contenu de la rencontre. Les gens se sentaient compris, accueillis, et revenaient, se sentant aimés et uniques. Elle entretenait les liens d’amitié par un courrier abondant, ne dormant parfois que quatre heures par nuit.

Madre était aussi la formatrice des vocations qui se présentaient. Son discernement, sa fermeté avec douceur dans l’accompagnement pour passer les valeurs monastiques et aider à grandir ont marqué celles qu’elle a accueillies. Son cours sur la suite du Christ, ses conférences à la communauté et sa façon de corriger les fautes sont inoubliables.

Dans les années 80, après l’époque où la théologie de la libération était très en vogue et presque incapable de comprendre la vie contemplative, il y eut un tournant. Les agents pastoraux ont découvert la lectio divina, le besoin d’un temps de recul pour prier et évaluer l’action, et la communauté a reçu trois demandes d’autres diocèses qui voulaient une communauté monastique. Madre, toujours le cœur ouvert aux besoins de l’Église, a décidé de faire une fondation. Nous étions douze, « Il faut que chacune donne sa mesure » disait-elle. Dans l’esprit de notre Congrégation, la communauté a choisi de répondre à la demande de l’endroit le plus pauvre, le plus éloigné, le plus « frontière » et le monastère de l’Agua viva a été fondé en Amazonie, dans la prélature d’Itacoatiara en 1989.

En 1998, une visite canonique décide le déménagement de notre monastère d’Encontro. Le Pinheirinho était devenu trop peuplé, trop violent et trop bruyant. À 80 ans, Madre a assumé de chercher un autre terrain, construire un nouveau monastère, vendre l’ancien, et recommencer dans une autre région rurale, avec des montagnes, un bel horizon, pas trop loin de Curitiba, et surtout à 50 km des moines trappistes. Et voilà la communauté à Mandirituba pour chanter « Ô Emmanuel » le 23 décembre 1999. Madre resta en charge du priorat jusqu’à l’an 2000. Elle a eu la joie de vivre la Dédicace de l’église du nouveau monastère en 2008, comme le couronnement de la fondation.

La devise de Madre était : « La joie du Seigneur est notre force » du livre de Néhémie 8, 10. Elle était très discrète sur sa vie spirituelle, ne parlant jamais d’elle-même. Mais il y avait des signes, comme par exemple son regard lumineux et serein, sa joie, sa foi, sa présence à tous les offices, à tous les travaux communautaires, sa disponibilité pour accueillir qui la cherchait. Après avoir quitté la charge de prieure elle était une sœur en communauté, demandant la bénédiction, les permissions normales dans la vie monastique, présentant ses comptes quand elle sortait. Sa cédule du carême révélait son grand désir de connaître de plus en plus le Seigneur, de vivre chaque jour comme le dernier de sa vie.

MChantalgroupeMadre était très jalouse de son autonomie, mais le grand âge est arrivé avec des limites. Elle a perdu l’ouïe, puis petit à petit la vision, la capacité de s’occuper d’elle même toute seule. La force de la vie qui l’habitait l’empêchait parfois de voir ses limites, et il fut nécessaire de ne plus la laisser seule, ni le jour ni la nuit. Ce fut une grâce pour la communauté, car chacune, par roulement, a eu ainsi une présence auprès de Madre. Sa grande souffrance était de ne plus pouvoir lire, elle qui a formé notre bibliothèque, qui lisait toutes les revues, les recensions, qui suivait la vie de l’Église toujours avec grand intérêt. Elle ne s’est jamais plainte. Son seul mot était : « Merci ».
À la fin, nous avons perçu une certaine nuit de la foi, une certaine angoisse, le front un peu ridé, mais toujours calme. La communauté priait avec elle et pour elle. Madre aimait beaucoup sa famille biologique et sa famille monastique. Elle a été une grande moniale, une femme profondément libre ; une présence l’habitait, elle ne voulait que la joie de son Seigneur, et en même temps elle était comme un enfant qui s’émerveillait devant tout.

Elle nous a transmis l’amour de l’office divin, de la vie monastique, la joie de la louange, l’esprit de Béthanie, c’est-à-dire l’ouverture, l’amour de l’Église, la disponibilité à l’envoi, la simplicité, le zèle pour la communion fraternelle, et l’accueil. Sa présence était une source d’unité ; même absente quand trop fatiguée elle ne pouvait pas venir au réfectoire ni en récréation, elle suivait la vie de la communauté, et demandait le sujet des réunions ou des lectures du réfectoire. Nous avons accompagné son « abaissement », ses moments d’angoisse. La dernière nuit nous étions autour d’elle, et avons renouvelé notre profession en chantant ensemble le Suscipe.
Son accueil a créé un réseau d’amis. Nous avons reçu plus de trois cent mails de condoléances. Pour tous ces messages nous vous remercions et sommes sûres que du ciel Madre intercède pour chacun et chacune de vous.