Dynamiques spatiales, pratiques et acteurs de la migration
en Afrique de l’Ouest

Nelly Robin, Chargée de recherche,
Institut de Recherche pour le Développement (IRD)

 

Mme Nelly Robin est chercheur à l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement). Elle est spécialiste des migrations internationales. Elle a publié un atlas des migrations ouest-africaines vers l’Europe. Elle prend ici un exemple particulièrement fort de la manière dont certaines personnes s’engagent dans un processus migratoire pour une vie meilleure avec toutes les conséquences que cela peut comporter en matière de déstabilisation personnelle et sociale. Les communautés chrétiennes et monastiques sont appelées à prendre la mesure de telles réalités et à apporter leur propre réponse face à ces questions.


NRobinL’Afrique de l’Ouest forme l’un des grands sous-ensembles spatiaux du continent africain[1]. Des mobilités multiples parcourent cet espace et animent une dynamique de régionalisation aux réticularités multiples qui sans perdre leur ancrage local se rattachent à la mondialisation des circulations migratoires contemporaines. Le phénomène de mondialisation n’y est donc pas univoque et ne se substitue pas au processus de régionalisation ; au contraire, l’un et l’autre s’articulent de plus en plus par des routes, des espaces de vie provisoires, des pratiques et des acteurs nouveaux.

Dans le monde, le nombre total de migrants internationaux s’est accru ces dix dernières années, passant de 150 millions de personnes en 2000 à 214 millions de personnes aujourd’hui[2]. Autrement dit, une personne sur trente-trois, dans le monde, est aujourd’hui un migrant. Toutefois, le pourcentage du nombre de migrants par rapport à la population mondiale est resté relativement stable, puisqu’il n’a augmenté que de 0,2 % ces dix dernières années (passant de 2,9 à 3,1 %).

Pour l’Afrique, deux réalités méritent d’être soulignées. Les Africains migrent peu en dehors de leur continent (17 %) et l’Europe demeure leur principale destination hors d’Afrique. Pour onze pays ouest-africains sur quinze, plus de 50 % des ressortissants émigrés sont sur le continent africain. Le Cap-Vert et le Libéria sont les deux pays qui ont le plus fort taux de ressortissants émigrés en dehors de l’Afrique, respectivement en Europe et aux États-Unis. En outre, les réfugiés eux-mêmes migrent peu en dehors du continent[3]. Ce constat rappelle que les habitants des pays les plus pauvres sont les moins mobiles ; selon le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), le taux d’émigration médian dans un pays à faible développement humain est inférieur à 4 % contre 8 % dans les pays à haut niveau de développement humain[4]. L’Afrique de l’Ouest est la première région d’accueil des migrations en Afrique ; elle réunit ainsi 44 % des migrants internationaux du continent africain[5]. La Côte d’Ivoire[6] et le Ghana constituent deux des trois pays africains comptant le plus grand nombre de migrants internationaux. De plus, les migrations ouest-africaines sont largement plus nombreuses au sein de la région que vers l’extérieur. Selon des calculs réalisés à partir des recensements de la population, la région abriterait 8,4 millions de migrants, originaires pour la plupart d’un autre pays ouest-africain (86 %), soit près de 3 % de la population régionale. Ce taux, en hausse depuis 1990, est supérieur à la moyenne africaine (2 %) et surpasse largement celui de l’Union Européenne qui est de 0,5 %[7].

Dans ce contexte, depuis quelques années, l’Afrique de l’Ouest redevient un enjeu géopolitique majeur. Sa situation géographique lui confère un rôle essentiel dans les dynamiques migratoires contemporaines mettant en relation les régions africaines, du Congo au Maroc en passant par le Niger, le Mali ou le Sénégal, des personnes d’Afrique de l’Ouest et d’autres originaires de régions plus éloignées comme le Moyen-Orient ou l’Asie, et des systèmes migratoires aux fondements traditionnels et d’autres, plus récents, liés notamment au trafic des migrants et à la traite des êtres humains.

Ainsi, depuis le début du 21e siècle, le champ migratoire ouest-africain se recompose ; hier polarisé par les espaces économiques littoraux, il est aujourd’hui polarisé par l’hinterland de la frontière saharienne et des ensembles urbains comme Bamako ou Dakar intégrés aux réseaux mondiaux. Les circulations migratoires nouvelles qui parcourent l’Afrique de l’Ouest mettent en évidence une relation consubstantielle, le rapport homme-migration : l’homme est indissociable de la migration et inversement ; il construit, individuellement ou collectivement, la migration, et la migration, par ses « savoirs » et ses « modes », participe à la construction des « figures » du migrant. L’une des plus récentes en Afrique de l’Ouest est celle des mineures isolées sur les routes de la migration internationale.

Cette mobilité des jeunes filles participe pleinement à la dynamique régionale[8] et révèle à quel point les territoires de la migration transcendent les territoires de l’État, et de ce fait, à quel point est fragile la frontière qui sépare les migrantes et les victimes de traite, les nationales et les étrangères, celles en situation régulière et les « clandestines ». Cette « porosité » des espaces et des statuts facilite la migration, fluidifie la circulation mais crée aussi des vulnérabilités susceptibles de transformer le projet migratoire.

Nous avons donc choisi de considérer la migration des jeunes filles pour analyser les stratégies des acteurs et comprendre les logiques et les enjeux de leurs mobilités en Afrique de l’Ouest. Leurs parcours migratoires et les pratiques qui y sont associées sont en bien des points comparables à celles des jeunes garçons et des adultes et de ce fait représentatifs des migrations comme des circulations, internes ou internationales, qui caractérisent l’espace ouest-africain.

Notre réflexion se base sur des biographies et récits de jeunes migrantes subsahariennes, recueillis au Mali, au Niger et au Sénégal, en 2009 et 2010[9]. Ce recueil d’histoires de vie vise à donner la parole aux jeunes filles afin de prendre en compte dans l’analyse la lecture qu’elles font elles-mêmes du phénomène migratoire et de leur mobilité.

Les mobilités spatiales des jeunes filles sont donc multiples. Pour les analyser, il nous faut définir les parcours, les espaces parcourus et les pratiques qui y sont associées. Ici, nous entendons par « pratique(s) », la manière concrète d’exécuter le projet migratoire ; en d’autres termes, ce sont les actes volontaires réalisés par les jeunes filles pour la mise en œuvre de leur projet migratoire. Il s’agit donc de leur aptitude à s’adapter aux situations concrètes et à mobiliser les moyens utiles pour la réalisation de leur projet migratoire. Ces pratiques concourent à la transformation des vulnérabilités en opportunités, inscrivent les ruptures potentielles dans la continuité, et participent ainsi à la construction de l’expérience migratoire, individuelle ou collective. Cet ensemble d’actions coordonnées, inscrites dans une dynamique spatiale, définit la stratégie migratoire adoptée par les jeunes filles, comparables en bien des points à celles des jeunes garçons et des adultes migrants.

 

1. Logiques et lieux de mobilités

La variété des causes qui fondent leur projet migratoire conduit à une multiplication des logiques de mobilités et des lieux qui les structurent.

 

bateaux1.1 Des « logiques » migratoires, indépendantes ou corrélées

Quatre « logiques » migratoires se dessinent d’emblée. Elles sont liées à la migration économique, la traite des enfants pour exploitation sexuelle, la migration forcée consécutive à un conflit armé et la migration comme réponse aux violences faites aux femmes (le mariage forcé).

Chaque exemple exposé ci-dessous est représentatif d’un processus mais les itinéraires figurés ne sont pas uniques.

• Migration économique

La migration économique des jeunes filles a pour objet la recherche d’un emploi en vue d’améliorer leurs conditions de vie et celles de leur famille.

Le premier exemple est celui d’une jeune nigériane, partie d’Ondo (Nigeria) pour « rechercher du travail » à Benin City (Nigeria) ; son déplacement correspond à une migration interne, comparable à celle développée par les jeunes burkinabés, guinéennes, maliennes ou sénégalaises qui émigrent aussi vers les grands centres urbains de leur pays. D’autres privilégient la capitale d’un pays voisin ; de jeunes burkinabés, ivoiriennes et guinéennes rejoignent Bamako (Mali) ou Dakar (Sénégal), et effectuent ainsi une migration internationale. Le choix du lieu d’immigration est avant tout déterminé par la disponibilité d’un hébergement chez une personne connue, membre de la famille élargie ou de la communauté d’origine.

En migration, elles découvrent de nouvelles opportunités. Certaines décident alors de « repartir », de ré-émigrer en quelque sorte, avec le même projet mais en mobilisant des ressources différentes pour sa mise en œuvre.

« C’est à Bénin City qu’un compatriote m’a expliqué et donné un contact au Niger qui pouvait m’aider à rentrer en Europe et aider aussi mes grands-parents », explique une jeune nigériane.

Sur la route, isolées ou abandonnées par leur compagnon, elles deviennent plus vulnérables encore. Des obstacles et des dangers imprévus surgissent. Lors d’une étape, la prostitution s’impose parfois comme une solution pour survivre et obtenir des documents de voyage. Elles s’exposent alors au risque d’être recrutées par un « boyfriend », membre d’un réseau de traite. Certaines y consentent volontairement « pour continuer », avec le secret espoir d’être libérées après avoir remboursé leur dette en Europe ; d’autres sont enrôlées à leur insu.

Cette évolution induit un changement d’échelle et une modification des pratiques migratoires. A la migration interne, fondée sur des liens familiaux, succède une circulation transnationale entre les États de la CEDEAO, organisée et contrôlée par un groupe criminel. La migration de travail, réfléchie et volontaire, laisse place à une circulation migratoire sous contrainte, consentie ou subie, à des fins d’exploitation sexuelle.

• Traite à des fins d’exploitation sexuelle

La traite relève d’une logique « intégrée » : les lieux investis s’inscrivent dans une continuité spatiale et interagissent selon la fonction qui leur est dévolue par l’organisation criminelle.

Les itinéraires empruntés par les migrantes soulignent la pluralité des routes et la multifonctionnalité des lieux ; des jeunes filles d’Afrique Centrale, principalement originaires du Congo RD[10], sillonnent l’Afrique de l’Ouest, d’est en ouest, et sont susceptibles d’être exploitées à chaque étape du parcours, le temps d’obtenir des papiers ou un titre de voyage, d’attendre un « contact » ou les instructions du « patron ». En ces mêmes lieux, des jeunes filles ouest-africaines[11] peuvent être recrutées et/ou contraintes à la prostitution. La structure du groupe est souvent la même : elle associe un homme chargé de contrôler les « filles » et d’établir les contacts utiles pour le transport et l’hébergement, et une ou des femmes dont la mission est  d’« initier »  quatre ou cinq « filles », âgées de 15 à 17 ans environ[12]. Les données judiciaires du Sénégal présentent ainsi plusieurs affaires qui réunissent un homme de nationalité nigériane, des femmes congolaises ou nigérianes et des filles mineures congolaises, gambiennes, guinéennes ou ivoiriennes. La plupart sont interpellées par la brigade spéciale de l’aéroport L. S. Senghor de Dakar pour « prostitution clandestine »[13] et « faux et usage de faux documents administratifs » (visas). Avant d’organiser leur « transfert » en Espagne ou en Italie, les groupes criminels les exploitent dans des villas de la banlieue dakaroise.

A l’échelle régionale, ces réseaux de traite animent une circulation migratoire transnationale entre les États membres de la CEEAC[14] et ceux de la CEDEAO ; ce système migratoire constitue l’un des maillons d’un système mondialisé qui interconnecte l’Asie, l’Afrique et l’Europe et confère à l’Afrique de l’Ouest une fonction de transit. Ces situations traduisent aussi une « marchandisation des champs migratoires »[15] ouest-africains.

• Migration forcée consécutive à un conflit armé

Les jeunes filles dont la migration est consécutive à la guerre du Congo RD pratiquent aussi le territoire de certains États membres de la CEDEAO comme un espace de transit. L’objectif est d’atteindre l’Europe et d’obtenir le statut de demandeuse d’asile ou de réfugiée.

« Pour des raisons répétées de guerre, mon père voulait que je parte en Europe. On n’avait pas le moyen et la possibilité d’avoir le visa ; je suis donc venue à Bamako par avion (…) car il y a une route qui passe pour arriver au Maroc », explique une jeune congolaise rencontrée au Mali. Après « cinq mois passés à Bamako pour faire un peu de coiffure », elle « continue son chemin avec un couple de congolais ».

Ces circulations transnationales s’appuient sur un « savoir communautaire », mobilisé dans une logique de contournement des dispositifs de contrôle des frontières européennes.

• Migration comme réponse aux violences faites aux femmes

La migration est aussi, pour les jeunes filles, un facteur d’émancipation et un moyen d’échapper au mariage forcé. La décision de partir est prise seule, avec une sœur ou un ami, dans la précipitation et la peur. Il s’agit de « trouver refuge n’importe où ».

Dans ce cas, l’objectif est moins de partir pour réaliser un projet que de fuir une situation à risque. La migration s’apparente alors à une « aventure » et se transforme vite en parcours d’errance, d’une capitale ouest-africaine à l’autre, à la recherche d’une hypothétique protection et de ressources pour survivre.

Ainsi, chacune des logiques de mobilités, exposées ici, évolue selon une dynamique qui lui est propre mais cela n’exclut pas qu’elles puissent être corrélées et interagir entre elles. Pour les jeunes filles, la migration économique précède la circulation, fondée sur des logiques de traite ou de déplacements forcés. Par un changement d’échelle temporel et spatial, la migration de proximité évolue en circulation transnationale.

Et aujourd’hui, c’est à l’intérieur de cette réalité qu’il faut se placer pour comprendre les enjeux, les difficultés et les paradoxes de la mobilité non seulement des jeunes filles mais aussi de l’ensemble des migrants en Afrique de l’Ouest.

 

1.2 Une multifonctionnalité des lieux

Si ces logiques de mobilités définissent le champ migratoire ouest-africain, des lieux aux fonctions multiples le structurent.

Dans cet ensemble, Bamako constitue un « lieu phare ». Les jeunes filles y immigrent à la recherche d’un emploi, y transitent pour contourner les dispositifs de contrôle des frontières européennes, y sont transférées ou recrutées par les réseaux de traite.

Ainsi, Rokiyata, jeune ivoirienne, immigrée à Bamako, y redéfinit son projet migratoire. Lasse des travaux domestiques qu’elle effectue pour un salaire dérisoire, elle se laisse séduire par un « boyfriend » qui lui promet un avenir meilleur en Europe et l’incite à se prostituer pour obtenir un passeport malien.

De son côté, fuyant la guerre du Congo RD, Béatrice transite par Bamako pour rejoindre l’Europe « sans visa » en traversant le Maroc.

Parallèlement, Magloire, Jocy ou John, recrutées à Kinshasa, à Bénin City ou à Banjul, circulent sous la contrainte d’un groupe criminel qui les destine au marché de la prostitution européen ; un « contact » les attend à Bamako pour les « confier » à un réseau de trafic illicite de migrants, chargé de leur transport par voie aérienne, maritime ou terrestre.

Par ailleurs, Aminata et sa sœur fuient un mariage forcé, décidé par leur père, et cherchent refuge à Dakar sans obtenir la protection espérée ; informées de la possibilité d’émigrer en Europe, où le statut de victime pourrait leur être accordé, elles rejoignent Bamako, y « louent » les services d’un réseau de trafic illicite de migrants, et réorientent leur route vers la Mauritanie.

Le champ migratoire des jeunes filles est donc pluriel ; il réunit différents systèmes migratoires, corrélés ou non, qui se déploient à plusieurs échelles, nationale, régionale ou internationale ; celles-ci varient selon les modalités de mise en œuvre du projet migratoire. Le champ migratoire des jeunes victimes de traite, recrutées dans leur lieu d’origine, épouse la forme du réseau criminel et se déploie de l’Afrique Centrale à l’Afrique du Nord. Celui des jeunes migrantes économiques évolue au gré des rencontres, choisies ou subies, et fait s’emboîter les échelles nationale et régionale. L’un et l’autre se côtoient, et parfois se mêlent.

Ainsi, les jeunes filles mobilisent alternativement des « savoir migrer » et des « savoir circuler ». Le « savoir migrer » de la famille ou de la communauté peut précéder le « savoir circuler » construit individuellement ou proposé par le groupe criminel. Ils émigrent avec le « savoir migrer » de leur communauté mais ils font seuls l’expérience des « savoirs circuler ». Leur mobilité oscille ainsi entre solidarité et criminalité, entre autonomie et contrainte, entre opportunité et adversité.

Ces contingences s’expriment dans les lieux, entendus comme les sites où se manifestent les pratiques des acteurs (migrantes, compatriotes ou amis, groupes criminels, État). Le lieu est l’endroit où se définit « le fonctionnement et l’articulation des flux et des logiques migratoires »[16], c’est-à-dire là où se nouent et se dénouent les relations entre les différents espaces du système migratoire dans lequel les jeunes filles évoluent à différentes échelles, selon l’objet et les moments de leurs mobilités. Le lieu occupe donc une fonction stratégique ; ce qui s’y « trouve ou/et (s’y) passe »[17] le met en relation avec d’autres réalités et donnent sens à la mobilité des jeunes filles. Dans ce contexte, l’ambivalence du lieu est multiple : il peut être, successivement ou simultanément, synonyme de danger ou de ressource, d’impasse ou d’opportunité, de rupture ou de continuité.

En Afrique de l’Ouest, Bamako apparaît ainsi comme une « ville carrefour », essentielle pour la mobilité des jeunes filles. Elle est à la fois lieu d’immigration, d’émigration et de transit, et est investie de multiples fonctions. Pôle d’emploi pour les uns, position stratégique pour les autres dans une logique de contournement du contrôle des frontières européennes, site de recrutement des réseaux de trafic illicite de migrants ou étape des réseaux de traite, Bamako crée de l’interaction spatiale entre les lieux de mobilités, à l’échelle de la région et par projection à l’échelle du champ migratoire euro-africain ; les jeunes filles, comme les autres migrants, s’y installent, s’y réfugient, y passent, y réélaborent ou renégocient leur projet migratoire et peuvent y être exploitées sexuellement le temps d’un transit.

Sur d’autres routes, en amont ou en aval, Bénin City, Abuja et Dakar offrent également cette multifonctionnalité mais ces villes occupent malgré tout une position moins stratégique. À une autre étape du parcours, la circulation des migrants se dévoilent aussi dans des villes comme Zinder, Gao ou Nouadhibou ; elles constituent des lieux d’attente et de relais de toutes sortes : là, les migrants rejoignent « un contact », un « ami » ou des « compatriotes », reconstituent leur ressource financière, attendent un visa, cherchent un transporteur ou sont repérés et enrôlés par des réseaux de trafic ou de traite. De lieux en lieux, les migrants font  donc « l’expérience de l’espace par excellence »[18] ; « un espace qui n’est pas donné d’avance mais qui s’ouvre à mesure qu’on avance » (Derrida).

« Je ne connaissais pas la route au départ. Le voyage n’était pas facile. Je ne voyageais presque pas au pays et voilà que j’ai entamé un long voyage », s’étonne Clarice, originaire de Lakota en Côte d’ivoire.

En fait, la migration est souvent considérée comme une succession de passages (de déplacements entre deux lieux), et de positions (d’étapes, de transits), les uns connectant les unes aux autres. Mais cette approche apporte une vision fragmentaire, morcelée de la réalité. Les positions sont traitées à la fois comme si elles étaient distinctes du mouvement en tant que lieux d’immobilité / de sédentarité ; or, la migration constitue un tout ; elle allie dans un même processus passages et positions ; les uns et les autres n’ont de sens que par l’autre, ils ne peuvent exister indépendamment les uns des autres.

Selon la même logique, les récits des jeunes filles mettent en évidence comment derrière un désordre apparent des lieux et des routes, se constitue une « expérience migratoire » qui s’inscrit dans la continuité, au-delà des « césures » ou des « failles », énoncées par l’événement.

 

2. « Porosité » des espaces et « fragilité » des statuts

L’itinéraire constitue donc le schème[19] de « l’expérience de l’espace » dans la migration et l’événement met en exergue sa place et son rôle dans « l’expérience migratoire ».

Ici, l’événement est entendu comme « le fait qui va prendre sens et donner sens au monde simultanément. Le fait est événement parce qu’il construit et participe (…) à une nouvelle signification de sa place dans le monde » (Prestini-Christophe, 2006)[20], et de sa place dans la migration, pourrions-nous ajouter. Selon cette approche, l’espace où se déploie le mouvement, et le mouvement lui-même, ne sont plus « infiniment divisibles (…)  à chaque instant du trajet » [21] mais « le mouvement est la réalité même »[22], rythmé et « sensé » par l’événement.

L’expérience migratoire des jeunes migrantes témoigne de cette réalité. Pour l’analyser, notre proposition est de retenir trois « routes », trois « parcours », selon les termes utilisés par les migrantes elles-mêmes : deux sahéliens, structurés autour de Bamako (Mali) ou de Zinder (Niger), et un maritime sur la façade Atlantique, via la Mauritanie.

Il s’agit de voir dans ces itinéraires autres choses qu’une « chronique des événements » de la migration car ce n’est pas tant le fait qui compte mais les conditions de sa production et de sa perception (Quere, 2006)[23].

 

2.1 L’usage de l’événement dans les « savoir circuler »

Notre objectif est donc de déconstruire les « parcours » des jeunes migrantes à partir de « l’événement » comme moyen de questionner les « savoir » et les « pouvoir » migrer. Pour cela, nous utiliserons la grille de lecture de « l’événement », proposée par Prestini-Christophe et composé de quatre éléments :

– l’être : un fait nouveau et singulier d’une certaine intensité ;
– l’interprétation : source de nouvelle interprétation du contexte ;
– le retentissement : produisant des effets sur son environnement social, familial, professionnel ;
– la conséquence : révélateur des « plis » de la personne et créant de nouveaux possibles  (réélaboration).

Elle sera appliquée aux « événements » du « parcours » de populations qui ont emprunté des voies et des modes de migrer ou de circuler différents :

– les jeunes émigrées, à la recherche d’un emploi pour améliorer leurs conditions de vie et celles de leur famille ;
– les jeunes filles qui tentent d’échapper à un mariage forcé ;
– les mineures « transportées » par un réseau de traite ;
– et les fillettes fuyant la guerre, seules ou avec un parent.

Ainsi, le parcours de Fatoumata, jeune émigrée ivoirienne en quête d’un emploi, est composé de trois « temps successifs », trois séquences migratoires, inscrites dans un continuum d’échelles temporel et spatial :

— À 15 ans, elle quitte sa « famille pauvre », originaire de Bouaflé et déplacée à Bouaké, depuis la tentative de coup d’État de 2002 en Côte d’Ivoire, et rejoint « Bamako pour chercher du travail ». Elle choisit Bamako, capitale du Mali voisin, plutôt qu’Abidjan en raison de la partition de la Côte d’Ivoire, liée à la crise politique ; dans ce contexte, le pôle d’emploi le plus accessible se situe « à l’étranger » grâce au droit de libre circulation entre les pays de l’Afrique de l’Ouest, conféré aux ressortissants des États membres de la CEDEAO. Cette migration répond à une exigence économique et à un souci de proximité spatiale ; ainsi, bien qu’incluant le franchissement d’une frontière, sa logique est comparable à celle d’une migration interne.

– Après plusieurs mois de travaux domestiques pénibles, elle vit avec un « copain danseur » qui souhaite émigrer en Europe. « Il a insisté pour que je le suive. Pour finir, j’ai accepté », explique Fatoumata. Cette rencontre modifie son projet migratoire ; Bamako, pôle d’immigration de travail, devient ville d’émigration vers l’Europe ; l’échelle et la nature de la migration changent : l’objectif à atteindre se situe au-delà de l’entité régionale, Afrique de l’Ouest, et elle se sent « entraînée dans une aventure ».

– « Arrivés à Gao (Mali), (ils) sont restés avec beaucoup d’autres voyageurs dans un foyer », puis son « copain (l’)a abandonnée ».

Elle réalise alors les dangers auxquels l’expose cette « nouvelle migration » : « J’ai pris un grand risque parce que je suis dans un monde d’hommes et je ne suis pas à l’abri d’un viol. Parfois, les hommes me regardent avec beaucoup d’envie ».

Néanmoins, elle ne renonce pas : « Mon projet maintenant, c’est de continuer le parcours jusqu’au Maroc. Si j’arrive à avoir du travail là-bas, je vais voir si c’est possible de continuer en Espagne ».

L’expérience de Fatoumata présente des similitudes avec celle d’Aminata, jeune sénégalaise de 14 ans, dont le motif de départ est différent : il s’agit de « fuir le mariage forcé » programmé par sa famille. Aminata quitte Mbour « pour venir à Dakar ». C’est seulement « après un certain temps à Dakar que (sa) sœur (lui) a dit qu’on va aller en Espagne ». Elles rejoignent d’abord Kayes (Mali), puis Gao (Mali) en direction de l’Algérie. « C’était très difficile. Je voulais revenir mais ma sœur dit que je dois tenir », précise Aminata.

Ainsi, selon la grille de lecture retenue, Bamako, Dakar, Gao, Zinder, Kayes ou Nouakchott ne sont pas seulement des lieux d’immigration ou de transit, ils sont événements, au sens où

– la rencontre d’un « copain » ou d’un « contact » puis l’abandon « dans un monde d’hommes » ou la décision prise par une sœur ou un ami de « reprendre la route », constituent des faits nouveaux ;
– interprétés alternativement comme une opportunité ou un danger, produisant de l’incertitude mais faisant naître aussi de nouveaux desseins ;
– qui révèlent à ces jeunes migrantes d’autres alternatives, pour « chercher du travail et se prendre en charge » ou « fuir un mariage forcé », et les incitent ou les contraignent à réélaborer leur « projet migratoire ».

Cette réflexion sur ce que l’événement nous dit du paradoxe de la continuité dans la rupture est encore plus intéressante pour les parcours qui croisent ou incluent la traite.

 

2.2 Le paradoxe de la continuité dans la rupture

A titre d’exemple, nous retiendrons deux parcours de réseaux de traite, à partir d’un même pôle de recrutement, Bénin City :

– l’un transite par Kano (Nigeria), puis Zinder (Niger) et traverse ensuite Agadez et Arlit (Niger) en direction de Tamanrasset (Algérie) ;
– l’autre transite par Bamako (Mali), puis Gao (Mali) et traverse Kidal pour rejoindre Bordj et la frontière algérienne.

Les groupes criminels qui les animent destinent les jeunes migrantes au marché européen de la prostitution. Cela n’exclut pas qu’elles soient exploitées dans les villes comme Bamako, Kano et Zinder, où elles font étape « le temps de trouver un camion ». « Je crois qu’il était là pour ça car il n’y avait pas de bagage seulement les voyageurs ; c’est un réseau », précise Olebamo, jeune nigériane de 16 ans, rencontrée à Bamako.

Ainsi, le système de la traite des jeunes filles constitue peut-être l’un des modes de migration qui illustre le plus explicitement cette indivisibilité du mouvement migratoire (migration interne, migration régionale, migration internationale). L’expression « traite des personnes » désigne « le recrutement, le transport, le transfert, l’hébergement ou l’accueil de personnes, par la menace de recours ou le recours à la force ou à d’autres formes de contrainte, (…) aux fins d’exploitation »[24]. L’hébergement ou l’accueil des personnes correspond à des positions, le transport ou le transfert à des passages, les uns et les autres associés à l’exploitation définissent la traite. Ainsi, les positions (les étapes) sont autant de lieux d’exploitation tout au long du transport et n’ont de sens que par l’accès qu’elles donnent au transfert, c’est-à-dire au passage doté d’un certain « savoir migrer ». Les jeunes nigérianes exploitées par des groupes criminels qui leur proposent leurs « services » pour émigrer en Europe, sont contraintes de se soumettre à la prostitution dans des lieux clés du « parcours » afin de financer leur transport, leurs documents de voyage ou franchir une frontière, puis à l’arrivée pour solder le coût global de la migration (ce qui est en fait souvent illusoire). Dans ce contexte, positions (étapes) et transferts (mouvement) sont intimement liés, indissociables les uns des autres ; sans les positions et les gains induits, pas de transfert, et sans la perspective de transfert pas de positions, pas de lieu où peut s’exercer la contrainte sur autrui aux fins d’exploitation. Selon ce système, l’exploitation de la personne crée de la continuité en liant les espaces interfacés et fonde l’indivisibilité du mouvement. Leur récit révèle d’ailleurs une connaissance incomplète des étapes de leur parcours : « On est passé dans beaucoup de pays mais je ne me rappelle pas de tout. Je me souviens du Bénin, d’Abidjan, de Bobodioulasso, de Bamako… », explique Olebamo, jeune nigériane de 16 ans, originaire de Lagos et qui fait étape à Bamako avec d’autres jeunes filles.

La traite revêt un caractère encore plus révélateur de cette continuité lorsqu’elle n’est pas un « acte fondateur » de la migration mais lorsqu’elle s’impose à la personne comme « ressource temporaire » dans l’évolution de son expérience migratoire. C’est notamment le cas de jeunes filles nigérianes rencontrées à Zinder qui fuient « la misère et la galère », selon les termes d’Ochebee, âgée de 16 ans et originaire d’Awka. « J’ai appris que les personnes vont en Europe par la route à travers la télévision lors d’un reportage », raconte-t-elle fière de son initiative. Dans le même esprit, Elahor, jeune nigériane de 15 ans émigre de Bénin City où elle vivait avec ses grands-parents démunis, depuis le décès de ses parents. Initialement, elle souhaite travailler à Abuja pour « aider ses grands-parents ». Mais là, un compatriote lui explique qu’il est mieux de « pouvoir rentrer en Europe » et lui « donne un contact à Zinder au Niger ». Celui-ci lui propose de se prostituer ; « C’est le seul moyen pour nous les filles de gagner de l’argent », dit-elle ; (ses) « clients étaient la plupart des migrants ». A son insu, elle est en fait recrutée par un réseau de traite qui la destine au marché européen de la prostitution. Le « boyfriend » qui la « protège » a pour mission de la remettre à un « chairman » au nord du Maroc ; celui-ci doit la faire entrer en Espagne.

En quête de ressources financières ou juridiques nécessaires à la poursuite du voyage, ces jeunes filles deviennent victimes « consentantes » de la traite et poursuivent leur migration sous la « tutelle » d’un « boyfriend »[25], alternativement « agent recruteur » ou proxénète. Migrantes économiques à l’intérieur de leur pays, puis engagées dans une migration internationale dont elles ne perçoivent ni tous les enjeux ni tous les risques, elles deviennent sur la route victimes de traite. Cette évolution ne reflète pas simplement une juxtaposition d’états indépendants ; ces situations, ces statuts se complètent, se mêlent, s’unissent et participent d’un même « vécu expérimenté » (Bergson)[26].

La migration des fillettes congolaises, rencontrées en Afrique de l’Ouest, rejoint cette dynamique bien qu’elle émane d’une autre logique. Fuyant la guerre en RDC, elles arrivent à Bamako par avion et y font étape avec un membre de leur famille (mère, tante, oncle…) pour « faire un passeport malien » et « prendre la route terrestre », n’ayant« pas les moyens et la possibilité d’avoir un visa (à Kinshasa) pour aller en Europe ». Au Mali, elles pourraient prétendre au statut de réfugiées mais là n’est pas leur objectif ni celui de leur famille.

Tous ces exemples soulignent qu’une même migrante, ou d’une manière plus générale un même migrant, en un même lieu peut associer/mêler/unir plusieurs états, comme un même lieu peut offrir à plusieurs migrants le ou les même(s) états(s), tout cela simultanément ou successivement. L’état d’un migrant à une position n’est pas indépendant des autres états à la même position et la même position n’exclut pas d’autres états. Ainsi, les passages comme les positions s’inscrivent dans la continuité pour favoriser la fluidité du mouvement et dépasser la complexité des contraintes situationnelles, fluctuantes dans le temps et dans l’espace. Les positions ne connectent pas des passages consécutifs comme les passages ne relient pas des positions indépendantes mais les unes et les autres unissent des faits sociaux, politiques ou juridiques et façonnent ensemble des savoir-faire, « des savoir migrer ou circuler », renégociés.

« Les moments (de la migration) ne se succèdent pas mais se compénètrent, alors le sens vient du futur »[27], la réalisation du projet migratoire.

 

3. Imprévisibilité, vulnérabilité et violence, un paradigme genré

Ce contexte impose une analyse des situations de vulnérabilité qui affectent les jeunes migrantes en particulier, et les migrants en général. La « vulnérabilité » est définie ici en termes de facteurs à risque à la fois pour la jeune fille elle-même, son intégrité physique et morale, et pour le projet migratoire qu’elle a initié.

 

3.1 Entre incertitudes et opportunités, de jeunes migrantes vulnérables

L’hypothèse de bases est que des événements survenant à des étapes spécifiques de la migration, mettent les jeunes filles dans des situations à risque, et que les changements qui en résultent en termes de vulnérabilité impactent leur parcours et leur projet migratoires. Ainsi, la vulnérabilité est abordée comme une grille de lecture des risques encourus et des opportunités saisies par les jeunes migrantes. En d’autres termes, il s’agit de comprendre en quoi la vulnérabilité constitue un risque ou inversement une opportunité, et ce jusqu’à quel point.

Les vulnérabilités auxquelles sont exposées les jeunes filles dans les lieux d’immigration ont été abondamment documentées (travail forcé, violences faites aux femmes...). Nous avons donc choisi de privilégier l’étude des « vulnérabilités en circulation », celles qui construisent « l’expérience migratoire » à chaque étape du parcours.

La décision de partir seule constitue une vulnérabilité originelle, à laquelle, le plus souvent, les jeunes filles ne sont pas préparées : « Je n’étais pas prête dans la tête pour affronter ce que je suis en train de vivre » explique Suzanne. L’émigration n’est pas nécessairement le fruit d’un choix personnel et volontaire ; elle peut répondre à une exigence familiale et représenter une contrainte :

– « Je suis venue ici (Bamako) contre ma volonté, c’est mon père qui a décidé à cause de la guerre », dit Suzanne, une jeune congolaise ;
– « J’ai quitté le Nigeria parce que ma famille voulait déjà me marier », regrette Elisa ;
– « Je suis venue à l’aventure à la demande de mon copain ; c’était ma décision », précise Aminata, jeune guinéenne.

Cette fragilité initiale se voit renforcée, au fil du parcours, par des obstacles, économiques ou juridiques, et par les blessures, physiques ou morales, subies.

Ainsi, la vulnérabilité procède d’imprévisibilités multiples : l’escroquerie : « Au Niger, il (la personne à laquelle son père l’avait confiée) a disparu avec l’argent et mon passeport », la précarité économique : « Je suis restée à Bamako car je n’avais plus d’argent », la dureté des travaux domestiques : « Je travaille trop dur pour vivre… », l’abandon et la solitude : « Je fais la mendicité pour vivre et je dors seule en plein air dans la rue », le fait juridique : « On nous a dit à Bamako que pour aller en Algérie, il faut avoir le papier (passeport) malien »… Ces imprévus peuvent être accidentels ou se succéder et se cumuler dans l’espace et dans le temps. Il s’agit de moments clés qui remettent en cause la situation présente et le déroulement du parcours. Ils impliquent donc la recherche d’issues possibles. Les ressources disponibles oscillent entre risques et opportunités : j’accepte de me prostituer pour gagner de l’argent, survivre et me procurer des papiers ; la prostitution est alors présentée comme une opportunité, et la violence subie comme un « mal nécessaire ». Et, le risque induit, le recrutement par un réseau de traite, est occulté ou vécu comme une opportunité nouvelle pour lever l’hypothèque qui pèse à cet instant sur le projet migratoire. Ainsi, les risques ou les opportunités d’aujourd’hui portent en eux-mêmes les imprévisibilités de demain :

« Avec ma copine, on a pris un minibus pour venir à Kano. On a très souffert là-bas ; c’est pas facile que les filles y travaillent. On a continué au Niger. Comme on avait plus d’argent nous avons fait la mendicité. Ce que je gagnais me permettait de me nourrir et de subvenir à mes besoins. Après quelques mois, ma camarade a décidé de suivre un Camerounais en Libye, et moi j’ai payé l’argent à un “chairman” du nom de Johnny pour aller en Algérie », explique Muakube.

Les jeunes migrantes expérimentent une double vulnérabilité ; l’une consubstantielle à leur état, jeune et de sexe féminin, l’autre inhérente au processus migratoire, ponctué d’imprévus et rythmé alternativement par la peur et l’espoir. La circulation des jeunes filles répond au principe d’incertitude ; transformée en logique d’opportunités, elle préserve la cohérence du parcours.

 

3.2 L’État et les groupes criminels, une violence partagée

Mais, dans le même temps, l’imprévisibilité et son corollaire la vulnérabilité exposent les migrantes à la violence. Pour les jeunes filles en circulation, les instruments de la violence sont de deux types : les dispositifs de gestion concertée des flux gérés par l’État, et les réseaux de trafic ou de traite organisés par les groupes criminels. Les jeunes filles deviennent ainsi les otages d’une relation paradoxale entre la violence institutionnelle et la violence des groupes criminels ; l’une induit l’autre, et inversement : la première puise sa légitimité, ou ce qu’elle considère comme tel, dans la seconde, et inversement la seconde puise son « utilité » dans la première.

En ce sens, le récit d’Alagbe[28] est édifiant :

« Au sixième jour de mon arrivée à Maghnia, après m’être enfuie de la maison du Chairman, la police (algérienne) a fait des rafles dans la forêt ; j’ai été prise puis refoulée avec une trentaine de personnes à Tizawati (ville du désert algérien). Ils ont demandé nos âges mais ça n’a rien changé. J’ai souffert dans cette prison ; on nous donnait une seule fois à manger par jour et insuffisamment. Les gardes sont sans cœur. On a fait une semaine avant d’être refoulées de l’autre côté au Mali. Nous sommes revenues à Tizawati mais il n’y a rien à faire comme travail. Il y a des passeurs là-bas qui nous ont proposé de nous convoyer à Tamanrasset. (…) Les passeurs n’étaient pas sérieux, il y a un qui voulait abuser sexuellement de moi ».

Cette jeune migrante parvient à échapper aux violences d’un groupe criminel. Mais, là où elle trouve refuge, elle est très vite confrontée à l’usage de la violence d’État comme moyen d’action en application de la politique d’externalisation du contrôle des frontières européennes. Les actes de violence (rafles, emprisonnement, irrespect des droits de l’enfant, maltraitance…), exercés par les institutions et posés comme instrument politique de lutte contre la « migration clandestine », hypothèque le projet migratoire d’Alagbe. Toutefois, elle « ne peut pas retourner » ; « Je ne veux pas que mes grands-parents meurent sans que je fasse quelque chose pour eux », dit-elle. Dans ce contexte, l’offre des passeurs apparaît comme une opportunité, malgré les abus sexuels induits. La violence du groupe criminel est vécue et consentie, par Alagbe, comme un moyen d’échapper à la violence de l’État qui l’a « jetée dans le désert » et a précité son projet migratoire dans l’impasse.

Ces moments de violence sont des fragments intenses de l’expérience migratoire des jeunes filles ; ils brisent les réalités de l’enfance et rendent incertaine l’issue du projet migratoire. On atteint là ce qu’Hannah Arendt qualifie d’« imprévisibilité totale que nous rencontrons à l’instant où nous approchons du domaine de la violence »[29].

 

Conclusion

Les mobilités des jeunes filles « processent »[30] en paradoxes ; continuellement, elles vacillent entre opportunité et risque. Ester émigre pour « améliorer ses conditions de vie » ; seule en migration, elle devient vulnérable. « Certains hommes sont pas bien avec nous les filles », dit-elle ; « J’ai été violée au Niger par un Nigérien qui m’a envoyée jusqu’à la frontière » ; ensuite, un « contact » lui a proposé de se prostituer : « C’est le seul moyen pour nous les filles de gagner de l’argent », concède-t-elle. La prostitution s’impose alors comme une ressource pour survivre, franchir les obstacles, préserver son projet migratoire et sauvegarder l’engagement pris, explicitement ou non, vis-à-vis de la famille. Ce mandat familial ou ce serment personnel constitue à la fois la force et la fragilité initiales des jeunes migrantes. Dans l’un et l’autre, elles puisent l’énergie du désespoir, comme pour l’un ou l’autre, elles acceptent violences et contraintes.

Malgré tous ces obstacles, la jeune migrante apparaît comme une inconditionnelle du mot espoir qui sans cesse invente de nouveaux « couloirs migratoires » et expérimente de nouvelles « opportunités », « comme un exil libérateur pour aller au bout de son accomplissement personnel » (Kundera) avec le désir d’offrir à sa famille des conditions de vie meilleure.

 

 

[1] Ici, l’Afrique de l’ouest est entendue au sens politique de la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui réunit : le Sénégal, la Gambie, la Guinée Bissau, la Guinée (Conakry), le Liberia, La Sierre Leone, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Bénin, le Togo, le Nigeria, le Mali et le Burkina Faso, le Cap-Vert. Pour le moment, la Mauritanie s’est retirée mais les autres États lui ont signifié qu’elle peut réintégrer la CEDEAO à tout moment. Nous l’avons donc maintenue  dans notre champ ouest-africain.

[2] Source : Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (DAES-ONU), Trends in International Migrant Stock: The 2008 Revision, http://esa.un.org/migration/index.asp?panel=1

[3] Fin 2011, l’Afrique de l’Ouest compte 280 500 réfugiés soit une augmentation de 66,7 % en un an. Source : Tendances mondiales, HCR, 2011

[4] PNUD. Rapport mondial sur le développement humain, (voir tableau B : Emigrants internationaux par zone de résidence), New York, 2009, p 6.

[5] Source : United Nations, Department of Economic and Social Affairs (2012). Trends in International Migrant Stock: Migrants by Destination and Origin (United Nations database, POP/DB/MIG/Stock/Rev.2012).

[6] Source : voir (4). Côte d’Ivoire : 2,4 millions ; le Ghana : 1,9 millions.

[7] Banque mondiale, 2011.

[8] 46,8 % des migrants internationaux sont des femmes en Afrique. Source : Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies (DAES-ONU), Trends in International Migrant Stock: The 2008 Revision, http://esa.un.org/migration/index.asp?panel=1

[9] Biographies recueillies dans le cadre de programmes de recherche réalisés pour le CEPED et MIGRINTER.

[10] République Démocratique du Congo.

[11] Elles sont principalement gambiennes, ghanéennes, guinéennes, ivoiriennes, maliennes, nigérianes ou sénégalaises.

[12] D’après le premier Rapport mondial sur l’exploitation sexuelle publié par la Fondation Scelles, 80 % de ces prostitués sont des femmes ou des fillettes. Et les trois-quarts ont entre 13 et 25 ans.

[13] Au Sénégal, la prostitution ne constitue pas une infraction pénale. Par contre, les personnes qui exercent cette activité doivent détenir un carnet sanitaire et social à jour, sans cela la prostitution est considérée comme clandestine.

[14] Communauté Économique des États d’Afrique Centrale.

[15] Cortes G., 1998, « Migrations, systèmes de mobilité, espaces de vie : à la recherche de modèles », l’Espace géographique, n° 3.

[16] SIMON G., 2008, La planète migratoire dans la mondialisation, Armand Colin, p 20.

[17] LEVY J. et LUSSAULT M., 2003, Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, Belin, p 555.

[18] STOPANI A., 2009, « De l’itinéraire au territoire. Pratiques et mises en représentation de l’espace », Rives méditerranéennes, n° 34, pp 11-26.

[19] Au sens de la structure d’un processus.

[20] PRESTINI-CHRISTOPHE M., 2006, « Une nouvelle grille de lecture, l’événement », Pensée Plurielle, n° 13, p. 88.

[21] BERGSON H., 2009 (10e Ed.), La pensée et le mouvant, PUF, p 158.

[22] BERGSON, Op. cit., p 159.

[23] QUERE I.J., 2006, Entre fait et sens, la dualité de l’événement, Réseaux, n° 139, pp 186-218.

[24] Protocole additionnel à la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants (2000).

[25] Selon le terme utilisé par les jeunes filles.

[26] BERGSON, op.cit., 612p.

[27] Entretien avec Souleymane Bachir DIAGNE, Philosophie MAGAZINE, n°56, février 2012, p 65.

[28] Jeune nigériane de 17 ans.

[29] ARENDT H., 1972, Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy, p 107.

[30] G. SIMON parle de « la manière dont un système “processe” en relations, en interactions avec son environnement », op. cit., 2008, p. 20.