Père Philippe Rouillard, osb
abbaye Sainte-Marie, Paris (France)

La fête de la Toussaint

 

Ce texte reproduit un passage du livre « Les fêtes chrétiennes en Occident » (Cerf 2003) du père Philippe Rouillard, osb, moine de Saint-Paul de Wisques résidant à l’abbaye Sainte-Marie de Paris et longtemps professeur de liturgie à Saint-Anselme.

 

PRouillardS’il est une fête qui évoque bien l’esprit de famille, c’est celle de la Toussaint, la fête de tous les saints. Celle-ci prend place dans la fin de l’année liturgique où sont célébrées de nombreuses fêtes de la dédicace, fête de l’Église s’il en est, fête d’un peuple de frères et de sœurs qui forment l’unité du Corps du Christ, de la famille de Dieu.

En prescrivant la fête de tous les saints, non seulement l’Église encourage le chemin de sainteté de chaque disciple de Jésus, mais aussi la construction de la famille de Dieu d’une manière sacramentelle. L’Église témoigne par elle de sa foi en l’unité possible entre les humains dans le cœur de leur Créateur reconnu et aimé.

 

La fête liturgique de Tous les Saints

La fête de Toussaint a plusieurs lieux de naissance, en Orient et en Occident. En Orient, apparaît au IVe siècle une fête de tous les martyrs qui se célèbre à des dates variables, mais toujours proches de Pâques : le 13 mai à Edesse en Syrie, le vendredi après Pâques à Nicomédie (en Turquie actuelle), le premier dimanche après la Pentecôte à Constantinople.

En Occident, une fête de tous les martyrs est attestée à Rome au début du VIIe siècle, en relation avec la dédicace de l’église Sainte-Marie-aux-Martyrs qui s’est installée dans le Panthéon : en raison des invasions barbares qui violaient les tombes des martyrs aux alentours de la ville, le pape Boniface IV (608-615) a fait apporter et rassembler toutes les reliques des martyrs dans cette église, dont la dédicace a lieu le 13 mai 609, donc à la date déjà célébrée à Edesse.

Au VIIIe siècle, une fête de tous les saints, et plus seulement de tous les martyrs, est attestée en Angleterre à la date du 1er novembre et, en 833, l’empereur Louis le Pieux, fils de Charlemagne, en prescrit la célébration dans tout l’Empire d’Occident. La date du 1er novembre a été choisie pour concurrencer ou tenter de christianiser une festivité païenne d’origine celtique qui célébrait en ce jour le souvenir des ancêtres et le début d’une nouvelle année, avec des festins copieux et des rites de « re-naissance » quelque peu licencieux.

Au Xe siècle, Rome adopte à la fois la date du 1er novembre et l’idée de fêter ensemble tous les saints, et pas seulement tous les martyrs, même si ceux-ci conservent une sorte de préséance. Dès lors, la Toussaint devient une des grandes fêtes de l’année, avec jeûne préparatoire et vigile. La réforme liturgique de 1969 a introduit une préface nouvelle pour la messe, et a emprunté au Missel parisien de 1738 les prières sur les offrandes et après la communion, qui donnent une juste idée de la sainteté et de la vie éternelle : « Vivre près de toi ». (….)

 

ProcessionUne fête de l’Église

C’est une idée admirable qu’a eue l’Église de réunir en une seule fête le souvenir et la célébration de tous les saints. Elle a senti que, outre les anniversaires échelonnés au long de l’année liturgique, il fallait une fête collective qui rassemble tous ceux dont la grâce du Christ a fait ces hommes accomplis qu’on appelle les saints. Idée admirable, mais que peut-être nous ne saisissons qu’imparfaitement.

Nous aurions en effet une notion bien pauvre et bien insuffisante de la Toussaint si nous la considérions comme une sorte de distribution des prix assumant un accessit aux saints innombrables qui n’ont pu obtenir une place entière dans le calendrier. Le but de la Toussaint n’est pas de « repêcher » les saints moins connus ou moins heureux qui n’ont pas leur fête propre, mais de célébrer ensemble tous les saints de Dieu, du premier jusqu’au dernier. (…)

La Toussaint est d’abord une fête de l’Église. Les hommes et les femmes que nous vénérons ce jour-là ne sont pas des individus simplement juxtaposés les uns aux autres, et dont chacun pourrait ignorer son voisin ; ce sont les membres de l’unique peuple de Dieu et les citoyens de l’unique cité de Dieu. Ils ont été créés, non pour une réussite individuelle qui leur vaudrait un jour « les honneurs des autels », mais pour remplir une fonction et tenir une place dans cette immense construction qu’est l’Église.

Pour reprendre la comparaison classique, les saints sont les pierres vivantes que Dieu utilise pour bâtir son Église. La réunion de ces pierres ne constitue pas un tas de pierres, mais une Église, lieu adéquat de la Gloire de Dieu. La Toussaint est comme la dédicace de cette Église vivante ; l’admiration dont déborde l’office est l’émerveillement du chrétien ravi devant la beauté de cette Église.

À tous les candidats à la sainteté – et tout homme a été créé pour devenir un saint – la Toussaint fait donc comprendre la relativité de toute sainteté, en même temps que la complémentarité de tous les saints. Chaque saint n’a pu reproduire le Christ que de façon partielle, et il ne trouve son achèvement que grâce aux autres et dans sa relation aux autres. La beauté d’un saint n’est jamais qu’un aspect et une composante de la sainteté de l’Église.

Encore faut-il noter que l’Église que nous fêtons à la Toussaint est l’Église dans sa plus large extension. Outre les saints patentés et tous les élus qui ont vécu dans une appartenance visible à l’Église, la Toussaint rassemble les innombrables rachetés qui n’ont eu avec l’Église que des liens invisibles ou ténus ou tendus peut-être. La foule immense qui peuple le ciel et dont saint Jean dit, dans le passage de l’Apocalypse lu à la messe, que personne ne pourrait la dénombrer, est issue non seulement « de toutes les nations, tribus, peuples et dialectes », mais aussi de toutes les religions, confessions et dénominations. Tous ceux qui ont cherché Dieu avec droiture s’y retrouvent, même si au cours de leur existence terrestre ils se sont ignorés les uns les autres ou opposés les uns aux autres. Ils ont dépassé maintenant les divisions et les divergences et retrouvé l’unité.

En même temps qu’une fête de la sainte Église, la Toussaint est donc une fête de l’Église une. Tous ceux qui croient en Dieu et au Christ peuvent la célébrer ensemble dans une totale communion.

Située à la fin de l’année liturgique, au terme de cette longue série de dimanches « ordinaires » qui marquent la croissance progressive de l’Église dans le monde, elle apparaît comme l’aboutissement triomphal de tout le dessein de Dieu, de toute l’œuvre de salut du Christ, de toute l’histoire de l’Église. Elle est le point où le temps cesse devant l’éternité. Elle est une anticipation de la fête éternelle, de cette liturgie d’adoration, de louange et d’action de grâce que les élus célébreront sans fin.