Stabilité

Sœur Marie Ricard,
Monastère N.-D. de Compassion, Martigné-Briand

 

SrMarieRicardEn complément de la réflexion sur le phénomène des migrations, l’auteure enrichie de sa longue expérience de maîtresse des novices, montre ici combien le propos et le vœu de stabilité demandé par saint Benoît s’enracine dans une longue tradition spirituelle. La stabilité demandée au moine ou la moniale est un encouragement à s’enraciner profondément dans une relation au Christ au cœur d’une communauté, sans fuite ni dispersion. Une telle stabilité donne alors la possibilité d’une intense capacité de création et de renouveau.

 

ChristSi nous promettons stabilité, conversion de nos habitudes et obéissance, c’est bien le signe que tout cela ne nous est pas spontané ! Libre, unifié, stable dans nos désirs : un idéal ? Un chemin que balisent la Règle et les trois repères que constituent nos vœux monastiques. Le chemin est un – n’est-il pas le Christ lui-même ? – et chacun des termes de notre profession décline une unique exigence, que saint Benoît lui-même résume dans la formule lapidaire : « Ne rien préférer au Christ ». Trois termes, réunis en un seul acte, la « promesse dont le moine fera une demande écrite au nom des saints dont les reliques sont en ce lieu, et de l’abbé présent, et qu’il écrira de sa propre main » (RB 58, 19-20).

On a depuis longtemps remarqué que la stabilité est le premier des « vœux », et ceci à un double titre : elle est bien sûr ce que nous nommons en premier dans la formule de profession, mais, aussi, elle est promise par le nouveau venu, alors que, semble-t-il, on ne lui a même pas encore lu la Règle ! Comment se déroule, à l’époque, le « postulat », on ne le sait pas très précisément, ni le temps qu’il dure, ni comment l’ancien s’y prend pour examiner les dispositions de celui qui vient, même si les éléments qui seront ensuite la matière de la promesse définitive sont déjà bien présents : chercher vraiment Dieu dans l’œuvre de Dieu, l’obéissance, le support des choses dures et âpres qui nous révèlent à nous-mêmes et à autrui et deviennent chemin de conversion, dans la vérité et donc l’humilité. Quoi qu’il en soit, il est clair que le postulant n’est qu’un petit nouveau, encore pas dégrossi, quand on va lui demander de promettre de garder la stabilité avec persévérance : « Si promiserit de stabilitate sua perseverantia » ; étrange formule qui reprend les mêmes termes que ceux qui seront employés pour la promesse définitive ! Cette promesse, certes, n’a pas la solennité de celle qui marquera la réception définitive dans la communauté ; elle est cependant un premier engagement.

 

Ne plus bouger, cesser d’aller d’un lieu à l’autre

Le nouveau venu a déjà manifesté une certaine persévérance : on l’a fait attendre à la porte et on lui a dit que la quête de Dieu n’était pas un long fleuve tranquille. Saint Benoît ne la reprend pas, mais on entend la demande traditionnelle : « Abba, que dois-je faire ? » ; on connaît la réponse la plus généralement donnée : « Toi, reste dans ta cellule, fais ton possible sans te troubler ». C’est parfaitement ce que reprend la Règle !

Le nouveau donc est là et… c’est l’essentiel ! Il a trouvé son « lieu » et ce lieu va le travailler. On ne lui demande rien d’autre que de se laisser faire. « La cellule t’apprendra tout », enseignaient les Pères. Es-tu d’accord pour t’engager à ne plus bouger ? demande saint Benoît. Ne nous méprenons pas : le travail qui va s’ensuivre, certes passif, n’est pas un quiétisme irresponsable. Ce ne sont pas les murs qui vont être les pédagogues, mais ce que cet espace clos qu’ils délimitent va permettre : une descente en soi-même, dans ce cercle d’abord inquiétant où bouillonne notre monde intérieur et qui n’attend que la brèche qui va lui révéler un autre espace, infini.

L’ancien, celui des déserts antiques et celui que saint Benoît propose aux novices, est là, vigilant ; la cellule a ses mirages aussi. La cellule apprend tout, mais si le moine a un vis-à-vis, un autre que lui-même, témoin et garant de l’authenticité de ce qui se joue dans cette stabilité.

Demeure là. Tu n’as plus besoin de courir à droite et à gauche, à la recherche du lieu idéal, du maître spirituel de tes rêves : ni l’un ni l’autre n’existent ! Le meilleur lieu pour toi est celui où tu cesses enfin de t’agiter pour croire que le Christ est là qui t’attend.

« Semper vagi et numquam stabiles » : toujours en train d’errer, jamais stables. Ainsi sont les gyrovagues et c’est le contre-exemple. Pour toi, ne bouge plus.

 

Garde-toi bien, sous l’effet d’une crainte subite, de quitter la voie du salut

Le jeune est là, plein de zèle fervent, promettant de rester, mais le chemin est long encore – en fait, toute une vie ! Sous des couverts séduisants ou carrément brutaux, s’insinue la tentation : je n’y arriverai pas, c’est trop dur. A quoi bon ? Est-ce encore de notre époque ? L’ennui, l’acédie, le doute, se déclinant sous des formes diverses et variées, épousant les âges de la vie, font tranquillement ou brutalement leur œuvre de sape. La stabilité devient pesante… Au fait, de quoi parle-t-on ? Ou pour le dire autrement : de quoi au juste ai-je peur ?

cloitreDesarnaudDe ces murs toujours les mêmes, qui ont été séduisants en leur temps, quand le soleil, l’astre du ciel ou l’œil de notre cœur les baignait de lumière et de poésie, mais qui sont devenus avec le temps gris ou invisibles… sinon que justement ils me barrent la vue ? De cette communauté, elle aussi devenue terne et morne ? De moi-même qui ai perdu la « ferveur première » et doute de la retrouver jamais – ce qui n’est pas faux : le paradis perdu est un mythe sans consistance, car la Vie est devant. De désillusion en découverte, nous marchons vers un à-venir encore inconnu, mais bien réel, le piège étant de nous immobiliser dans la crainte et le regret, ou de nous faire fuir en avant. Mais c’est la même erreur.

« Il est inévitable que l’esprit qui n’a pas à quoi revenir ou adhérer de préférence, change à toute heure et à tout moment, à cause des pensées variées qui l’assaillent ; sous l’effet de ce qui lui vient de l’extérieur, il se transforme continuellement, adoptant la première disposition qui se présente à lui » (Cassien, Conférence I, 5). Vieux piège qui continuera de fonctionner !

Quand le mal nous assaille, et peu importe la forme qu’il prend alors, nous nous sentons souvent, ayons le courage de l’avouer, imperméables à tout discours, spirituel ou moralisant. Il ne reste plus que le Nom de Jésus, inlassablement répété, ou, quand le combat est si fort que la prière semble éteinte, de demeurer, immobile et silencieux, comme la bête dont parle le ps 72, 22, « La chair et le cœur usés ». Demeurer, et demander qu’à l’heure de la tentation, nous soit donné « un ange de réconfort » (cf. Lc 22, 43).

« Durant neuf ans, un frère fut tenté de quitter le monastère. Chaque jour, il préparait son habit pour partir et, lorsque le soir venait, il se disait : Je partirai d’ici demain. Le lendemain, il disait : Obligeons-nous à rester encore aujourd’hui pour le Seigneur. Quand il eut fait cela durant neuf ans, Dieu lui enleva toute tentation et il fut tranquille » (Apophtegmes, coll. Nau, 207).

 

Stabilité, lieu matériel ou état intérieur ?

Une abbaye, au moins encore aujourd’hui dans nos contrées occidentales, fait aisément figure de symbole de la stabilité ! Les antiques bâtiments, solides, massifs, construits pour défier le temps, sont dans le paysage des repères incontournables… même s’ils sont des ruines ! On les visite avec toute une gamme de sentiments, mais à tout le moins en y reconnaissant des témoins qui marquèrent leur temps. Moins « triomphalement » sans doute, les petites communautés contemporaines, sous tous les cieux, disent quelque chose de cette durée, de cette fidélité auxquelles tous aspirent.

Le moine et la moniale, eux, savent qu’à certaines heures, ils se sentent bien proches de la figure du Maître qui « n’a pas où reposer la tête » (Lc 9, 58)… Paradoxe ?

Tout chrétien peut relire sa vie dans la lumière de l’évangile dit des pèlerins d’Emmaüs. Tout moine aussi donc. La vie (chrétienne, monastique, la vie humaine tout simplement) est fondamentalement un pèlerinage, un pèlerinage que l’on n’entreprend pas seul. Il faut accepter d’être sans cesse sur la route, de ne jamais se satisfaire d’un état accompli et clos sur lui-même, mais d’être toujours prêt à accueillir la nouveauté, l’incroyable qui surgit alors qu’on ne s’y attend pas.

Pour certains, pour certaines communautés, la route est celle, concrète, matérielle, du déracinement, de l’exode et de l’exil. Pour d’autres, elle est celle de la banalité du quotidien qui peut être, on l’a dit plus haut, pénible érosion de nos idéaux, déplacement de nos certitudes. C’est dans ces creusets que se fait la rencontre du Christ ; il vient, lui Dieu qui est « le venant », comme nous le répétons à chaque doxologie : gloire au Dieu qui est, qui était et qui vient. Stupéfiante réalité, merveilleuse certitude : comme par aventure, il nous rejoint sur le chemin, là précisément où nous en sommes. Il n’a pas où reposer sa tête, sinon le cœur de l’homme, et il frappe inlassablement : ouvre-moi.

« Tenons pour fermement assuré qu’il ne nous sera pas possible de demeurer à l’abri des tempêtes des tentations et des assauts du diable, si pour défendre notre patience nous mettons toute notre confiance dans l’enceinte d’une cellule, dans le retrait dans la solitude, la compagnie des hommes saints, ou dans quelque autre secours qui soit en dehors de nous-mêmes, au lieu de compter sur les forces de notre homme intérieur » (Jean Cassien, Conférence XVIII, 16).

Alors, lieu matériel ou cœur profond ? Ne nous enfermons pas dans une alternative stérile, qu’un troisième terme résoudra et accomplira : la communauté.

 

Ne rien préférer au Christ : qu’il nous amène tous ensemble à la vie éternelle !

Gedono2010D’abord et avant tout, notre promesse de stabilité est une profession de foi. Nous sommes le Corps du Christ : chrétiens, nous répétons cette affirmation, qui a bouleversé saint Paul et la primitive Église. Mais nous, y croyons-nous vraiment ? Elle n’est pas une image, une analogie : elle est une incendiaire réalité ! Nous n’avons pas le pouvoir de déchirer la tunique que les soldats, dit l’Évangile (Jn 19, 23-24), laissèrent entière parce qu’elle était tissée « d’une seule pièce, de haut en bas ». Ce que l’évangéliste a relevé dépasse l’anecdotique ; ce qui a été écrit est écrit, tel un signe renvoyant à une vérité qui demeure. Le vêtement du Christ, comme son corps (dont on ne brisa pas les os), reste intact, un. Et NOUS SOMMES le Corps du Christ.

Notre profession monastique nous place, sans retour, devant cette exigence, non pas morale ou esthétique, mais ontologique : rendre tangible cette vérité d’une indéchirable unité que nous avons tout juste le pouvoir de masquer par nos divisions et querelles indéfiniment répétées.

Notre stabilité bien sûr s’incarne dans un lieu ; c’est si juste (dans les deux sens : c’est vrai et cela sonne juste, comme un signe ajusté) que nous nous présentons comme moines/moniales de tel monastère. Il est très significatif aussi que, lorsqu’un conflit oblige une communauté à l’exil, elle continue d’être dite du lieu qu’elle a dû quitter, tant qu’un enracinement, considéré comme durable, ne vient pas fixer une nouvelle stabilité. Le lieu cependant, aussi important qu’il soit pour nous (il faut aimer nos maisons de pierre !), est ordonné aux pierres vivantes que sont les frères, les sœurs qui l’habitent.

« Faire profession de stabilité est notre manière de répondre, dans l’humilité de la condition humaine, à la fidélité de Dieu. C’est nouer un lien personnel, humain et spirituel, avec une communauté dont nous acceptons l’histoire, les besoins et les aspirations, les valeurs et les déficiences, la réalité présente et à venir. C’est l’engagement de stabilité de chaque professe qui constitue la communauté et lie définitivement ses membres en un seul corps » (Constitutions des Bénédictines de Ste Bathilde, § 11).

Nous sommes lié(e)s définitivement en un seul corps, signe de l’unité de ce grand Corps qu’est l’Église et au-delà, l’humanité… La profession monastique, quand on a fixé le septénaire, n’a pas été retenue comme sacrement : nous pouvons cependant affirmer que la fraternité que nous professons est d’ordre sacramentel, puisqu’elle est signe de l’unité voulue par Dieu. Sans en nier l’aspect juridique, canonique, cette façon d’envisager notre stabilité monastique n’est-elle pas dynamisante ?

Elle dépasse aussi le clivage salut personnel et universel : c’est tout un ! Une communauté religieuse, dans sa tenace et bien visible stabilité (c’est une des chances de nos monastères d’être, généralement, repérables), est un rappel du travail d’unité et de paix, que tout homme est appelé à reprendre inlassablement dans le jour après jour. Pour la gloire de Dieu et le salut du monde !