La vie monastique, l’Alliance Inter-Monastères
Perspectives d’avenir

Père Jean-Pierre Longeat, Président de l’AIM

 

jpIl arrive souvent que dans les pays de vieille tradition catholique on se lamente sur l’état de l’Église. Mais ceux qui s’inquiètent ainsi prennent-ils la mesure de l’évolution générale dont nous sommes les témoins et à l’intérieur de laquelle l’Église catholique tente de se frayer un chemin ?

Effectivement, le paysage change, les institutions des pays riches s’écroulent, la vie semble s’y limiter au bonheur d’une consommation qui s’auto-justifie comme un moteur de développement économique et social. Mais pourtant, l’écart se creuse entre ceux qui peuvent jouir de cette situation et ceux qui en pâtissent, les mentalités restent insatisfaites et le désir de retrouver un sens à cette existence est plus fort que jamais. Au fond, dans ces pays, les esprits éclairés sont bien conscients que le système proposé arrive en bout de course et qu’un monde est en train de disparaître pour laisser place à un autre dont nul ne peut dessiner les contours.

Les pays de l’hémisphère Sud n’ont pas tout à fait la même appréhension des réalités. Certes beaucoup souffrent de mauvaises conditions de vie, mais leur jeunesse et leur dynamisme sont impressionnants. Ils cherchent à développer des perspectives sans cesse nouvelles et à vaincre les obstacles qui empêchent ce développement. Cyniquement, de grandes puissances nationales et internationales tirent souvent profit de la situation de ces pays en développement, soit en exploitant leur main-d’œuvre à bon marché, soit en les pillant, sachant qu’ils sont moins en mesure d’exploiter directement leurs ressources.

Les phénomènes de mondialisation brouillent les réflexes des cultures nationales pour justifier parfois le pire en matière de gestion humaine, financière ou matérielle. Et pourtant quelle chance de pouvoir penser enfin le monde tous ensemble, enrichis des nombreux échanges entre les trésors de toutes les nations. Malheureusement, l’idéal de ce libre-échange mondial tant sur le plan matériel que sur le plan culturel est loin de bénéficier de l’engagement généreux des responsables publics ou privés. On sait bien comment la soif de pouvoir génère en permanence des réflexes de corruption ; c’est là le principal ennemi d’un sain développement des groupes humains.

L’Église catholique ne manque pas d’être confrontée à toutes ces questions, elle qui se répartit sur l’ensemble des continents. Le pape François, comme ses prédécesseurs et comme bien d’autres évêques à travers le monde, ne manque pas une occasion pour dénoncer les effets pervers du système. Les monastères, quant à eux, participent largement à ce souci ecclésial. Leur avenir, d’ailleurs, en dépend. Car les communautés monastiques n’ont de sens, en christianisme, que si elles font partie d’un ensemble ecclésial plus vaste qu’elles-mêmes, riches d’une complémentarité de vocations. Il se trouve que le réseau monastique est répandu lui aussi sur l’ensemble des continents et qu’il peut jouer à plein cette carte de la solidarité ecclésiale en se fondant d’abord sur la logique d’une fraternité diversifiée à l’intérieur même des ordres monastiques et bien au-delà.

Dans cette perspective, l’Église catholique et les monastères peuvent être une proposition particulièrement bienvenue dans les sociétés post-modernes. L’angoisse de l’individualisme et sa logique consumériste sont appelées à céder le pas à une heureuse perspective communautaire où fraternité et partage sont susceptibles d’avoir le dernier mot pour ouvrir l’avenir. Bien sûr, ces communautés ecclésiales et monastiques, même si elles promeuvent le lien mutuel, reconnaissent pleinement la valeur du sujet et sa capacité à devenir « auteur » sous l’inspiration divine. Finalement, le grand défi moderne est cet équilibre à trouver entre reconnaissance de chacun et réalité communautaire. C’est là qu’un organisme comme l’Alliance Inter-Monastères peut jouer un rôle important. Depuis cinq décennies, l’AIM met en lien les monastères de différents pays et aide au développement des implantations monastiques sur toute la planète et spécialement là où la vie monastique n’existe pas encore.

Le dernier congrès des Abbés bénédictins a bien mis en valeur ce rôle d’alliance entre toutes les communautés monastiques. Il ne s’agit pas simplement pour l’AIM d’être un organe de financement, à partir de l’hémisphère Nord vers celui du Sud, mais de veiller à l’échange mutuel des richesses de tous ordres entre tous les monastères et de travailler ainsi à la prise de conscience et à l’accompagnement de la naissance d’un monde neuf, tout entier de fraternité et de partage. En ce sens, les questions de formation importent au premier chef.

On peut souligner aussi que l’AIM ne limite pas son champ d’action aux monastères bénédictins mais aussi à ceux des deux ordres cisterciens. Les bénédictines et leur organisation propre (CIB) y ont également leur place et un organisme comme le DIM-MID (Dialogue Inter-religieux Monastique) qui est issu de l’AIM en est un partenaire important.

Dans ce numéro du Bulletin de l’AIM, il convenait de dresser un bilan de l’action du père Martin Neyt, Président sortant de cet organisme. Au nom de toute l’équipe de l’AIM, je suis heureux d’adresser ici à ce grand témoin du monachisme nos remerciements chaleureux et fraternels. Par ailleurs, on trouvera à la fois les conclusions du Comité exécutif, du Conseil de l’AIM ainsi que du congrès des Abbés bénédictins concernant l’avenir de l’AIM, comme aussi un texte de l’Abbé Primat, dom Notker Wolf, et de l’Abbé général de l’Ordre cistercien, dom Mauro-G. Lepori, sur cette question et plus largement sur l’avenir de la vie monastique. Le prochain bulletin donnera à lire l’Abbé Général des Trappistes, dom Eamon Fitzgerald. L’AIM est en effet une organisation inter-ordres.

Pour préparer la réflexion du Conseil de l’AIM en novembre, l’Équipe internationale a travaillé un texte proposé par le père Paul Stonham sur les fragilités humaines et la lourdeur des structures dans nos monastères. Le bulletin donne le fruit de ce travail ; plus tard seront communiqués les résultats des travaux du Conseil sur cette question.

Pour la première fois, on trouvera dans ce numéro une question liée aux évolutions des mentalités dans l’actualité du moment pouvant intéresser les monastères. Il s’agit du phénomène migratoire qui a de profondes conséquences sur l’équilibre des groupes ; plus particulièrement, l’auteur traite de la condition des femmes exploitées dans des réseaux qui leur promettent monts et merveilles et les font passer ainsi d’un pays à un autre pendant de longues années en quête d’un avenir meilleur pour elles-mêmes et leur famille sans que jamais cette promesse de bonheur ne se réalise.

On retrouvera bien sûr les nouvelles des différentes régions monastiques présentées par les membres de l’Équipe internationale qui sont chargés d’accompagner les communautés sur le terrain. Quelques autres nouvelles sont présentées par ailleurs.

Merci à tous pour la confiance et le dynamisme qui permet à l’AIM de poursuivre sa route dans l’élan de ce qui a déjà été vécu et dans l’attente de ce que nul, sinon Dieu, ne connaît encore.

 

Le père Jean-Pierre Longeat est né à Limoges (France) en 1953. Après des études musicales à Paris, il est entré au monastère de Ligugé en 1975. Il a accompli sa formation théologique au séminaire d’Issy-les-Moulineaux et à l’Institut Catholique de Paris.

A Ligugé, il fut successivement hôtelier puis maître des novices. Il fut ordonné prêtre en 1986 et devint abbé en 1990. Au cours de ses années d’abbatiat, il fut longtemps conseiller de l’Abbé Président de la congrégation de Solesmes et à ce titre fit de nombreuses visites canoniques régulières à travers le monde ; il fut en relation suivi avec une association des enfants des rues du Sénégal que l’abbaye de Ligugé continue d’aider de nombreuses manières ; il anima et prêcha des sessions notamment en Afrique de l’Ouest et il organisa un festival de musique qui rassemble chaque année à Ligugé et dans les villes voisines de nombreux artistes de réputation internationale. Il est l’auteur de trois livres sur la vie monastique et a enregistré deux CD de hautbois. Il vient de publier un commentaire oral de la règle de saint Benoît et un autre audio-livre sur la Trinité est en préparation. Au début de l’année 2014, il sortira un livre intitulé : « Toi qui a soif de bonheur » qui se présentera comme une profession de foi prenant en compte l’expérience humaine.

Le Père Abbé Jean-Pierre vient de remettre sa charge d’abbé de Ligugé après 23 ans d’exercice. Membre du Conseil de l’AIM depuis plus de 10 ans, il va se consacrer maintenant au service de cet organisme dont il devient Président pour un mandat de cinq ans renouvelables. Il conserve par ailleurs sa fonction de Président de la Conférence des Religieux et Religieuses de France jusqu’en 2016.