Les migrations monastiques

Père J.-P. Longeat, Président de l’AIM

 

Même si la grande majorité des moines pratiquent la stabilité dans leur monastère jusqu’à la mort, un certain nombre de fondateurs, de réformateurs ou de personnes dotées d’un charisme particulier sont amenés souvent à vivre des situations de migration sans pour autant renier leur vocation première. La présentation qui suit, à la fois historique et spirituelle, permet d’apprécier l’ampleur de ce phénomène sans faire, cela va de soi, l’apologie des gyrovagues, ces moines agités qui vivent en profitant d’autrui au gré de leurs caprices.

 

jpLe monachisme n’ignore pas le phénomène migratoire. Il a même fini par s’en méfier, tellement il devenait contagieux et parfois problématique pour les moines dans l’Empire romain. On le sait bien : « L’herbe est toujours meilleur dans le pré du voisin. » « Une sorte de moines est celle des gyrovagues. Ils passent toute leur vie à courir de province en province, restant trois ou quatre jours dans différents monastères, sans cesse errants, jamais stables, esclaves de leurs caprices et adonnés aux plaisirs de la bouche. » Ainsi s’exprime saint Benoît dans sa Règle au 6e siècle[1]. Au chapitre 61, il parle des moines qui visitent un monastère et veulent s’y installer, il donne quelques conseils précieux pour que le transfert puisse réussir.

« Si un moine étranger, venu d’une contrée lointaine, demande à séjourner au monastère en qualité d’hôte, on le recevra aussi longtemps qu’il le désire, pourvu qu’il se contente du genre de vie qu’on y mène, et qu’il ne trouble pas le monastère par de vaines exigences, mais se contente tout simplement de ce qu’il trouve. S’il reproche quelque chose ou s’il fait des remarques, de façon raisonnable et avec l’humilité de la charité, l’abbé en vérifiera le bien-fondé avec prudence ; car c’est peut-être pour cela même que le Seigneur l’a envoyé. Par la suite, s’il veut fixer sa stabilité, on ne mettra pas d’opposition à son dessein, d’autant plus que, durant son séjour en qualité d’hôte, on aura pu apprécier sa manière de vivre. Si le moine étranger a été trouvé exigeant ou vicieux pendant son séjour en qualité d’hôte, non seulement on ne doit pas l’agréger au corps du monastère, mais on lui dira poliment de se retirer, de peur que sa misère ne soit préjudiciable aux autres. Si, au contraire, sa conduite ne mérite pas qu’on le congédie, il faut non seulement le recevoir et l’unir à la communauté, s’il le demande, mais il faut encore l’encourager à s’y fixer, pour que les autres soient instruits par son exemple, et parce qu’en tout lieu on sert un même Seigneur et on milite sous un même Roi… Mais que l’abbé se garde d’admettre à demeure un moine d’un monastère connu, sans le consentement de son abbé, ou sans lettres de recommandation ; car il est écrit : “Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui”. »

avionCette dimension de migration était une donnée tellement fréquente dans les monastères que saint Benoît prévoit, au moment de l’engagement définitif du moine, un vœu de stabilité dans la communauté[2]. Certes les moines pourront être envoyés en mission ici ou là, mais ils appartiennent à la même communauté toute leur vie et c’est dans cette appartenance stable que l’existence du moine développe une recherche spirituelle pleine de fécondité sur le long terme.

Il faut souligner positivement que certains moines choisissent de migrer pour vivre en terre étrangère. Ce choix est à l’origine d’un courant spirituel appelé xeniteia en grec. Il signifie la condition de celui à qui plus rien n’appartient et qui peut vivre toute chose comme en terre étrangère.

En fait, quasiment dès l’origine, des personnes visitent les monastères et parfois y entrent, soit pour découvrir des aspects importants de la vie spirituelle, soit pour fuir les autorités de leur pays et trouver un refuge en d’autres terres, soit pour acquérir une meilleure vie non seulement sur le plan religieux mais parfois aussi dans le domaine social. Car même si les monastères restent des lieux d’austérité où tout le monde ne pourrait certes pas vivre en continu sans avoir la vocation, cependant ce sont aussi des lieux d’accueil où l’on soulage les malades, restaure les pèlerins, fait œuvre d’éducation. Ils ont la plupart du temps une place reconnue dans la société et les moines sont respectés, pour ne pas dire honorés par leur entourage et leurs concitoyens dans l’Antiquité chrétienne et au Moyen Âge.

 

Dans les déserts d’Égypte, de Palestine ou de Syrie à partir du 4e siècle

Dans les déserts d’Égypte, de Palestine ou de Syrie, on trouve beaucoup d’étrangers, grecs, latins, éthiopiens, ou personnes originaires d’Asie Mineure. La majorité des moines est composée de gens d’humble condition, mais ayant souvent eux-mêmes fui la ville pour diverses raisons, dont l’une économique et une autre sociale : beaucoup en devenant moines souhaitent échapper aux réquisitions et pressions du pouvoir impérial.

La personnalité d’Évagre, originaire du Pont dans la Turquie actuelle, illustre les difficultés rencontrées par certains membres du clergé pris en faute qui tentent de se réfugier dans le milieu monastique. Le diacre Évagre, de l’Église de Constantinople, rejoignit le désert d’Égypte, échappa à la mauvaise réputation qui le menaçait et développa, comme moine, une œuvre théologique de première importance.

Une autre grande figure fut l’évêque Athanase qui, sans être moine, diffusa cependant les idées de ce mouvement naissant lors de ses exils en Occident, en écrivant la vie de saint Antoine. En effet, déporté à Trèves puis à Rome, il put y parler de son compatriote Antoine. « La vie d’Antoine » fut traduite de très bonne heure, et deux fois, en latin, puis en syriaque, en arménien, en éthiopien et en arabe.

Un certain nombre d’apophtegmes nous révèlent le destin de l’un ou l’autre haut-fonctionnaire qui voulut délaisser les compromissions de la Cour. On sait par ailleurs que quelques malfaiteurs intégrèrent la vie monastique. Les déserts étaient des lieux visités par toutes sortes de pèlerins, de gens d’Église, et de moines en quête de progrès.

 

Jérôme, Martin et Cassien

Le bouillant Jérôme, romain s’il en fut, fonda à Bethléem deux monastères, l’un de moines, l’autre de moniales, avec la collaboration de la patricienne Paula. Ces monastères accueillirent de nombreuses personnalités venues d’Orient et d’Occident.

Martin naquit en Pannonie, dans la Hongrie actuelle, et devint moine auprès de l’évêque de Poitiers, Hilaire. Tandis qu’Hilaire était exilé en Orient, Martin partit visiter sa famille dans la région du Danube Pannonie et, sur le chemin, convertit des brigands dont un décida de le suivre. Quant Hilaire fut rentré à Poitiers, Martin, après plusieurs essais à Rome et dans l’île de Gallinara, revint à Poitiers et établit un ermitage non loin de la ville, à Ligugé. Devenu évêque de Tours, il prêcha le Christ dans les campagnes et se rendit dans plusieurs centres européens comme Trèves ; à la cour impériale, il put témoigner de son expérience.

Il faut souligner ici l’itinéraire original de Jean Cassien. Originaire de la Scythie d’Europe (région de l’actuelle Roumanie) ou de Géorgie, il devint moine en un monastère de Bethléem, puis en Égypte durant quinze années. Passé ensuite en Provence, il fonda le monastère de Saint-Victor à Marseille. A la demande de l’évêque Castor d’Apt et de moines provençaux, il exposa l’enseignement des solitaires égyptiens dans ces monuments que sont les Institutions cénobitiques et les Conférences, sources d’un grand développement pour le monachisme latin.

 

Les moines celtes et les moines anglais

Ces migrations ont aussi souvent des buts missionnaires. Des moines sont envoyés pour annoncer l’Évangile, notamment en fondant de nouvelles communautés.

Les moines celtes des 5e-7e siècles s’illustrèrent particulièrement dans ce domaine. De nombreux chrétiens qui se trouvaient dans le sud de l’Angleterre, en Cornouailles notamment, furent obligés de fuir devant l’invasion des Scots et des Saxons. Ils se rendirent dans l’Armorique, la Bretagne actuelle, et dans la région de la Loire. Ils demandèrent à des moines de les soutenir spirituellement et de les rejoindre dans leur exil. De là naquirent des grands centres bretons dont les noms sont encore évocateurs. Les moines y étaient disposés par leur tempérament avide de découvertes et d’aventures ; cette nécessité devint pour eux une sorte d’ascèse migratoire. Certaines de leurs initiatives furent sans lendemain.

Des moines romains envoyés par le pape Grégoire le Grand, sous la houlette d’Augustin réévangélisèrent le sud, le centre et l’est de l’Angleterre, avec pour centre Canterbury. L’« Ile des saints » devint l’un des lieux chrétiens les plus prospères au 7e-8e siècle. A partir de cette période, des moines saxons partirent pour la Germanie et la Frise ; les plus grands noms sont Willibrord et Boniface.

Mais comment ne pas évoquer le grand Colomban qui, après quelques trente années de stabilité dans son monastère irlandais de Cluam-Inis, demanda à partir pour vivre la grande aventure de l’apostolat ? Il s’installa finalement en France et fonda près de Luxeuil un monastère, puis deux autres assez proches. Mais ces moines irlandais furent chassés par le roi après plusieurs années, alors que restaient sur place les moines français de la communauté. Les Irlandais fut emmenés à Nantes pour être rapatriés dans leur pays, mais leur bateau ne put aller loin et échoua sur la côte. Les moines repartirent alors pour une longue pérégrination et s’installèrent près du Rhin. A nouveau chassés, ils passèrent les alpes et se rendirent vers Milan ; Colomban s’établit à Bobbio en Lombardie. Ces monastères gardèrent la caractéristique de la « pérégrination pour le Christ ».

 

Saint Benoît d’Aniane

La réforme de saint Benoît d’Aniane donna lieu à de nombreux déplacements. Elle voulait remédier à la décadence, au 8e siècle, des monastères francs comme de l’Église en général. Le pouvoir était devenu le principal souci des prélats, comme des politiques et même des simples moines. Le seigneur laïc qui a permis la fondation d’un monastère a pouvoir sur lui et sur ses domaines, il bénéficie donc d’un certain nombre de prérogatives, comme celle de nommer l’abbé. Certains monastères sont dévastés par les invasions arabes dans le sud de la France. Par ailleurs, la propriété n’est plus affectée au monastère dans son entier, mais au supérieur qui dès lors peut être un séculier sans grand rapport avec la vie régulière. Il s’ensuit décadence et relâchement, les moines sont détournés de leur objectif premier et livrés à eux-mêmes.

Benoît d’Aniane, qui va réformer le monachisme durant le 8e siècle, a beaucoup voyagé.

Le Goth Witiza est né dans le sud de la France, à Maguelone. Il sert à la Cour royale. Ayant survécu à un grave accident durant une campagne en Italie, il se consacra par vœu au Seigneur et entra au monastère de Saint-Seine en Bourgogne. Mais après quelques années, il trouve que le monastère ne correspond pas à son idéal, il se retira au décès de l’abbé qui l’avait reçu et organisa un monastère dans une propriété familiale d’Aniane. Après ce succès, avec l’accord du roi, il visita une partie des monastères francs et envoya des groupes de moines pour les restaurer ou en fonder. Il réforma ainsi 26 monastères, sous la règle de saint Benoît. Prenant le nom de Benoît (on le désignait comme « un autre Benoît »), il s’installa à Inden près d’Aix-la-Chapelle pour y édifier un monastère exemplaire. Oui, on peut le dire, Benoît a passé le plus clair du temps de sa vie d’abbé en voyage et il a fait bouger beaucoup de moines sur les routes de l’Empire franc. Mort prématurément, il ne put achever son œuvre, mais son influence marqua définitivement le monachisme médiéval, devenu bénédictin grâce à lui.

 

L’ordre de Cluny

Ce que Benoît d’Aniane n’a pu faire, Cluny va le réaliser grâce à la longue durée d’abbatiat de ses premiers supérieurs. Notons le côté très entreprenant et actif de ceux-ci, sans cesse sur les routes. Bernon, le premier d’entre eux, était moine de Saint-Martin d’Autun. Il fut envoyé dans le Jura restaurer Baume-les-Messieurs, au nord de Lons-le-Saulnier, puis fonda lui-même un monastère à Gigny sur une terre familiale. Il dirigea encore plusieurs autres maisons en Berry et en Bresse. Ayant reçu la mission de diriger Cluny, il ne put y résider très fréquemment ; à sa mort en 927, il légua ses différents monastères à son neveu Guy et à son disciple préféré, Odon, auquel échurent Cluny, Déols et Massay.

Odon était chanoine de Tours mais devint moine à Baume dont Bernon était l’abbé. Lorsqu’il reçut le supériorat de Cluny, il entreprit de nombreux voyages, sollicité qu’il était pour diffuser la réforme des monastères. Il reçut ainsi Romainmôtier, puis bien d’autres monastères, en Bourgogne, en Aquitaine et dans le Centre. Il fut aussi appelé en Italie.

Mayeul, son successeur, est originaire de Provence ; archidiacre de Mâcon, il devient moine à Cluny pour échapper à l’épiscopat. Élu abbé, il intervient beaucoup en Italie, ainsi à Ravenne. Il réforma entre autres Lérins, Marmoutier, Saint-Germain d’Auxerre, Saint-Maur des Fossés. Il mourut à Souvigny, en se rendant à Saint-Denis en France.

L’abbé suivant, Odilon, connu aussi pour son action en faveur de la paix et de la prière pour les défunts, fut un zélé organisateur du réseau clunisien. Sous son abbatiat, le nombre des maisons dépendant de la maison-mère passa de 37 à 65.

Sous l’abbatiat de saint Hugues, le développement fut encore plus considérable. Le prestige de l’abbaye fit jouer à l’abbé un rôle politique et diplomatique auprès des grands de ce monde. Saint Hugues, qui réussissait bien dans cette tâche, se rendit souvent en Italie, notamment pour apaiser les conflits entre le roi Henri IV et le pape Grégoire VII.

Le réseau clunisien est donc extrêmement diversifié ; il accompagne une œuvre de soutien des populations et ne manque pas d’être présent en des lieux stratégiques du royaume ou de créer des grands centres sur les routes de pèlerinage. Les quatre zones d’expansion clunisienne sont les bassins du Rhône et de la Saône autour de Cluny même ; la diagonale qui va du Limousin aux Pyrénées, afin d’accompagner la croisade contre la montée des Arabes depuis l’Espagne ; l’Ile-de-France, en raison du regroupement des forces du pays autour de Paris et de l’autorité capétienne. En ce sens, l’ordre de Cluny est le premier à prendre en compte des mouvements de population et à les accompagner. Cluny et les ordres monastiques qui le suivront, joueront un rôle fondateur dans la construction d’une société où beaucoup de déviances seront atténuées par ces étapes obligées que furent monastères et prieurés ; bien des moines se feront eux-mêmes migrants et pèlerins pour les besoins de cette cause.

 

L’ordre cistercien

Les ordres monastiques vont aussi se développer à partir d’une structure centrale. Ce sera le cas de Cîteaux, avec quelques remarquables adaptations. Robert de Molesme (1024-1111), le premier fondateur de Cîteaux, fut d’abord bénédictin et prieur de Montier-la-Celle (près de Troyes), puis prieur de Saint-Ayoul de Provins. Il resta quelque temps abbé de Saint-Michel de Tonnerre mais, à la demande même du Pape, prit la direction d’un petit groupe d’ermites dans la forêt voisine du monastère. Finalement, il fonda avec eux le monastère de Molesme où le régime de vie était particulièrement austère. Cependant avec la venue de nombreux postulants et la réception de donations, le monastère s’enrichit, l’observance s’assouplit et la mondanité pénétra dans l’Abbaye. L’abbé et quelques moines décidèrent alors une fondation nouvelle. Ils furent une vingtaine à venir s’établir près de Dijon sur le domaine de Cîteaux en 1098 ; Robert a alors 76 ans ! Le Pape demande pourtant à Robert de revenir à Molesme et d’y reprendre la tête du monastère, ce qu’il fera pendant treize ans jusqu’à sa mort, avec un beau succès. C’est Albéric, le prieur de Cîteaux, qui devient abbé de la nouvelle fondation.

Le développement de l’Ordre dans toute l’Europe et bien au-delà, avec la structure mise en place par Etienne Harding est impressionnant. Comme on le sait, on passe de dix-neuf maisons en 1119 à 343 abbayes, dont soixante-six fondées par Bernard, en 1153. Au treizième siècle, il y en aura jusqu’à 694. A cela s’ajoute la vitalité des granges (en moyenne une douzaine par monastère) avec quelques convers dans chacune. Ces lieux aussi façonnèrent le paysage et les chemins qui le traversaient d’étape en étape.

A cette époque florissante, plusieurs Ordres furent ainsi créés dans le même esprit de diffusion et d’unité. Ils participèrent activement au quadrillage des échanges culturels régionaux et nationaux dans les villes, le long des routes ou dans des lieux retirés.

 

Temps de décadence et temps de réforme

Le monachisme connut par la suite des périodes de décadence, qui ne favorisèrent certes pas la stabilité, notamment dans les pays méditerranéens : en Espagne, par exemple, la gent monastique était en sa quasi-totalité adonnée à la gyrovagie.

Des réformes nombreuses cherchèrent à promouvoir la centralisation, par exemple au concile Latran IV, en 1215. La bulle « bénédictine » du pape cistercien Benoît XII (1336) divisa l’ordre bénédictin en 36 provinces, comprenant un président et des visiteurs, mais le manque de structure d’autorité fit échouer ces essais. Un effort sur la formation théologique eut plus de succès. Des congrégations réformées (surtout Sainte-Justine de Padoue) concevaient la stabilité dans la Congrégation, non dans un monastère, ce qui entraînait des  déplacements. De même, les bénédictins Mauristes, aux 17e et 18e siècle, faisaient profession dans la Congrégation, y compris pour le vœu de stabilité, et pouvaient donc être envoyés dans différents monastères ; ceux-ci s’étendaient sur un territoire assez vaste et nécessitaient par conséquent de nombreux déplacements. Les érudits Mauristes, par ailleurs, voyageaient pour consulter les bibliothèques : leurs récits sont extrêmement enrichissants ; ils décrivent avec abondance de détails les monastères qu’ils ont visités et les rencontres de leurs aventures migrantes.

 

La Révolution française et l’exil des moines

Le 28 octobre 1789, l’Assemblée constituante ayant décrété que l’émission des vœux de religion était suspendue dans les monastères, les moines se dispersent, se cachent ou tentent de trouver des solutions de regroupements informels. Certains religieux émigrent dans les pays voisins.

24 moines de la Trappe, sous la houlette de Dom de Lestrange, vont s’installer dans la chartreuse de la Valsainte en Suisse, mais ils sont obligés de fuir l’avancée des armées révolutionnaires et partent pour un long périple qui les conduira en Autriche, en Pologne, en Allemagne d’où ils enverront certains d’entre eux en Angleterre et en Amérique du Nord. Le récit de leur périple est un beau témoignage sur la capacité des moines à garder leur vocation tout en étant exilés.

 

Renaissance du 19e siècle

Le 19e siècle voient un ensemble d’initiatives qui sont souvent connectées les unes avec les autres et qui sollicitent les moines pour développer le propos monastique en divers lieux d’Europe. En France, Solesmes et La Pierre-qui-Vire sont les deux têtes du mouvement. Si la restauration de Solesmes donne lieu à la naissance d’une congrégation qui va se déployer hors frontières, souvent à la suite de lois antireligieuses, le monastère de la Pierre-Qui-Vire se rattache à la réforme de la congrégation cassinaise animée par l’abbaye de Subiaco. C’est aujourd’hui la congrégation bénédictine la plus répandue dans le monde. La restauration de Beuron sous l’impulsion des frères Wolter n’est pas sans relation avec Solesmes, en ses débuts, comme aussi avec les deux autres initiatives de congrégations allemandes, celle de Bavière et celle de Sankt-Ottilien qui se fera résolument missionnaire en Afrique et en Asie, et sera avec la congrégation belge à l’origine d’un mouvement qui se généralisera durant le 20e siècle.

En Belgique de même, le monastère de Termonde qui restaure celui d’Afflighem et fonde celui de Steenbrugge n’est pas sans lien avec la réforme de Subiaco. Puis ce furent Maredsous, Saint-André de Bruges et le Mont-César de Louvain, en relation avec l’abbaye de Beuron. Ces trois monastères formèrent très vite une nouvelle congrégation avec par la suite des initiatives d’aide à la congrégation brésilienne alors en difficulté. L’Angleterre accueille les moines réfugiés en France depuis la dissolution des monastères sous Henri VIII. Ils sont à l’origine de la congrégation anglaise.

Ces quelques évocations seront le fondement de nombreux développements au 20e siècle et ouvriront notamment le chemin à ceux qui se produiront sur les continents émergents, l’Afrique, l’Asie et l’Amérique Latine.

Comme on peut le constater, contrairement à l’idée reçue, les monastères ne sont pas repliés sur eux-mêmes, enfermés dans une prière incessante et un total mépris de leurs contemporains. Ils sont au contraire des lieux foisonnants de vie servant de base à un déploiement incessant d’activités en rapport certes avec le style de vie monastique, mais très nécessaires pour l’annonce de l’Évangile. Les fondateurs eux-mêmes sont souvent des personnes d’expérience qui ont déjà fréquenté des chemins divers. Ils vont d’échecs en réussites, ils n’aboutissent pas forcément du premier coup. Parfois même des tentatives généreuses n’aboutissent jamais. On peut remarquer que les situations difficiles qui mettent les monastères en position de fragilité comme l’exil ou la persécution sont souvent l’occasion de projets nouveaux en d’autres lieux.

Les monastères, comme on le sait bien, sont aussi des lieux d’accueil. Ils reçoivent des hôtes qui par définition sont des gens de passage, des chercheurs en humanité, des chercheurs de Dieu, en un mot des pèlerins. Les structures monastiques ont toujours joué sur ce registre un rôle de premier plan qui permit souvent des avancées face à la prise en charge de la pauvreté et de la maladie, de l’insécurité sociale, de l’instabilité des populations et tout spécialement durant les périodes de perturbation, guerre, famine, absences de repères.

Enfin, les relations internes du milieu monastique, font des communautés des lieux d’échange et d’enrichissement permettant parfois l’élaboration de nouvelles cultures en raison de nouvelles fondations sur des territoires inattendus ou bien par un accueil réciproque lié aux nécessités des monastères.

En tout cela, dès l’origine, les monastères sont bien au cœur du thème de la migration humaine ; le vœu de stabilité qui rattache les moines et les moniales à une communauté n’empêche pas des migrations réussies, où le migrant est livré à lui-même.

 

Migrations contemporaines

voyageAprès cette longue évocation historique, il est utile de s’arrêter sur l’expérience actuelle.

Le phénomène de la colonisation de certaines régions du monde par des pays européens a mis en relation des peuples qui s’ignoraient. Mais la volonté de domination des pays d’Europe déséquilibrait le rapport avec les autochtones, et il fallut mettre un terme à cette situation. Pourtant, des liens restèrent profondément inscrits dans les mémoires et c’est ainsi que les monastères d’Europe choisirent souvent d’envoyer des frères en fondation dans ces pays-là, comme par affinité. Les langues européennes gardaient une certaine actualité et les bons souvenirs de relations réussies ne manquaient pas. Le processus s’intensifia tout au long du 20e siècle, tant que les monastères d’Europe étaient en mesure de fonder.

Le continent africain, par exemple, comporte aujourd’hui 24 pays sur lesquels la vie monastique est bien présente. Ainsi, dans tous ces pays, la vie monastique s’est implantée par la venue de moines de l’hémisphère Nord, mais on assiste maintenant et de plus en plus à des fondations à partir de moines ou de moniales du pays, ou à des migrations fondatrices Sud-Sud, entre pays d’Afrique ou même avec l’apport de membres venus d’Asie par exemple. Certaines congrégations comme les sœurs de Tutzing ou la congrégation de Sankt-Ottilien sont dès l’origine des instituts missionnaires, il est donc assez naturel de les retrouver en de nombreux pays, mais pour d’autres, la perspective de fonder lance la communauté dans une aventure improbable qui déplace incontestablement.

Ainsi en prenant les pays d’Afrique concernés :

– l’Angola a donné le jour à plusieurs monastères à partir du Portugal et par la congrégation de Tutzing ;

– le Bénin par la France, mais aussi avec une tentative autochtone après avoir recueilli quelques éléments de formation à l’abbaye de Koubri au Burkina Faso ;

– le Burkina Faso justement par des moniales de France et des moines du Maroc. Une nouvelle communauté est née d’une initiative locale.

– Le Cameroun par l’Angleterre et la France.

– La République démocratique du Congo (Congo-Kinshasa) par la Belgique mais aussi par le Bénin, l’Italie et par des fondations locales.

– La Côte d’Ivoire par la France.

– L’Érythrée par une initiative locale rattachée maintenant à l’ordre cistercien par la congrégation de Casamari.

 – L’Éthiopie par l’Érythrée.

– Le Ghana par la Province anglaise de Subiaco.

– La Guinée Conakry par la France et par le Sénégal.

– Le Kenya par la congrégation de Tutzing, par la Tanzanie et par une congrégation locale « Grâce et Compassion ».

– Le Maroc par l’Algérie.

– La Namibie par Tutzing mais aussi par l’Afrique du Sud et par une initiative locale.

– Le Nigeria par l’Irlande, les USA, le Cameroun et une initiative locale.

– La République Centre-Africaine par l’Italie.

– Le Rwanda par la Belgique, la France ainsi que le Congo-Kinshasa et une initiative locale.

– Le Sénégal par la France.

– L’Afrique du Sud par l’Allemagne (Sankt Ottilien), la Province flamande de Subiaco et des initiatives locales.

– Le Tchad par la Belgique et par la RDC.

– La Tanzanie par l’Allemagne et par une congrégation locale (de Saint-Agnès).

– Le Togo par la France, l’Allemagne et des initiatives locales.

– L’Ouganda par les Pays-Bas, l’Allemagne et des initiatives locales.

– La Zambie par la Tanzanie.

– Le Zimbabwe par l’Angleterre.

Comme on le voit, le mouvement monastique est venu d’Europe, mais il commence à se développer d’un pays à l’autre du continent et il n’est pas rare que les communautés accueillent maintenant des étrangers. Certains monastères ont même fait appel à des Asiatiques pour jouer le rôle de supérieur. C’est le cas à Mambré en RDC où le prieur actuel est indien.

On pourrait faire le même décompte pour l’Amérique Latine et l’on verrait alors qu’étant le fruit d’une plus longue tradition, les monastères latino-américains développent eux-mêmes et depuis un certain temps déjà de nombreuses fondations d’une région à l’autre.

L’Asie est plus différenciée dans l’identité de chaque culture nationale, si bien que les mouvements de migrations sont peut-être moins marqués.

 

Que conclure de tout cela ?

Tout d’abord, le développement passe par le mouvement. Dès qu’il y a statisme, le risque est grand d’une certaine installation aux conséquences néfastes.

Certaines personnalités entraînent les autres et leur charisme propre se déploie souvent d’une manière originale qui leur donne une vie très spécifique, souvent confrontée à des réalités multiples d’un lieu à un autre.

Les mouvements migratoires ont leur logique propre de développement. L’histoire a sa cohérence. Les mouvements qui la traversent affectent la vie des sociétés, et donc aussi des monastères. On ne se rend pas indifféremment dans n’importe quel pays pour fonder. Des affinités se sont créées, consciemment ou inconsciemment, et l’on va là où le destin nous porte, quels qu’en soient les dangers ou les incertitudes.

Les mouvements de persécution ou d’insécurité sociale obligent parfois à la fuite mais permettent souvent de créer du nouveau sur cette terre d’exil. Cela se vérifie en de nombreuses circonstances, mais ce genre d’exploit demande des hommes et des femmes au tempérament particulièrement bien trempé, dont certains se révèlent justement dans ces occasions exceptionnelles.

Enfin les hôtelleries des monastères sont vraiment des lieux qui prennent en compte les besoins des populations migrantes, que ce soient des pèlerins, des personnes déplacées, ou encore en quête d’un mieux-être.

Les monastères doivent rester éveillés à l’appel toujours inattendu du Seigneur et mobiliser sans cesse leurs énergies pour annoncer sans cesse, où que ce soit, les merveilles de Dieu et soulager autant que faire ce peu les douleurs de ceux qui sont errants intérieurement et extérieurement. C’est là une belle et grande perspective tout évangélique.

 

[1] RB 1.

[2] RB 58.