Editorial 120

Dom Jean-Pierre Longeat, osb

Président de l’AIM

 

JPLongeat2018Le sujet de la formation est inépuisable. Nous ne pensions pas à l’origine y consacrer deux numéros à la suite, mais à vrai dire, cela même paraît insuffisant. Le fait de parler de formation monastique implique obligatoirement une certaine approche du phénomène monastique lui-même et plus largement une manière d’aborder la foi chrétienne et sa transmission.

Le père abbé Maksymilian R. Nawara, ancien père abbé de Lubiń, en Pologne, et maintenant Président de la congrégation de l’Annonciation nous introduit à cette réflexion par une lectio sur l’appel des premiers disciples en saint Jean.

Le Père Abbé Primat nous donne son point de vue sur cette question ainsi que le Père Abbé général des cisterciens.

Plusieurs exemples de formation monastique sur le terrain sont ensuite présentés ainsi que l’un ou l’autre témoignage et des échos de certaines initiatives.
Italo de Sandre nous partage ses préoccupations concernant les rapports entre la vie monastique et le monde présent.

Vous retrouverez ensuite les rubriques habituelles : Liturgie, Une page d’histoire, Moines et moniales témoins pour notre temps, Nouvelles, etc.

Laissons-nous « informer » au plus profond afin de pouvoir réaliser ce à quoi nous sommes appelés. En ces temps de crise, c’est le moment où jamais de cultiver les fondamentaux qui nous permettront de franchir les obstacles et de bâtir un monde neuf.

 

S’entraîner à la course monastique

 

Dans la dernière partie du prologue de sa Règle, saint Benoît présente le monastère comme une école du service du Seigneur. C’est dire qu’il entend faire de la vie monastique un lieu de formation permanente. Dans ce même prologue, il donne quelques caractéristiques de l’enseignement partagé dans cette école ; le premier et le plus important est la qualité de l’écoute en vue d’une mise en œuvre efficace du commandement de la charité.

Mais que l’on me permette d’évoquer ici l’un des versets du prologue qui, me semble-t-il, donne aussi un accent utile pour aujourd’hui en matière de formation. Saint Benoît ne vise pas simplement la perfection d’une observance extérieure qui serait le gage d’une réussite illusoire dans la sphère du temps présent ; il s’attache surtout à une perspective qui intègre la dimension de la vie éternelle déjà active maintenant mais en devenir au-delà des limites de l’aujourd’hui. C’est pourquoi, il emploie ce verset tiré de saint Jean qui caractérise bien le propos bénédictin :

« Courez pendant que vous avez la lumière de la vie, de peur que les ténèbres de la mort ne vous saisissent » (Jean 12, 35 cité en RB, Prol 13).

En saint Jean, la lumière dont il s’agit désigne le Christ lui-même, et les ténèbres, l’adversaire. Saint Benoît donne un sens un peu différent à ce verset, il le déforme même en ajoutant les termes « de la vie » à « lumière » et « de la mort » à « ténèbres ». Il veut donc insister de manière générale sur le drame des choix de l’être humain en opposant le court temps de la vie terrestre et le long « temps » de la mort éternelle. Il insiste aussi de manière particulière sur la course nécessaire qui accentue l’urgence.

 

1. Perspective eschatologique et conséquences

Les moines sont appelés à vivre d’une manière très caractéristique dans une perspective eschatologique. Saint Benoît, même s’il admet que les dons éternels sont déjà pour une part offerts ici-bas (cf. RB 7 ; 72 et 73), envisage aussi l’activité du moine dans la tension du non encore advenu de son devenir éternel. Un certain nombre de versets de la Règle évoque concrètement cette perspective : ainsi saint Benoît invite les moines à « désirer la vie éternelle de toute l’ardeur de leur âme » (4, 46) et à agir avec « le bon zèle qui conduit à Dieu et à la vie éternelle » (72, 2) ; pour cela ils ne doivent « absolument rien préférer au Christ, lequel daigne nous conduire tous ensemble à la vie éternelle » (72, 11). C’est pourquoi saint Benoît demande aux moines d’une manière pressante : « Courons et faisons dès maintenant ce qui nous profitera pour l’éternité » (Pr 44). Au fond, dans la vie monastique, nous nous formons et nous nous préparons à la vie surabondante du Royaume éternel. Quant à l’abbé « il doit se souvenir sans cesse qu’au redoutable jugement de Dieu, il devra rendre compte » (2, 6, 34, 37, 38, 39-40).

Il faut rappeler ici la prière caractéristique de la vie monastique, celle de l’office de Vigiles qui est un temps de veille tourné vers la venue du Christ dans l’espérance de la lumière. Il n’y a rien là que de très chrétien, mais les moines accentuent particulièrement cette dimension. C’est même ce qui caractérise le mieux la vie monastique avec un rapport au temps et à l’espace qui tranche sur la manière habituelle qu’ont les êtres humains de l’envisager. C’est aussi ce qui rend parfois les moines un peu difficiles à comprendre et même à accepter.

 

2. Courir

Le fait d’envisager la vie ici-bas comme un bref passage en vue d’une vie éternelle dès maintenant et au-delà de la mort invite les moines à ne pas perdre de temps et donc à courir vers le but. Saint Benoît y revient à plusieurs reprises.

Il y a d’abord le principe général :

« Si désireux d’éviter les peines de l’enfer, nous voulons parvenir à la vie éternelle, tandis qu’il en est temps encore et que nous sommes en ce monde et que nous pouvons accomplir toutes choses à la lumière de cette vie, courons et faisons, dès ce moment, ce qui nous profitera pour toute l’éternité » (Pr. 44).

Ce passage est très proche de la citation de Jean 12, 35 (cf. plus haut). Concrètement donc, si l’on veut vivre ainsi, il faut avoir au cœur le désir d’habiter dans la demeure du Royaume en sachant que l’on y parvient que si l’on y court « par les bonnes actions » (Pr 22). Ainsi, « à mesure que l’on progresse dans la vie religieuse et dans la foi, le cœur se dilate, on court sur la voie des commandements de Dieu » (Pr 49). Il y a là comme une conséquence de la disposition intérieure dans laquelle le moine a placé son désir : il a tourné son cœur vers la vie éternelle et cela a produit une dilatation telle qu’il court maintenant sur la voie des commandements de Dieu ; le commandement est bien là ce qu’il doit être, non pas un ordre à accomplir comme de l’extérieur, mais une visée selon le mot grec entolé, de en telos, ce qui conduit vers la finalité.

Après avoir posé ce principe, saint Benoît peut envisager des situations particulières dont le sens n’est perceptible qu’en relation avec cette finalité. L’abbé par exemple « doit courir (currere, s’empresser) avec toute son adresse et toute son industrie pour ne perdre aucune des brebis à lui confiées » (RB 27, 5).

Le chapitre 5 de la Règle est tout entier dans cette perspective d’une vie empressée à répondre à l’appel reçu. Le verbe currere n’y est pas employé, mais on trouve des expressions particulièrement fortes qui placent le sujet dans la même disposition que celle de la course dans l’élan de la vie éternelle :

Et les disciples, « mus par le service sacré dont ils ont fait profession ou par la crainte (metum) de la géhenne ou par la gloire de la vie éternelle, dès que (mox) le supérieur a commandé quelque chose, ne peuvent souffrir d’en différer l’exécution, tout comme si Dieu lui-même en avait donné l’ordre… Ceux qui sont dans ces dispositions, renonçant aussitôt à leurs propres intérêts et à leur propre volonté, quittent aussitôt (mox) ce qu’ils tenaient à la main et laissent inachevé ce qu’ils faisaient. Ils suivent d’un pied si prompt l’ordre donné que dans l’empressement de la crainte de Dieu, il n’y a pas d’intervalle entre la parole du supérieur et l’action du disciple. […] Ainsi agissent ceux qui aspirent ardemment à la vie éternelle » (5, 3.9-10).

Le mouvement de l’obéissance vaut aussi pour la réponse apportée à l’appel de l’office divin :

« Que les moines soient toujours prêts. Au signal donné, ils se lèveront aussitôt et s’empresseront à l’envi vers l’Œuvre de Dieu, en toute gravité cependant et modestie » (22, 6).

On trouve cette mention une deuxième fois dans la Règle :

« À l’heure de l’office divin, on se hâtera d’accourir, avec gravité néanmoins afin de ne pas donner aliment à la dissipation. Que rien ne soit préféré à l’Œuvre de Dieu » (43, 3).

Le premier passage est tiré du chapitre sur le sommeil des moines et le deuxième du chapitre concernant ceux qui arrivent en retard à l’Œuvre de Dieu ou à table. Il faut reconnaître qu’il y a bien là une caractéristique de la vie monastique bénédictine. Il est toujours très frappant dans nos monastères de voir comment les moines se pressent vers l’église pour l’office divin quelle que soit la raison qui les fait se presser ; il n’est pas sûr que ce soit toujours celle de la vie éternelle à ne pas manquer !

Enfin, il y a une autre dimension de l’empressement que saint Benoît privilégie dans la vie du moine : c’est celle de l’accueil d’un hôte ou de celui qui frappe à la porte du monastère :

« Dès qu’un hôte aura été annoncé, le supérieur et les frères accourront (occuratur) au-devant de lui avec toutes les marques de la charité » (53, 3) ;

« Aussitôt (mox) qu’on aura frappé ou qu’un pauvre aura appelé, […] dans toute la mansuétude qu’inspire la crainte de Dieu, le portier s’empressera (festinanter) de répondre avec une charité fervente » (66, 3-4).

Il y a là aussi une caractéristique de notre vie bénédictine, même si aujourd’hui, il est parfois bien difficile de faire face avec empressement à toutes les demandes et que, souvent, un minimum de distance s’impose pour que soit mieux servie la charité.

EditoMFP2012Ce thème de la course prend sa source dans la Bible. La Parole de Dieu elle-même s’élance joyeuse pour courir sa carrière (Ps 18). Elle s’élance du trône royal (Sg 18, 15) ; Dieu l’envoie et rapide, elle court (Ps 147, 15). Les hommes de Dieu, les vrais prophètes, les prêtres saints et les rois justes courent pour mettre en œuvre la Parole : « Qu’ils sont beaux les pieds de celui qui annoncent la paix ».

Les foules accourent vers Jean-Baptiste au désert, et vers Jésus tout au long de son ministère publique. Marie part en toute hâte chez sa cousine Élisabeth après l’annonciation. Avec Jésus, on n’a même plus le temps de manger à certaines heures.

Les disciples courent vers le tombeau et reviennent en courant annoncer la résurrection du Seigneur.

Après la Pentecôte, les disciples courent de tous côtés pour proclamer l’Évangile jusqu’aux extrémités du monde. Saint Paul court tendu vers le but (Ph 3).

Il y a urgence à courir pour la Bonne Nouvelle, soit pour l’entendre, soit pour la proclamer car le temps se fait court :

« Les temps sont accomplis, le Royaume de Dieu est là, il n’y a plus de temps à perdre, convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle ».

 

3. Courir sans se hâter en ces temps qui sont les derniers

En conclusion, voici quelques points d’attention sur ce thème d’une formation, d’un entraînement monastique, cher à saint Benoît.

Les moines courent et s’empressent, c’est une évidence dans tous les monastères. Mais de quelle course s’agit-il ? Est-ce bien la course de celui qui a pris conscience que la vie est tellement brève qu’il n’y a plus de temps à perdre ?

Notre agitation est souvent marquée par les pressions de la société contemporaine : travail, administration, loisirs sont soumis à des rythmes qu’il faut tenir sous peine de déclassement, de marginalisation. C’est vrai que bien des secteurs doivent respecter des impératifs très contraignants. Mais peut-on en rester là ? Notre course ne doit-elle pas se convertir sans cesse vers le désir ultime, celui de l’accomplissement la vie en Dieu dans la communion de la fraternité humaine ?

Les moines sont essentiellement comme tous les chrétiens, mais peut-être plus sensiblement encore, des hommes du huitième jour. Ce jour est l’au-delà des jours, l’au-delà de l’histoire dans l’histoire. Le sens de la vie monastique se tient dans une sortie du siècle, au deux sens du mot, autrement dit dans une prise de champ plus ou moins prononcée qui permet d’être dans le monde sans être du monde.

Cette prise de champ vise une expérience de Dieu par la libération de la tyrannie des passions et la prière hors des contraintes d’un siècle où le temps et l’espace ne sont pas organisés en fonction de cette priorité.

Si l’on doit courir, c’est bien là, sur les voies de l’amour, dans les bonnes œuvres telles qu’elles sont décrites en RB 4, sur la voie des commandements, le cœur dilaté, dans la prière, à l’heure de l’office, dans l’obéissance, dans le soin des pécheurs, pour ne perdre aucune des brebis du troupeau, dans l’accueil des hôtes ou de ceux qui frappent à la porte du monastère.

Il s’agit bien de rompre avec les manières du siècle, sans aucun mépris, mais en établissant une hiérarchie des valeurs différente.

Nous donnons-nous vraiment les moyens d’un tel apprentissage, d’un tel entraînement, d’une telle formation ?