Fragilités et structures paralysantes :
Une faiblesse et une chance pour les communautés monastiques

Père Paul Stonham, membre de l’Équipe internationale

 

PStonhamAu cours de l’année 2012, l’Équipe internationale de l’AIM a réfléchi sur l’équilibre entre les fragilités que connaissent les personnes dans leur développement et leurs relations et les structures souvent paralysantes qui parfois sont étouffantes. Comment être réaliste sur ces deux dimensions et développer des projets viables pour les groupes monastiques ? Ces questions valent pour l’ensemble de la planète même s’ils ne concernent pas tout à fait les mêmes situations. Le P. Paul Stonham, abbé de Belmont en Angleterre et membre de l’Équipe internationale, propose ici une bonne grille de lecture qui peut donner des critères de discernement pour le bon développement des communautés monastiques.

 

Tout au long de l’histoire monastique, il y a eu des périodes florissantes et d’autres décadentes ; des périodes où la société et l’Etat ont soutenu et encouragé la vie monastique et des périodes de persécution entraînant la fermeture des monastères et la mort ou l’exil des moines et des moniales. Habituellement, cela reflète la vie de l’Église elle-même, bien que la vie monastique à l’origine ne soit pas un simple reflet de l’état de l’Eglise, mais plutôt une force puissante de réforme et de développement, surtout pour la croissance spirituelle. S’il est vrai qu’« il n’y a rien de nouveau sous le soleil », il est également vrai que le monde d’aujourd’hui évolue à un rythme tel que les valeurs monastiques de fond qui étaient autrefois partagées, dans une certaine mesure, par la société en particulier dans les pays européens de tradition chrétienne, se trouvent actuellement déséquilibrées. Notons quelques exemples : la stabilité, l’austérité, le travail dur, le silence et une vie régulière de prière et de célébrations liturgiques. Jamais auparavant, la vie du monde dont sont issus les nouveaux candidats et où la plupart de nos frères et sœurs assurent leur service, n’a jamais été aussi peu propice à toute forme d’observance monastique. Seuls ceux qui savent nager vigoureusement contre la marée peuvent éventuellement espérer survivre dans leur forme actuelle.

duoretoucheCela dit, les êtres humains ont toujours été fragiles, c’est le résultat du péché originel, de sorte que la fragilité fait partie intégrante du cadre monastique. Ainsi saint Benoît légifère pour les faibles aussi bien que pour les forts et reconnaît que nombre de ses moines sont faibles et malades plutôt que forts et en bonne santé. Saint Benoît prend en compte les besoins des plus faibles et encourage une koinonia, une communion dans le respect et l’entraide au sein de la communauté. Cependant, il est également lucide et prend en considération le fait que les fragilités ne sont pas seulement individuelles mais partagées par toute la communauté, fragilités qui sont intrinsèques à la société humaine. Les êtres humains aiment parler, bavarder, plaisanter et généralement perdre leur temps. Les moines aiment aller à l’extérieur de la clôture, avoir des repas au-dehors et se divertir. Ils apprécient l’interaction avec leurs clients et leurs revendeurs. Ils ne sont pas particulièrement bons en matière de lecture et de prière solitaire. Ils ont de la difficulté à soutenir le travail d’une journée entière. Ils n’aiment pas se lever le matin ou aller au lit le soir. Ils sont enclins à tomber amoureux et à avoir des liaisons romantiques et sexuelles. D’autres passions sont également en jeu : l’envie, la jalousie, la haine, la colère, l’ennui, l’acédie et ainsi de suite. Ainsi, la vie dans un monastère bénédictin est organisée de manière à rendre possible la vie communautaire, une vie de prière et de travail, une vie centrée sur le Christ qui mènera ces hommes et ces femmes à la pleine maturité aussi bien humaine que spirituelle.

Les structures mises en place par saint Benoît ne sont pas destinées à paralyser la vie de la communauté, mais plutôt à la rendre possible et à lui permettre de fonctionner de manière à ce que chacun puisse s’épanouir et grandir dans l’amitié avec Dieu et en relation les uns aux autres. Saint Benoît considérait ces structures comme libératrices, et non comme paralysantes. Un bon exemple est « le rang à garder dans la communauté » : tout le monde connaissait sa place, ce qui permettait d’éviter la confusion et le chaos, dans l’oratoire, dans le réfectoire et ainsi de suite. Les services ont été organisés sur une base hebdomadaire et un bon nombre de frères ou sœurs de la communauté prennent leur tour de cuisine et de réfectoire, par exemple. Des personnes ont été mises en charge dans certains domaines de la vie communautaire, l’hôtelier et ses assistants, l’infirmier, etc. Les offices, l’étude, la lectio, le repos, les repas et le travail avaient tous un temps déterminé, bien que sans montres ni horloges, ni lumière, spécialement la lumière électrique, ce fut très difficile à organiser et à calculer. Il y avait aussi le service de l’autorité, l’abbé, le prieur, les économes, le maître des novices et d’autres. Tout était censé fonctionner comme une montre suisse ! Saint Benoît a connu le chaos de la vie à Rome, le désordre de la vie à Vicovaro et il ne voulait pas répéter cela au Mont Cassin.

Où tout cela nous mène-t-il aujourd’hui ? Comme je l’ai dit plus haut, le monde a considérablement évolué depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et cette évolution devient de plus en plus rapide. La communication à tous les niveaux a transformé notre monde en un village. Les gens se déplacent à un rythme sans précédent et la culture se mondialise comme jamais auparavant. Il pourrait y avoir une augmentation de la pratique superstitieuse et pseudo-religieuse, mais la foi, du moins dans les pays de tradition chrétienne, est de moins en moins importante. Cependant, il existe de grandes différences entre les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, par exemple, ou entre l’Amérique latine et l’Espagne ; nous avons été témoins de la progression rapide du sectarisme protestant et du déclin catholique en Amérique latine, de la progression de l’Islam, sous toutes ses formes, à travers le monde entier.

Quelles sont donc les fragilités spécifiques et les structures paralysantes dans les monastères bénédictins et cisterciens aujourd’hui ? De toute évidence, elles ne touchent pas toutes les communautés et il existe bien des différences selon les régions et les congrégations. Rien de ce que j’expose ici ne se veut une critique négative de personnes ou de groupes de personnes.

 

Fragilités

1) L’effondrement de la religion organisée et le rejet des Eglises catholiques ou d’autres confessions chrétiennes par des gens de tous âges, en particulier les jeunes.

2) Le simple fait que le taux de natalité a beaucoup baissé dans le monde développé et est en train de faire de même dans les pays émergents.

3) La difficulté de débrancher les jeunes et les moins jeunes d’internet et de tout ce qui s’y rattache.

4) Lié à cela, le déclin de la lecture, de l’écriture, de l’étude académique sérieuse et de l’application au travail en général.

5) La « révolution sexuelle » a abouti à ce que la plupart des jeunes ont une vie sexuelle active à partir de l’adolescence, ce qui n’est pas facile à abandonner à l’entrée dans la vie monastique. C’est souvent accompagné d’immaturité émotionnelle et d’instabilité. La virginité et la chasteté ne sont plus acceptées comme des vertus pour la plupart des gens.

6) L’éclatement de la famille a comme conséquence que beaucoup de jeunes sont à la recherche d’une figure paternelle et maternelle, ce qui peut conduire à une dépendance malsaine envers les supérieurs, les formateurs et moines et moniales âgés, même en ce qui concerne des membres du personnel laïc.

7) Les candidats ont tendance à ne pas être aussi jeunes aujourd’hui que précédemment. Beaucoup ont eu des emplois et une responsabilité dans la société, beaucoup ont possédé des biens et des voitures, certains ont vécu avec un/e partenaire. Il en résulte un certain esprit d’indépendance et des difficultés de relation avec les formateurs et d’autres qui sont moins capables et expérimentés. L’obéissance peut s’avérer difficile.

7) Avec les réformes qui ont eu lieu dans les années 60 et 70, les communautés et congrégations ont abandonné beaucoup de choses devenues inutiles et superflues, tandis que, dans le même temps, elles ont renoncé à beaucoup d’autres qui ont contribué à l’identité monastique et au style de vie.

8) De nombreuses communautés semblent avoir dépassé le point de non-retour et sont donc trop vieilles ou incapables d’être en mesure d’intégrer et de former de nouveaux membres.

9) Certaines communautés n’ont plus les gens susceptibles d’être formateurs, et elles n’ont pas de personnes aptes à être formées comme formateurs. Sans vouloir être traditionaliste ou sectaire, il y a des communautés qui n’ont pas reçu suffisamment de candidats avec un bon niveau d’instruction et elles ne leur ont pas donné une formation de base en sciences humaines et dans la foi chrétienne. On est souvent surpris par l’ignorance théologique de moines, de moniales et de sœurs.

10) Le manque de personnes aptes à assumer le rôle de supérieur, formateur, économe, etc.

 

Structures paralysantes

1) Elles sont plus difficiles à définir. Elles ne sont certainement pas les structures fondamentales mises en place par saint Benoît et la sainte Règle, mais les usages et les traditions qui ont été conçus pour adapter la Règle et les Constitutions à des circonstances nouvelles peuvent vite devenir sacro-saints et, comme des idoles, ne pouvoir être ni touchés ni modifiés.

2) La tradition n’est pas destinée à être un esclavage envers une fossilisation du passé, mais un flux vivant d’eau courante qui permet de nous adapter à l’évolution des circonstances, elle doit être donneuse de vie et non occasion de mort.

3) Malheureusement, de beaux bâtiments historiques peuvent être un nœud coulant autour du cou d’une communauté pour toutes sortes de raisons : les frais d’entretien dans de nombreux pays conditionnent et même dictent notre façon de vivre, ils ne sont pas propices à la simplicité et l’austérité, ils peuvent être froids, impossibles à chauffer, ils séparent plutôt qu’ils unissent les gens, ils n’encouragent pas un style de vie cénobitique.

4) Alors que les communautés grandissent, elles prennent des engagements qui peuvent être pastoraux, éducatifs, agricoles, etc. Le travail peut conduire à de nombreuses structures paralysantes et doit nous amener à poser des questions très difficiles : Pour quoi (dans quel but) ce monastère existe-t-il ? Pour aider les gens dans leur recherche de Dieu ou pour maintenir ses engagements professionnels ? Le travail conduit malheureusement de nombreux moines et moniales à être des « bâtisseurs d’empire », ce qui conduit à des factions, des jalousies et des divisions au sein d’une communauté ; cela peut conduire aussi à créer à la fois des « nantis » et des « démunis » ; un système en deux ou trois niveaux se met progressivement, où certains membres sont appréciés et d’autres pas, certains bénéficient de privilèges et d’autres non. Le pouvoir et la domination deviennent des objectifs importants pour certains, tandis que d’autres souffrent d’un manque de confiance et de respect de soi. Les monastères finissent par exister pour le travail qu’ils font et sont identifiés à ce travail. Inutile de dire que le travail devient beaucoup plus important que la prière. Ajoutez au travail des esprits et des cœurs instables ou immatures, et les problèmes à traiter deviennent très sérieux.

5) Les finances et l’économie dans le monde moderne sont complexes et ont souvent besoin d’une analyse professionnelle. Une administration incompétente peut conduire à la désintégration d’un monastère ou d’une congrégation. Une administration corrompue est par ailleurs toujours possible, en particulier dans les pays où les enfants sont censés soutenir leurs parents, leurs frères et leurs sœurs.

6) L’absence éventuelle d’une forme viable de visite canonique, en particulier dans les congrégations féminines qui relèvent directement de l’évêque local, peut conduire à la perte des valeurs monastiques, de l’observance et de l’identité.

7) La domination excessive d’un supérieur (avec ou sans cercle d’amis et de sympathisants) laisse une communauté privée de ses droits et à la merci du pouvoir central. Elle conduit également à l’abandon de toute mise en œuvre régulière de la Règle et des Constitutions ainsi que des normes fondamentales du droit Canonique.