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Bulletin

Transition

126

Bulletin

La vie monastique aujourd’hui

125

Bulletin

« Toute la vie comme liturgie »

124

Bulletin

Les Chapitres généraux cisterciens
(OCSO et OCist, sep. et oct. 2022)

123

Bulletin

Vie monastique et synodalité

122

Bulletin

La gestion de la Maison commune

121

Bulletin

Fratelli tutti,
la fraternité dans la vie monastique

120

Bulletin

La formation monastique aujourd’hui
(2e partie)

119

Bulletin

La formation monastique aujourd’hui
(1re partie)

118

Bulletin

La vie et la mort dans l’idéal monastique

La formation monastique aujourd’hui
(1re partie)

Bulletin n°119, année 2020

Sommaire

Éditorial

Dom Jean-Pierre Longeat, OSB

Président de l'AIM


Lectio divina

Les Béatitudes

Mère Anna Chiara Meli, OCSO


Perspectives

• Formation théologique et renouveau monastique

Père Bernhard A. Eckerstorfer, OSB


Experientia, une expérience de formation continue

Dom Eamon Fitzgerald, OCSO


• La vie monastique après le Covid19

Père Robert Igo, OSB


• Le discernement vocationnel selon la règle de saint Benoît

Dom Bernardo Olivera, OCSO


• La formation des bénédictins et bénédictines en Corée du Sud

Sœur Marie-Enosh Cho, OSB


Monastic Formator's Programme

Père Brendan Thomas, OSB


• La formation pour les formateurs et formatrices des monastères de Madagascar et l'Océan Indien

Sœur Agnès Bruyère, OCSO


• La Structure Sainte-Anne

Dom Olivier-Marie Sarr, OSB


• Le programme Wisdom Connections T4

Sœur Michelle Sinkhorn, OSB


Méditation

Discours de Benoît XVI aux Bernardins


Travail et vie monastique

L'économie monastique comme moteur de changement

Isabelle Jonveaux


Arts et culture

Le nouveau monastère d'Envigado

Dom Guillermo Arboleda, OSB


Une page d'histoire

Les sœurs bénédictines missionnaires de Tutzing

Congrégation de Tutzing


Moines et moniales, témoins pour notre temps

• Mère Bénigne Moreau

Mère M.-M. Caseau et S. L. de Seilhac, OSB


• Dom Basílio Penido

P. Matias Fonseca de Medeiros, OSB


Nouvelles

• Le Secrétariat de l'AIM

Dom Jean-Pierre Longeat, OSB


• Mes années à l'AIM

Mère M.-Placid Dolores, OSB


• Voyage en Argentine (suite et fin)

Dom Jean-Pierre Longeat, OSB

Sommaire

Éditorial

Il est important pour l’AIM de faire régulièrement le point sur les propositions de formation monastiques à travers le monde. Celles-ci évoluent inévitablement avec le développement et les initiatives des monastères dans chaque région.

Les initiatives sont nombreuses. Il nous a semblé utile, pour donner un large écho à une matière aussi importante, d’y consacrer deux numéros, les 119 et 120. Si à la lecture du 119, certains ou certaines souhaitaient apporter des informations sur tel ou tel de leurs projets, qu’ils nous écrivent et nous verrons comment ajouter leur apport dans le bulletin 120.

La formation dont il est question ici concerne surtout la vie monastique elle-même et les conditions nécessaires pour son actualité et son développement. La question des études de philosophie, théologie et des spécialités de type universitaire pourraient faire l’objet d’un traitement à part : elle n’entre pas directement dans l’approche des présents numéros du Bulletin.

En matière de formation initiale, chaque communauté conserve sa part de responsabilité. À ce titre, comme on l’a rappelé dans le document « Miroir de la vie monastique », c’est la communauté tout entière qui est formatrice ; mais il est important aussi d’élargir l’horizon des membres avec des temps de formation continue ; et il faut veiller par ailleurs à ce que chaque communauté soit en mesure de susciter et former des responsables.

Les Ordres, Congrégations et Régions monastiques proposent des formations propres tant au niveau des inter-noviciats que des sessions pour jeunes profès, pour formateurs, pour supérieurs ou pour d’autres responsables.

Saint Benoît, dans sa Règle, dit vouloir fonder une école du service du Seigneur. C’est un projet évocateur. Nous sommes invités à rester en état d’écoute et d’échange de connaissances aussi bien que d’expériences, tout au long de notre vie. Selon une autre image employée par saint Benoît, la formation s’acquiert dans le cadre d’une armée fraternelle (chap. 1) où le côtoiement, les tensions, les encouragements, la lutte en commun contre tous les obstacles s’exercent à plein, en vue d’une vraie conversion pour vivre le commandement de l’amour. Elle se déploie encore au sein d’un atelier (chap. 4) où l’on apprend à se servir de tous les outils spirituels mis à notre disposition.

Toute la perceptive de la formation monastique vise à permettre aux frères et aux sœurs de nos communautés d’expérimenter le chemin qui nous conduit tous ensemble à la vraie vie selon l’inspiration de l’amour de Dieu. Ainsi, « sous la conduite de l’Évangile », « ne nous écartant jamais de l’enseignement du Christ et persévérant jusqu’à la mort dans sa doctrine au sein du monastère, nous participerons par la patience aux souffrances du Christ pour mériter d’avoir part à son royaume » (cf. Prologue de la Règle et chapitre 72). La charte des Béatitudes ouvrant l’Évangile selon Matthieu est une belle illustration de ce propos de formation.


Dom Jean-Pierre Longeat, OSB

Président de l’AIM

Articles

Les Béatitudes

1

Lectio divina

Mère Anna Chiara Meli, OCSO

Prieure de Mvanda (RDC)

 

Les Béatitudes,

charte de formation monastique

 

 

« Beaucoup demandent : qui nous fera voir le bonheur ?

Sur nous Seigneur, que s’illumine ton visage »

(Ps 4, 7)

 

Ce verset du psaume 4 est sans doute une excellente clé pour entrer dans la méditation des Béatitudes. En effet, il y est question de la recherche du bonheur. Et tel est bien le souhait universel : toute personne désire être heureuse. Mais de quel bonheur ?

Le huit fois « heureux » des Béatitudes chez Matthieu nous propose un chemin vers un bonheur relativement éloigné des critères humains de la félicité. Qui oserait aujourd’hui proclamer heureux ceux qui pleurent, ceux qui ont faim, et même les doux ? Notre monde renvoie souvent à des images opposées pour refléter le bonheur : ceux qui rient, les rassasiés, les forts, etc.

Le chemin proposé par les Béatitudes mène à la même réponse que notre verset du psaume 4 : le visage du Christ. De fait, il semble bien que les Béatitudes matthéennes soient avant tout un portrait intérieur de Jésus, le pauvre par excellence, et qu’elles nous permettent ainsi de découvrir son visage.

Comme le dit M. Dumais : « Jésus a pu proclamer les Béatitudes parce que, le premier, il les a vécues. Elles reflètent son expérience, dans sa pratique concrète de foi et d’espérance, traversée par la souffrance et la perspective de la mort. Jésus est ainsi le garant et le modèle de l’existence heureuse »[1]. Jésus inaugure sa proclamation chez Matthieu par un appel au bonheur.

A. Chouraqui a vu derrière le « Heureux » une expression araméenne qui appelle à se mettre en mouvement : « En avant »... Le bonheur auquel Jésus nous appelle est à construire avec Lui. Il se reçoit de Dieu mais repose aussi sur nos choix, nos engagements. On retrouve cela au fil des Écritures. Par exemple dans le Ps 1, le bonheur est promis à celui qui ne s’associe pas avec les « murmurateurs » mais « à celui qui se plaît dans la Loi du Seigneur et murmure sa Loi jour et nuit ». Il faut en quelque sorte remplacer un murmure par un autre, changer de disposition intérieure, faire taire le « vain murmure des peuples » (Ps 2, 1) qui trouve si facilement écho en nous, pour nous enraciner dans la Torah comme l’arbre qui pousse ses racines dans l’eau. Le Ps 2 s’achève d’ailleurs sur une béatitude, lui aussi : « Heureux qui s’abrite en Lui ! ». Et si l’on jette un coup d’œil récapitulatif sur les Béatitudes, on peut les résumer par : « Heureux qui ressemble à Jésus. Heureux qui trouve sa joie à être simplement proche du Père ».

Un autre aspect intéressant des Béatitudes, c’est que l’ensemble des sept dernières peut être une « déclinaison » de la première. Toutes sont en fait un aspect de la vraie pauvreté de cœur. Il nous faut donc bien comprendre cette première béatitude.

Si l’expression « pauvres en esprit » est unique dans toute l’Écriture, elle a bien un arrière-fond biblique, et on peut également la rapprocher d’autres expressions similaires dans l’Évangile selon Matthieu : « les purs de cœur » (5, 8) et Jésus « doux et humble de cœur » (11, 29). La pauvreté de cœur, c’est un état d’esprit qui marque toute l’attitude de l’homme. « Un esprit qualifié par la pauvreté n’est pas autosuffisant, mais sait reconnaître son indigence et son besoin d’autrui pour vivre et grandir ». D’où l’interprétation assez unanimement acceptée aujourd’hui : « Heureux ceux qui reconnaissent dépendre entièrement de Dieu et s’en remettent totalement à lui »[2]. Cette première béatitude est véritablement la béatitude de la non-puissance, de la dé-maîtrise, de la remise de soi à Dieu. C’était le lot quotidien de ceux que l’Ancien Testament appelle les anawim (de la racine « être courbé » d’où la traduction proposée par E. De Luca pour cette béatitude des pauvres : « Heureux les courbés sous le vent »). Les anawim sont des êtres opprimés socialement, incapables de faire respecter leurs droits, obligés de se courber devant les riches et les puissants. Le terme a ensuite été utilisé pour désigner ceux qui « se courbent devant le Seigneur » et attendent tout de Lui, car ils reconnaissent leur indigence. De ce fait, l’anaw, le pauvre de cœur, « se reconnaît tel qu’il est : une créature dont Dieu est la richesse. Il est ouvert et accueillant (...), pour lui le salut est un don à accueillir avant d’être une tâche à accomplir. La première béatitude est la béatitude de base, car elle exprime l’attitude fondamentale nécessaire à l’appartenance au Royaume : l’attitude de réceptivité. Sans elle, il est impossible de se laisser enrichir et de vivre et grandir dans la communion à Dieu et aux autres »[3].

Cette première béatitude, nous l’avons dit, contient toutes les autres. Elle en est comme la matrice. Tout ce qui est dit par la suite décline un aspect du véritable pauvre de cœur. Et nous avons déjà dit également que ce vrai pauvre de cœur, c’est d’abord Jésus lui-même. Nous allons l’observer au travers de trois autres béatitudes : celle des doux, des affligés et des miséricordieux.

« Heureux les doux » : le terme employé (praüs) ne se trouve pas dans les autres évangiles et a seulement deux autres occurrences, en Mt 11, 29 : « Mettez-vous à mon école car je suis doux et humble de cœur » et Mt 21, 5 (citant Za 9, 9) : « Voici que ton roi vient à toi, doux et monté sur une ânesse et un ânon ». Les deux ont donc à voir avec l’abaissement du Christ. Il est LE doux. Les doux sont ceux qui, comme lui, trouvent leur joie à faire l’œuvre de Dieu.

« Le doux ne cherche pas à faire violence à Dieu, à lui arracher ce qu’il désire (...) il accepte le temps de Dieu et la manière de Dieu. Il n’est donc pas un faible mais, au contraire, un croyant qui a une grande force d’âme. »[4]

« Heureux les affligés » : sans doute, si l’on compare cette béatitude avec celle de Lc 6, 21, on peut penser à tous ces pauvres que la vie n’épargne pas. Mais on peut ajouter que le terme penthos (affliction) vient d’un verbe que l’on ne retrouve qu’une fois en Mt 9, 15 : « Les invités à la noce peuvent-ils s’affliger tant que l’époux est avec eux ? » De ce fait, les affligés sont aussi ceux que l’absence ou le mépris à l’égard de Dieu attristent profondément. Jésus s’est ainsi affligé de ce que la maison de son Père soit devenue un repère de marchands et de brigands ; que la loi d’amour de son Père fut employée pour faire peser de lourds fardeaux sur les épaules des simples ; que cette même Torah soit utilisée « contre l’homme » et non pour lui. Bref, il est affligé devant cette défiguration du visage du Père !

« Heureux les miséricordieux » : dans l’Ancien Testament, la miséricorde est avant tout un attribut de Dieu. Sa miséricorde consiste d’abord à pardonner les fautes et à agir en faveur des personnes dans le besoin. Le terme que l’on traduit dans la Bible par « miséricorde » (rehem) désigne en fait l’utérus, le sein maternel.

« Être miséricordieux, c’est être “pris aux entrailles” devant une situation de mal ou de misère. (...) Les miséricordieux sont ceux qui effectivement ouvrent leur cœur aux autres et posent des gestes pour soulager leur détresse. (...) À partir d’exemples donnés en Mt 25, on peut élargir et conclure que la béatitude de la miséricorde embrasse tous les services qu’on est appelé à rendre au prochain dans la détresse ».

La parabole de Mt 18, 23-35 révèle de son côté que « le pardon exercé vis-à-vis des autres découle du pardon reçu de Dieu. (...) L’expérience d’être pardonné de Dieu nous rend normalement aptes à pardonner à notre tour à ceux qui nous ont fait du tort. L’accueil du pardon est réel, authentique, lorsque celui qui le reçoit lui donne de produire des fruits en pardonnant à son tour »[5]. Comment ne pas entendre ici en écho les paroles du Christ en croix : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » ?

On pourrait sans aucun doute appliquer une même relecture christologique à chacune des béatitudes restantes. Celles-ci nous permettent déjà de voir un peu de la beauté du visage du « plus beau des enfants des hommes ». Et à travers lui, un reflet de la beauté du Père.

 

[1] M. Dumais, Le sermon sur la Montagne (Matthieu 5-7), CE 94, Paris, Cerf, 1995, p. 18.

[2] Idem, p. 18.

[3] M. Dumais, Le sermon sur la Montagne (Matthieu 5-7), CE 94, Paris, Cerf, 1995, p. 18-19.

[4] Idem, p. 20.

[5] Ibidem, p. 23.

Formation théologique et renouveau monastique

2

Perspectives

Père Bernhard A. Eckerstorfer, OSB

Recteur de l’Athénée Saint-Anselme, Rome

 

 

Formation théologique

et renouveau monastique

 

 

À la lecture des nouvelles publications théologiques et monastiques, il est frappant de constater qu’une grande partie relève les défis de notre temps. Il ne fait aucun doute que nous sommes confrontés à un changement qui, pour beaucoup, est même un tournant vers une époque nouvelle. Comme l’Église dans son ensemble, les monastères eux aussi s’efforcent d’inventer des voies nouvelles pour l’avenir. Leur quête se fait expressément urgente lorsque la survie d’une communauté en dépend. Dans cette perspective, les questions de formation pour les bénédictins sont d’une grande actualité et de ce fait, explosives. Elles montrent si, et comment, le renouveau monastique peut réussir.

Le présent numéro de l’AIM utilise le mot-clé « aujourd’hui » pour présenter sa thématique sur la formation. La formation monastique s’est évidemment toujours efforcée de transmettre la vie bénédictine dans une conscience éveillée de la réalité de chaque époque. Il y eut bien sûr souvent un modèle unique, considéré comme durable sur des périodes plus longues – car les modèles d’église et de société perduraient eux-mêmes sur plusieurs générations. En revanche, notre situation actuelle est très confuse : en plein milieu d’un changement d’époque, des choses qui étaient évidentes auparavant ne le sont plus désormais ; mais les nouveaux paradigmes ne se sont pas encore imposés, personne ne sait à quoi ressemblera l’avenir. Nous pressentons  tous qu’il faut absolument s’engager sur de nouvelles voies. Mais lesquelles seront à même d’ouvrir de nouveaux horizons ?

Dans la situation actuelle, je suis convaincu que la théologie est un facteur décisif pour la formation des bénédictins et l’orientation nouvelle de nos communautés. Mais il faut tenir aussi l’autre volet : le monachisme pourra également jouer un rôle important dans le renouvellement de la théologie. Comme dans la vie politique, sociale et culturelle, où l’on constate une désorientation, voire même une rupture avec les anciennes institutions et les modes de pensée jusqu’alors globalement bien reçus, une transition se joue dans l’Église et la théologie. En ce domaine, le mot crise est sur toutes les lèvres. L’étymologie du vocable peut jouer le rôle de révélateur pour notre sujet : crisis signifie un discernement et une décision et les réclame tous deux.

Je voudrais traiter le sujet qui m’a été demandé en trois points. J’aborderai en premier lieu, l’initiation monastique, son sens et les formes qu’elle prend. Maître des novices pendant douze ans, j’ai moi-même, au cours de ma carrière, expérimenté la nécessité d’initiations fondamentales. Ensuite, je voudrais relire la pratique monastique comme un lieu théologique. Enfin je voudrais présenter le rôle de l’université dans le renouveau de la vie bénédictine.


La formation monastique comme processus théologique

Dans les monastères justement, nous voyons que la transmission de la foi se fait essentiellement par la pratique d’un certain genre de vie. Tant que nous sommes dans une société religieuse homogène, ses points de vue, ses us et coutumes, sont considérés comme allant de soi – puisqu’ils sont partagés et soutenus par la majorité. À partir du moment où nous entrons dans un monde pluraliste où la foi n’est jamais qu’une option parmi d’autres, il nous faut mener une réflexion sur des actes qui étaient posés jusqu’alors de manière automatique, afin de ne pas les perdre mais de les traduire autrement, pour qu’ils soient compris dans le contexte actuel.

Quand quelqu’un entre au monastère, commence un processus d’apprentissage complexe. Intégrés dans des pratiques communautaires, bien des éléments sont conscientisés au cours des premières années ; conscientisés, c’est-à-dire réfléchis, et donc aussi mis en question. Ce travail est important pour s’approprier des manières de faire qui sont enracinées dans la communauté. Et c’est ainsi que, par l’entrée de chaque nouveau membre en communauté, la vie monastique communautaire se renouvelle, actualisée dans le processus d’appropriation communautaire et individuel, vivifiée par le sentiment de vivre dans l’aujourd’hui. Ainsi elle se maintient vivante.

L’introduction à la vie bénédictine est un processus théologique. Le monachisme a toujours compris le moine comme un chercheur de Dieu, requérant un mode de penser qui soit ajusté à son mode de vie. Pour être théologien au sens premier du terme, on n’a pas besoin de faire un doctorat en théologie. Ce sont les personnes spirituellement compétentes qui mènent une vie « théologique », et qui y introduisent les autres. J’aimerais illustrer par un témoignage personnel combien l’initiation de base est essentielle. Je suis entré au monastère à 29 ans, après de longues études dans mon pays et à l’étranger. Le Père Abbé et le maître des novices m’ont dit : « Tu as déjà un doctorat en théologie. Que pourrions-nous t’apprendre encore ? » Ils pensaient que je pouvais sans difficulté servir une messe pontificale. Or je n’avais jamais été enfant de chœur, on ne m’avait jamais rien enseigné sur les cérémonies pontificales au cours de mon cursus de théologie protestante en Amérique du Nord… J’étais donc bien plus désemparé et maladroit que mon co-novice, passé directement de l’école monastique au noviciat.

Mon monastère avait surestimé l’importance de mes études universitaires pour la vie monastique ; il avait en revanche sous-estimé la nécessité d’une initiation monastique pour un jeune théologien. Cette initiation se fait avant tout par osmose. Dans tous les monastères, il y a des frères ou sœurs aînés qui mènent fidèlement leur vie pendant des décennies. Étant spirituellement bien façonnés, ils deviennent des modèles pour la génération suivante, plus par ce qu’ils sont que par ce qu’ils font, plus par leur être que par des discours. Lorsque je repense à mes premières années monastiques, c’étaient eux mes maîtres, y compris l’abbé et le maître des novices sus-mentionnés, eux qui ne se considéraient pas comme de grands théologiens.

Certes, j’ai d’abord dû apprendre quelle était ma nouvelle identité ; j’ai dû la comprendre par la réflexion. Pendant mon noviciat, il m’a été donné de pouvoir lire, parmi d’autres ouvrages de fond, une bonne partie des œuvres de mon nouveau saint Patron, Bernard de Clairvaux. Ce fut une nouvelle expérience d’apprentissage ! Je pouvais goûter la lecture, sans avoir la pression de devoir valoriser ce que j’avais lu dans des examens ou devoirs académiques. Apprendre à lire les grands textes du monachisme et l’histoire de la spiritualité, cela non plus ne fut pas immédiat pour moi. Ce fut une bénédiction que juste après le noviciat je sois envoyé à Saint-Anselme pour deux ans, là où déjà plus de cent de mes frères avaient étudié pendant des décennies. Le Credo de notre abbé à l’époque était : « Chacun des frères devrait avoir la possibilité, s’il le souhaite, de passer au moins un semestre à Saint-Anselme ».

À Rome, j’ai rencontré une théologie nouvelle pour moi. Soudainement je me retrouvais à prier et à manger avec les professeurs et les étudiants. Voilà le secret de la formation des bénédictins : le mode de vivre et le mode de penser s’interpénètrent. Cependant, la réflexion théologique sur la vie bénédictine était bien au premier plan. Elle me fut rendue accessible par quelques cours, mais plus encore par l’attention personnelle de théologiens bénédictins qui m’ont aidé à intégrer ma formation théologique antécédente dans ma vie monastique. C’est précisément ce mélange entre un style de vie concret et une compréhension plus profonde qui caractérise la vie monastique. Ce mélange ne peut pas résister aux exigences de l’époque actuelle s’il est éclaté en différents secteurs sans rapport les uns avec les autres.

Peu avant ma profession solennelle, j’ai traversé une crise. D’autres manières de vivre m’ont soudain attiré, j’eus l’impression que mes quatre années comme moine étaient une expérience arrivée à son terme. Avec le recul, j’ai pris conscience que ma décision de m’engager par la profession perpétuelle fut due en grande partie à la réflexion théologique que j’ai pu mener sur mon nouveau genre de vie, y compris par les contacts que j’avais pu nouer avec le monachisme mondial, notamment pendant mes deux années à Saint-Anselme.


L’exercice concret de la pratique monastique

Le germe d’un renouveau bénédictin se trouve dans les pratiques monastiques qu’il faut redécouvrir, comprendre à nouveau, et mettre en œuvre de manière actualisée. La formation monastique ne sert à rien quand elle présuppose trop.  Rien ne coule plus de source lorsque nous avons affaire à des jeunes dans nos communautés. Partons du plus élémentaire : les expériences qui nous semblent banales dans la vie quotidienne doivent être repensées. Quelles attitudes prenons-nous ? Quels sont les rythmes et les structures qui nous procurent de la stabilité ? Il convient non seulement d’imiter le genre de vie monastique, mais de le ressaisir de l’intérieur, et – en conséquence – de le mettre en question et donc de le modifier ; on dira aussi : de le transformer. Pour ce faire, il faut mettre en place une mystagogie des pratiques monastiques, dans laquelle déployer les éléments fondamentaux dans leur riche tradition – mais aussi les transférer dans notre monde contemporain : stabilitas et conversatio, la petite cellule monastique et la vaste enceinte claustrale, la lecture et l’autodiscipline, la solitude et la communauté, etc.

Un point tout à fait essentiel à acquérir est l’apprentissage d’une nouvelle manière de lire. Il est impossible de prévoir à l’échelle mondiale l’impact de la révolution numérique sur nos civilisations et le changement qu’elle produira sur nos sociétés. Elle peut offrir de nouvelles possibilités au monachisme. Toutefois, ne nous bouchons pas les yeux sur le fait qu’elle impose une approche de la réalité étrangère à l’esprit bénédictin. Les médias reposent sur des messages concis, pourvus de signes et d’abréviations qui restent d’actualité pendant un court laps de temps et dont l’accès est très temporaire. L’ouverture numérique au monde n’est en phase ni avec le processus réfléchi et la rédaction laborieuse d’écrits soigneusement construits, ni avec la culture livresque traditionnelle. Mais les monastères peuvent-ils s’en passer ?

Dans la lectio, les jeunes frères et sœurs acquièrent non seulement des connaissances religieuses, mais aussi une compétence théologique : pouvoir passer une heure ou au moins une demi-heure de son temps exclusivement à lire chaque jour, et ce pendant des mois et des années ! Dans la meditatio, la lecture se sédimente et se mue en sagesse. Sapientia vient de sapere qu’on peut traduire par « goûter » ou « savourer ». C’est le fondement de l’oratio. Mais combien de patience et de persévérance il faut pour l’atteindre, justement dans notre monde technologiquement si performant ! L’enseignement au noviciat doit encourager la lecture de textes théologiques qui devront être ensuite discutés. Dans ce partage, on ne donnera pas immédiatement son avis ; il faut d’abord avoir bien compris le texte : « Que dit l’auteur ? »

La formation monastique doit permettre une compréhension plus profonde de la réalité, et établir le lien entre la lecture constante de bribes de texte et une expérience de lecture holistique. Peut-être est-ce un signe de la viabilité future de nos monastères : la bibliothèque est-elle encore un lieu de vie, ou bien dégénère-t-elle en un lieu de stockage, devenue dans le meilleur des cas une salle d’exposition du passé révolu d’une recherche vivante de Dieu. Une mission théologique du monachisme aujourd’hui ne serait-elle pas essentiellement de faire renaître la culture de la lecture ? Ce ne serait pas la première fois que les monastères seraient des vecteurs-transmetteurs de civilisation.


Du monastère à l’université et vice-versa

Aujourd’hui plus que par le passé, nous constatons que les candidats  ont besoin d’une initiation à la foi. Le moine se forme en s’exerçant à comprendre et à savourer la lecture, et en découvrant tout un univers de signification religieuse. Un professeur de théologie expérimenté d’une université d’État me disait un jour : « Ceux qui ont fait un noviciat étudient différemment chez nous ». Mais je dois dire que, au moins d’après mon expérience en Europe centrale, quelques-uns de ceux qui entrent dans nos monastères ont une aversion pour la théologie universitaire. Cela vient probablement d’une part d’un rétrécissement scientifique, lorsque la théologie est étudiée comme une science sans rapport suffisant avec la foi vécue. Mais d’autre part, cela révèle aussi le manque de conscience de ce que la théologie académique peut et doit faire pour nos monastères.

L’enseignement et la recherche théologiques à l’université, donc en dialogue avec d’autres disciplines, offre son propre cadre pour la pratique et la réflexion décrites ci-dessus. Après avoir passé vingt ans dans mon monastère en Autriche, je retrouve à Saint-Anselme la liberté offerte par le cadre académique, dans lequel les études sont prioritaires mais non séparées de la vie spirituelle. Ainsi, les étudiants peuvent se consacrer à une spécialisation en philosophie, théologie et/ou liturgie, tout en faisant fructifier leurs autres attraits. La crise du Corona nous a montré comment la mission éducative peut être réalisée aussi par le biais des nouvelles technologies. Nous poursuivons bien sûr l’enseignement direct, qui intègre une discussion personnelle sur place et qui fait briller la ville de Rome en particulier, et, en elle, l’Église universelle, comme une expérience théologique. Toutefois nous élargissons de plus en plus nos propositions de cours en ligne, afin d’ouvrir aux personnes qui ne peuvent pas venir dans la Ville éternelle une participation à l’enseignement et à la recherche de Saint-Anselme.

Il ne faudrait pas sous-estimer le travail des collèges religieux ou facultés d’État qui contribue à vivifier et à rendre plausible notre existence bénédictine. Selon mes observations, les nouvelles fondations monastiques vont de pair avec une réélaboration théologique, plongeant ses racines essentiellement aux sources du monachisme ; comme l’avait prévu Vatican II, un retour aux sources (ressourcement) combiné avec la recherche de modalités adaptées aux conditions actuelles (aggiornamento). La théologie scientifique peut apporter dans ce domaine une contribution majeure. La foi vécue, telle qu’elle s’exprime dans les pratiques monastiques, nécessite une réflexion critique et la présentation de la riche Tradition à l’aune de notre temps. Cela protègera nos monastères de l’unilatéralisme, du dévotionnisme et des idéologies de tout acabit.

Les monastères riches de leur tradition théologique, ont aussi beaucoup à dire au monde universitaire d’aujourd’hui. Le doyen d’une faculté de théologie d’une université d’État a récemment déclaré regretter que la théologie universitaire soit à peine remarquée dans la société et la culture aujourd’hui. Nous voyons que le monde laïc est manifestement intéressé par le témoignage vécu de la foi. Quand on pratique la théologie comme une forme inspirée par l’expérience de la foi et l’expression d’une liturgie vivante, alors les autres disciplines (académiques) commencent à s’y intéresser et de même les personnes qui sont à la recherche d’alternatives convaincantes. Au moins pour l’Europe centrale, je peux témoigner que, par-delà toutes les crises qui affectent actuellement l’Église et son travail pastoral traditionnel, dont les monastères ne sont pas exclus, l’intérêt pour la vie bénédictine est grand et constant, tant chez les croyants que chez les sceptiques. Ils trouvent dans les monastères la réalisation de leurs aspirations à une « vie alternative » et aimeraient s’inspirer de la richesse et de la puissance spirituelle des anciennes traditions. Cela devrait nous encourager dans nos monastères à ajuster notre genre de vie bénédictin à une manière de penser adéquate, depuis le noviciat jusqu’à nos hauts lieux de formation religieuse. Le monachisme pourrait ainsi contribuer à une théologie renouvelée, au sein d’une Église missionnaire qui, selon le pape François, ne saurait compter uniquement sur les experts des universités de théologie et les bureaucrates de l’organisation ecclésiale.



Abbaye de Saint-Anselme, Rome. © AIM.
Abbaye de Saint-Anselme, Rome. © AIM.


Experientia, une expérience de formation continue

3

Perspectives

Dom Eamon Fitzgerald, Abbé général

Ordre Cistercien de la Stricte Observance

 

 

Experientia,

une expérience de formation continue[1]

 


Une chose que j’apprécie particulièrement dans le programme Experientia est la manière dont il a vu le jour. J’ai été en effet le spectateur intéressé et le témoin de sa genèse depuis le Chapitre général de 2014. Et pour moi, il ressemble trait pour trait à la parabole de la graine de moutarde de l’Évangile.

Lors de la réunion de la Commission centrale à la fin du Chapitre général de 2014, sœur Marie Mouris, du Val d’Igny, a été élue Secrétaire centrale pour la formation. Sa première tâche était de s’informer de ce qui avait été dit lors du Chapitre au sujet de la formation, ainsi que des besoins des communautés dans ce domaine. Pour avoir des données de première main, elle a écrit aux abbés et abbesses de l’Ordre, afin de s’enquérir de leurs besoins et désirs, et leur demander s’ils pouvaient proposer des membres de leurs maisons disponibles et disposés à aider les communautés dans le besoin. Parmi les réponses figurait une suggestion en faveur d’une lettre circulaire qui pourrait être diffusée pour partager les informations sur ce qui se fait, tant dans les Régions que dans les communautés, en matière de formation : sessions, cours ou autres séminaires. La suggestion a été aussitôt suivie d’effet, et la Newsletter circule maintenant régulièrement entre les secrétaires à la formation dans l’Ordre et plus largement. Cette initiative est très appréciée. Elle permet un partage d’informations, stimule la réflexion, et encourage la communication ainsi que les relations entre les secrétaires, tout en promouvant la collaboration entre eux.

Sœur Marie écoute ; elle pense également ! Au cours de l’année 2015, elle a demandé : « Comment pouvons-nous faire réfléchir les Régions sur l’intuition qui s’est exprimée au cours du Chapitre général de 2014 au sujet de la formation ? » L’intuition à laquelle elle faisait allusion s’était exprimée sous forme de question émise par l’un des capitulants : « Comment pouvons-nous promouvoir une formation mystique intégrale ? » Sœur Marie est alors parvenue à convaincre sept abbés ou abbesses d’écrire sur ce thème à partir de leur expérience, et de ce travail est sorti un petit recueil qui a été chaleureusement accueilli.

Notre programme de formation (Ratio Institutionis) parle de la communauté en tant que « formatrice ». Cette affirmation, alliée à la conviction personnelle de sœur Marie, ainsi qu’à l’expérience de certaines réunions régionales, a conduit à penser qu’il serait bon de concevoir une proposition simple pour la formation continue des frères et des sœurs de tous âges. Cela nous donnerait l’occasion de revenir ensemble à nos racines cisterciennes, d’approfondir notre identité et d’encourager l’étude individuelle et la lectio.

Lors de sa réunion en 2016, la Commission centrale a encouragé cette idée lors de la discussion sur le rapport de sœur Marie, et lui a conseillé de chercher une personne ayant la compétence et l’expérience nécessaires pour superviser un tel projet. La Commission a suggéré le père Michael Casey, de Tarrawarra, pour ce rôle, et celui-ci a généreusement accepté. Un groupe a été formé, travaillant sous sa conduite, et ensemble, ils ont élaboré le programme. Sœur Marie en a exposé avec un certain détail le contenu ainsi que la méthode au Chapitre général de 2017. Les capitulants ont alors voté leur soutien et leur encouragement en faveur du programme, comme méritant d’être présenté aux communautés de l’Ordre.

L’intitulé du programme est Experientia. Il vise à permettre aux moines et moniales d’aujourd’hui de réfléchir sur leur expérience de la vie monastique et de confronter ensuite cette expérience avec des textes choisis dans la tradition cistercienne et monastique. De cette manière, la longue expérience distillée par notre tradition pourra éclairer notre expérience actuelle et nous prodiguer encouragement, motivation, et orientation dans notre manière de vivre la grâce cistercienne  dans le monde contemporain. Neuf champs de l’expérience ont été définis, qui correspondent à des aspects importants de la vie humaine et monastique. En voici quelques-uns : « Le chemin parcouru », « Le désir libéré des désirs », « La communauté », « La prière », ou encore « Le dépouillement ». Comme le suggèrent clairement ces titres, ce programme ne concerne pas seulement les moines et moniales les plus doués pour l’étude, les universitaires, ou les intellectuels parmi nous, mais il est conçu pour les moines et moniales ordinaires. Au fond, le programme vise tout simplement à encourager la réflexion sur le vécu humain authentique, et se demander comment le vivre bien, comme moines et moniales qui appartiennent à cette tradition particulière de vie évangélique, qui s’exprime dans la règle de saint Benoît et dans la tradition cistercienne.

Je voudrais ici exprimer ma gratitude au père Michael et aux membres du groupe qui a élaboré le programme, ainsi qu’à ceux qui ont un rôle à jouer dans sa mise en œuvre. C’est un projet à l’échelle de l’Ordre, tant dans sa conception que dans sa mise en œuvre. Il est un fruit de la simplicité, sans prétention. Il est né d’un esprit à l’écoute et attentif, et il est nourri par l’amour de notre charisme cistercien, vécu dans toute sa diversité de par le monde, ainsi que par l’intelligence, la clarté de son propos et la compétence. Je le recommande chaleureusement à toutes les communautés de l’Ordre. Puisse Experientia trouver hospitalité dans nos monastères, non pas seulement comme un ajout à nos bibliothèques et nos archives, mais comme un instrument du bon travail qui nous permettra de vivre nos vies dans le monde d’aujourd’hui avec sérénité et ardeur, dans la communion d’amour du Christ. Puisse-t-il nous conduire ensemble à la vie éternelle !

 

Le programme Experientia est consultable en ligne à l’adresse suivante : https://www.ocso.org/formation/experientia/?lang=fr ; des communautés non trappistes peuvent aussi en tirer beaucoup de profit.

 

 

 

 

 

 

[1] Avant-propos du volume 1 de Experientia, disponible sur le site OCSO : https://www.ocso.org/formation/experientia. Avec l'aimable autorisation de dom Eamon Fitzgerald.

La vie monastique après le Covid19

4

Perspectives

Père Robert Igo, OSB

Prieur de Christ of the Word, (Macheke, Zimbabwe)

 

Formation permanente :

« Arrêter, regarder, écouter »

La vie monastique après le Covid19

 

 

Voici quelques réflexions à la lecture du document : « Transformer nos monastères pour une nouvelle ère » proposée par le Président de la Congrégation anglaise à la suite de la pandémie récente qui a affecté notre planète.

Il y a quelques années, au Royaume-Uni, il y a eu une campagne destinée à apprendre aux jeunes enfants à traverser la route en toute sécurité ; elle s’appelait « The Green Cross Code ». Son message était construit autour de ces mots : ARRÊTEZ-VOUS, REGARDEZ, ATTENDEZ. Ces mots me sont revenus lorsque j’ai lu et réfléchi sur la proposition du projet.

J’ai été frappé par le fait qu’il y a, au sein de la Congrégation anglaise, cinq communautés monastiques qui ne se trouvent pas au Royaume-Uni : elles peuvent donc avoir des idées très différentes du fait qu’elles ne sont pas de culture anglaise. C’est particulièrement vrai pour les fondations du Pérou et du Zimbabwe.

Au Zimbabwe, nous avons été très clairs dès le départ : notre tâche principale était d’y semer la graine de la vie monastique selon la règle de saint Benoît, et non d’y apporter les coutumes et la culture d’un monastère anglais. Cela dit, nous avons clairement annoncé que nous n’avions pas l’intention de porter un jugement sur ce que nous trouvions mais que nous voulions simplement comprendre une culture nouvelle pour nous, très différente de la nôtre. C’est pourquoi nous avons passé beaucoup de temps à essayer d’adapter ce que nous pensions être les principes clés de la vie bénédictine sans lesquels nous cesserions d’être fils de saint Benoît.

En d’autres termes, nous ne sommes pas venus fonder avec l’idée que nous avions déjà réponse à tout. Nous sommes venus avec le désir de découvrir et non de nous imposer à la culture et au peuple du Zimbabwe. J’ai le sentiment qu’un tel processus n’a jamais de fin !


Chapelle du monastère de Macheke, au Zimbabwe. © AIM.
Chapelle du monastère de Macheke, au Zimbabwe. © AIM.

À bien des égards, la vie après le Covid19 ne sera pas très différente de celle d’une fondation dans une culture nouvelle et inconnue. L’expérience des deux fondations de la Congrégation anglaise pourrait donc avoir quelque chose à montrer en termes de flexibilité, d’engagement et de patience ! Il m’est souvent venu à l’esprit au cours de ces presque vingt-cinq ans, que nous étions sur une route de foi et de confiance plutôt que de certitudes absolues.

Dans cet esprit je me demande si, comme étape initiale de ce « Projet », il ne serait pas profitable que chaque communauté de la Congrégation soit invitée à réfléchir sur les points suivants :

1- Quels ont été les deux ou trois aspects positifs de notre « confinement » en ce qui concerne

a) notre vie de prière (communautaire et personnelle),

b) la lectio et la lecture spirituelle,

c) la vie entre frères,

d) un approfondissement de la règle.

2- De quelle manière l’expérience a-t-elle renforcé notre compréhension de l’identité monastique et de notre mission ?

3- Cette expérience a-t-elle mis en évidence chez nous des forces ou des faiblesses particulières ?

4- Qu’a-t-elle révélé à propos de nos apostolats traditionnels et des éventuelles opportunités futures ?

5- Sur la base de ce qui précède, que souhaiteriez-vous bâtir ou renforcer au cours des prochains mois ?

Ce ne sont là que quelques points qui pourraient peut-être faire émerger une « expérience vécue » très utile et qui, à son tour, pourrait permettre à chaque monastère de regarder l’avenir avec espoir, puis aider la Congrégation en soutenant et en facilitant le travail de son Abbé Président et du Chapitre général.

Comme ses Constitutions l’indiquent clairement, la Congrégation anglaise est un rassemblement de monastères sui juris composés de moines ou de moniales Ce n’est pas une « entreprise » qui peut être gérée d’en haut ; la Congrégation nécessite plutôt un engagement de base avec un processus de renouveau monastique, analogue à celui décrit dans deux exhortations du pape François : Evangelii Gaudium et Gaudete et Exultate.

Comment les monastères de notre Congrégation pourraient-ils mieux répondre à la situation actuelle (avec un sens renouvelé de la mission, une faim de sainteté et de partage de la joie de l’Évangile, pour amener à une véritable mise en commun d’expériences partagées, de sagesse et de ressources) sinon en suivant les trois mots d’ordre du Green Cross Code ?

Nous devons bien sûr nous ARRÊTER et, pour bien des choses, l’obligation du confinement a créé cette opportunité. Pourtant, pour se montrer « positif », chaque monastère pourrait peut-être chercher à donner du temps à chacun personnellement – ainsi qu’à la communauté dans son ensemble – et s’engager dans une réflexion guidée et sérieuse.

Cela nous amène à REGARDER : peut-être grâce à une série de questions telles que celles posées ci-dessus mais qui pourraient facilement être améliorées afin que la Congrégation puisse poser les mêmes à tous, tout en s’attendant à recevoir des réponses bien sûr différentes.

Mais, pour éviter « l’esprit d’introspection », nous devons ÉCOUTER, non seulement pour nous-mêmes mais aussi pour l’Église dont nous faisons partie. Car c’est une chose de nous demander à quel genre de monastères nous voulons appartenir, c’en est une aussi, plus importante encore, de nous demander quel genre de monastères désire l’Église locale et nationale.

Permettez-moi d’exposer des souvenirs personnels. Lorsque nous sommes arrivés au Zimbabwe, nous avons d’abord pris contact avec les évêques, les prêtres et les religieux. Puis nous avons, dans chaque diocèse, organisé des retraites pour les prêtres et prêché dans chaque Congrégation religieuse ou guidé individuellement leurs membres.

Ce n’était pas simplement pour nous faire connaître mais pour apprendre d’eux comment nous pouvions devenir une authentique ressource spirituelle. Nous avions besoin de savoir ce qu’ils attendaient de nous en tant que moines et quels étaient leurs vrais besoins. Ce dialogue a été fructueux ; il a instauré la confiance et a naturellement conduit à une deuxième étape : l’engagement avec les fidèles laïcs. Si le monastère du Christ, Verbe de Dieu, doit être enraciné dans la terre du Zimbabwe, nous devons alors respecter cette terre et apprendre à quoi elle ressemble. Je suggère que quelque chose de semblable se produise pour tout « projet » qui voudrait transformer nos monastères après le Covid-19.

Quiconque a des notions d’épidémiologie vous dira que ce virus fera probablement partie de notre vie pendant des années, voire des décennies. Je pense au VIH : il infecte encore des milliers de personnes chaque année et pourtant aucun vaccin n’a encore été trouvé pour le combattre.

Victor Frankle a parlé du « syndrome du fil de fer barbelé » : certains détenus des camps de concentration sont morts « intérieurement » avant de mourir physiquement. Ils avaient vu le barbelé et ont perdu l’espoir, tandis que d’autres qui avaient vu le même fil savaient qu’au-delà il y avait la vie. Ce que je veux dire, c’est que beaucoup de choses positives ont déjà émergé de l’expérience de ces derniers mois et qu’elles doivent être exploitées.

Deux exemples me viennent déjà à l’esprit.

Premièrement, le renforcement de notre sens de la vie fraternelle grâce à une clôture renforcée : je suis sûr que cela a eu plus d’avantages que ce que des réunions sur « les bâtiments communautaires » n’auraient jamais permis.

Deuxièmement, la créativité dont les communautés ont fait preuve en utilisant les médias sociaux ou autres moyens pour diffuser des messes et des retraites en « streaming ». Cela a été très apprécié même si la qualité n’était pas celle de Warner Brothers ! Il faut que cela se poursuive et même se développe. Et nous devons tendre la main à l’Église locale, ou plus largement, pour obtenir des conseils et gagner en expertise.

Ce virus a mis en lumière de nombreuses opportunités pastorales passionnantes ; engager un dialogue avec l’Église dans son ensemble nous aidera beaucoup.

Le vide spirituel que ce virus a révélé demande à être comblé et nos monastères doivent se préparer et s’équiper pour partir avec des ressources spirituelles claires, tel un « hôpital de campagne ».

Si nous ne regardons pas et ne réfléchissons pas à l’Évangile et à la Règle, et si nous ne voyons pas comment ceux-ci peuvent aider les gens de notre époque, alors nous nous isolerons pour créer des programmes, des structures, des stratégies qui rempliront des livres mais ne guideront personne. Cela amènera les gens à se gratter là où ça ne les démange pas.

C’est une opportunité donnée par Dieu : elle testera vraiment l’authenticité spirituelle avec laquelle nous envisageons la vie monastique.

Le discernement vocationnel selon la règle de saint Benoît

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Perspectives

Dom Bernardo Olivera, OCSO

Ancien Abbé général des trappistes

 

Le discernement vocationnel

selon la règle de saint Benoît

 

 

Cette intervention[1] de Dom Bernardo Olivera portant sur la formation initiale nous a paru utile pour éclairer cette formation très concrètement, à partir de ce qu’envisage saint Benoît dans sa Règle.

 

L’abondance et le manque de vocations sont généralement des causes qui soulignent l’importance du discernement. Le manque de vocations invite souvent à courir le risque inconsidéré « d’essayer » des candidats ; l’abondance de vocations conduit à ne pas assez passer au tamis discrètement la récolte.

Notre objectif est de consulter l’enseignement de saint Benoît contenu dans sa Règle : un enseignement qui va de l’instant précédant l’entrée au moment de la profession monastique.

Saint Benoît avait certainement le charisme du discernement des esprits, cependant, quand il s’agit de vocations, il est très pratique : il se base sur le visible et l’observable. Voici quatre critères particuliers et généraux offerts par la règle de saint Benoît.


La patience persévérante

Le premier critère de la Règle se trouve au début du chapitre 58, il se lit comme suit :

« Quand quelqu’un embrasse la vie monastique, on ne doit pas l’accueillir trop facilement, mais, comme le dit l’apôtre, “examinez les esprits pour voir s’ils sont de Dieu”. Si donc celui qui se présente persévère dans son appel et, si au bout de quatre ou cinq jours, on voit qu’il endure patiemment les blessures qui lui ont été faites et la difficulté d’admission, et qu’il persiste dans sa demande, on lui accorde d’entrer ; il restera alors quelques jours à l’hôtellerie » (RB 58, 1-4).

Il s’agit d’un discernement préliminaire pour examiner si le candidat est touché par l’Esprit de Dieu en ce qui concerne sa venue au monastère.

Benoît indique deux points faciles à vérifier : la persévérance et la patience. Le facteur temps aidera à vérifier ces deux réalités. Si, sur une période de quelques jours, le candidat persévère dans sa demande et patiente face au retard qu’on lui oppose, on pourra dire que l’Esprit de Dieu l’a amené au monastère. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’il doive embrasser obligatoirement la vie monastique. La patience est la première vertu que doit pratiquer le candidat. La patience – avec soi-même et avec les autres – est un facteur prioritaire de persévérance dans la vie monastique. Sans patience, il n’y a pas de communion avec les souffrances pascales du Christ, ni de communion profonde et miséricordieuse avec les déficiences des frères de la communauté (RB Prol. 50 ; 72, 5).

Commentaire pastoral : Bien des fois, conditionnés par le manque de vocations, certains et certaines se précipitent pour admettre les candidats, laissant de côté ce critère que toutes les règles mentionnent ainsi que la tradition monastique en général. Pour la même raison, il est souvent omis de dire à l’avance au candidat les choses dures et âpres par lesquelles on va à Dieu (58, 8).


La vraie recherche de Dieu

Le deuxième critère bénédictin se lit comme suit :

« Observer si le candidat cherche vraiment Dieu, s’il est soucieux de l’œuvre de Dieu, de l’obéissance, des humiliations » (58, 7).

La recherche de Dieu, dans ce contexte, ne renvoie pas à la recherche d’un Dieu caché mais d’un Dieu dont nous nous étions éloignés et vers lequel nous avons décidé de revenir, un Dieu qui a précédé notre recherche en nous cherchant d’abord (Prol 2, 14 ; 58, 8). Notons que Benoît recommande « d’observer ». En d’autres termes, les critères de discernement qu’il propose ne nécessitent qu’une observation attentive. Le texte suggère que ceux qui observent soient l’ensemble des frères de la communauté. Ce qui précède suppose que l’ancien (senior), capable de gagner des âmes (le maître des novices), soit particulièrement responsable de cette observation… Le soin qui caractérise l’observation est compris comme une observation attentive. Cette attention particulière se réfère à son intensité et surtout à sa durée. Ce que la subtilité et la perspicacité ne font pas, se fait facilement avec le temps. Le passage du temps révèle les cœurs. L’objet d’une observation attentive n’est pas l’intention (invisible) du candidat à la vie monastique mais son comportement (visible) et ce, dans une triple perspective : le don de soi à la vie de prière, l’acceptation de la volonté des autres et tout ce qui met l’orgueil du candidat sous ses pieds.

Notons qu’il ne suffit pas de se dédier à la prière, à l’obéissance et à l’humilité, mais d’y être livré dans une acceptation dévouée, fervente et pleine de bon zèle.

- L’Œuvre de Dieu

En ce qui concerne l’Œuvre de Dieu, la prière y occupe la première place. Benoît est cohérent avec ce qu’il dit au tout début de la Règle :

« Tout d’abord, lorsque vous vous préparez à faire du bon travail, demandez-lui avec une prière très insistante qu’Il le mène à bonne fin… » (Prol. 4).

Et, par souci de clarté, on affirmera pour ne pas laisser de place au doute : « Ne rien préférer à l’Œuvre de Dieu » (43, 3). Notons que l’Opus Dei se réfère à l’office divin, mais en relation avec l’effort général d’attention à Dieu (cf. 19, 1-2 ; 7, 10 ss.).

Commentaire pastoral : Il ne s’agit pas seulement d’observer la « demande » du candidat pour sa participation active et consciente à l’Œuvre de Dieu... mais aussi sa manière d’intégrer ce que les formateurs lui proposent dans l’ordre de la praxis : utilisation des livres de chœur, chant ; étude : histoire, théologie, structure de la liturgie des heures ; mystagogie : prière des psaumes, que l’esprit soit d’accord avec le cœur...

- L’obéissance

L’obéissance bénédictine est une conséquence de la prière (cf. 6, 2), donc elle comporte aussi une certaine primauté. Le premier degré d’humilité est l’obéissance sans délai (5, 1).

La demande d’obéissance (ferveur, bon zèle) conduit à obéir non seulement aux supérieurs mais aussi à tous les frères de la communauté (72, 6). Cette obéissance unit à Jésus Christ, qui a dit : « Je ne suis pas venu faire mon volonté, mais celle de celui qui m’a envoyé » (RB 7, 32 citant Jn 6) .

Commentaire pastoral : Il faut garder à l’esprit qu’il existe deux types d’obéissance par rapport à la liberté :

– l’obéissance par coercition : ce qui fait agir, c’est la peur ;

– l’obéissance par conviction : ce qui fait bouger, c’est le choix.

Dans la première forme d’obéissance, la liberté est conditionnée par la peur de la punition ; dans le second cas, le libre arbitre prévaut (liberté motivée par la raison) : il s’identifie à l’obéissance volontaire dont parle Perfectae caritatis.

- Opprobia

Les opprobres, si l’on regarde la possible source basilienne du texte (Basile, Règle, 6-7), se réfèrent aux tâches modestes et vulgaires, considérées comme serviles dans le monde séculier.

Saint Benoît prend en charge toute la vie du candidat pour aider l’humilité par des inévitables humiliations (cf. 7, 44-54). C’est ainsi que le candidat à la vie monastique commence par adhérer à Jésus Christ qui se présente comme doux et humble de cœur et qui est venu pour servir et non pour être servi (Mt11, 29 ; Mc10, 45) .

Commentaire pastoral : Il ne s’agit pas d’être humilié exprès et intentionnellement, mais d’accepter une vie de service et de simplicité.

- Conclusion

Benoît est très concret : la recherche de Dieu se manifeste en combattant l’égoïsme et l’orgueil car ils empêchent la communion avec Jésus Christ et avec son prochain.

Notons également que les trois critères proposés par le Patriarche trouvent une certaine correspondance avec l’échelle de l’humilité. En effet, le premier degré d’humilité correspond à la relation du moine avec Dieu ; les degrés 2 à 4 se réfèrent à l’obéissance ; les degrés 5 à 8 proposent des façons de s’abaisser en lien avec la honte ou l’humiliation.

Pour des raisons que nous ne connaissons pas – littéraires ou pédagogiques ? – Benoît ne mentionne pas le silence comme critère de discernement ; cependant, les degrés 9 à 12 de l’échelle d’humilité nous en parlent.

En résumé, les propos de saint Benoît peuvent être reformulés en deux questions : Le candidat à la vie monastique cherche-t-il à suivre et à imiter le Christ dans sa prière, son obéissance et son abnégation ?  Prière, obéissance et humilité sont-elles au service d’une vraie recherche de Dieu ?


Le jeune saint Benoît reçoit l'habit des ermites du prêtre Romain. Fresque du monastère de Subiaco (Italie).
Le jeune saint Benoît reçoit l'habit des ermites du prêtre Romain. Fresque du monastère de Subiaco (Italie).

L’observance de la Règle

Le troisième critère clé consiste dans la confrontation avec la Règle de vie de la communauté.

Saint Benoît dit qu’elle doit être lue au candidat trois fois en entier avant de faire sa promesse finale. La capacité du candidat à observer patiemment ce qu’elle prescrit est également un critère de discernement (58, 9-16).

Commentaire pastoral : Les comportements obéissants et humbles doivent vivifier l’observance de la Règle entière, cette observance étant une preuve supplémentaire de la recherche de Dieu. En plus de la règle de saint Benoît, le candidat doit connaître les coutumes de l’Ordre contenues dans les Constitutions et les Usages de la communauté.


Le bon zèle

La demande que le candidat à la vie monastique doit manifester est intimement liée au bon zèle, typique de quelqu’un qui décide de s’éloigner des vices et de diriger ses pas vers Dieu. Par conséquent, le chapitre 72 de la Règle, sur le bon zèle ou l’amour plus ardent, offre des critères supplémentaires pour vérifier le don de sa vie et sa croissance dans la vie divine.

En bref, les critères du bon zèle peuvent être présentés comme suit :

– se respecter les uns les autres (honneur) ;

– se soutenir mutuellement (patience) ;

– s’obéir mutuellement (obéissance) ;

– renoncer à soi-même, pas à son voisin ! (abnégation-oblation) ;

– s’aimer (fraternité, sororité) ;

– craindre Dieu avec amour (début de la sagesse) ;

– aimer l’abbé / cela avec une affection sincère (filiation) ;

– ne rien préférer au Fils unique ! (Christocentrisme).

Commentaire pastoral : Un novice qui ne brûle pas, au moins parfois, d’un zèle ardent même s’il est un peu excessif, court le risque de devenir un médiocre profès solennel. La sagesse populaire pourrait traduire ainsi ce texte de la Règle : un nouveau balai balaye bien et un vieil âne « n’arrive pas à trotter ».


Conclusion

Il est évident que ces critères, en particulier le critère du bon zèle, ont une valeur, non seulement pour l’entrée dans la vie monastique et la persévérance, mais aussi pour le passage du moine et de la moniale dans la vie éternelle.

La doctrine du Patriarche, en raison de sa base évangélique, conserve toute sa valeur. L’enseignement de saint Benoît exposé ci-dessus doit être pris en compte et retraduit pour les circonstances du monde d’aujourd’hui.

La manière dont ses principes sont incarnés peut changer et s’enrichir.

 

[1] Intervention à la session des formateurs de l’ABECCA (2019).

La formation des bénédictins et bénédictines en Corée du Sud

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Perspectives

Sœur Marie-Enosh Cho, OSB

Prieure de Busan (Corée du Sud)

 

La formation des bénédictins

et bénédictines en Corée du Sud

 

 

À l’occasion d’un questionnaire lancé par l’AIM dans différentes régions du monde au sujet de la formation monastique, une des réponses portait sur la formation monastique en Corée du Sud. Nous croyons intéressant de donner cette contribution telle quelle, car elle rend compte d’un état des lieux dont beaucoup de points recoupent des préoccupations et des propositions d’autres régions du monde.

 

I- Formation initiale, noviciat

Chaque Congrégation gère son propre programme de formation durant la période initiale. La formation porte sur la prière, l’étude, le travail, la vie communautaire ; il peut y avoir des séminaires ou des ateliers destinés à mieux comprendre la nature humaine.

Entre l’entrée dans la communauté et la première profession s’écoulent en général quatre ans pour les femmes (un an d’aspirat, un an de postulat, deux ans de noviciat) et deux à trois ans et demi pour les hommes.

Certaines Congrégations ont leurs propres classes de spiritualité, de catéchèse et de théologie pour la formation initiale ; d’autres envoient les candidat/es à l’institut de théologie d’une autre Congrégation religieuse ou du diocèse. Pendant cette formation, l’attention porte sur la vie de prière, l’éducation, l’expérience de la vie religieuse.

– Cours : Bible, théologie dogmatique, liturgie, spiritualité, psychologie, doctrine sociale de l’Église, règle de saint Benoît, constitutions, statuts et coutumes de la Congrégation, psychologie, écologie, anglais, latin, musique liturgique, orgue.

– Séminaires sur la compréhension de soi et des relations, communication.

– Accompagnement spirituel régulier et aide psychologique si besoin.

– Expérience d’apostolat temporaire.

 

II- Juvénat

1- Durée

Femmes : cinq à six ans.

Hommes : trois à sept ans.

Novices bénédictines de Corée du Sud.
Novices bénédictines de Corée du Sud.

2- Contenu de la formation

Pour les femmes :

– Orientation spirituelle avec la maîtresse des professes temporaires : réunions et retraites régulières.

– « Second noviciat » d’un an avant les vœux perpétuels : travail et études ; les trente jours d’exercices spirituels de saint Ignace de Loyola.

– Réunions régulières des jeunes professes au sein de chaque Congrégation.

– Formations diverses selon les missions d’apostolat.

– Travail au sein de la Congrégation et/ou missions apostoliques pour l’Église.

– Expérience de la mission et apprentissage de l’anglais pour les futures missionnaires.

– Rencontres régionales mensuelles pour les professes temporaires.

Pour les hommes :

– Études de philosophie et de théologie au séminaire en vue du sacerdoce. Les moines qui ne sont pas destinés à être prêtres étudient aussi la théologie et d’autres matières nécessaires à la mission apostolique.

– Participation à des séminaires de psychologie spirituelle pour la compréhension de soi.

– Demande de conseils, individuellement ou en groupe.

– Participation à des missions et des œuvres apostoliques.

 

3- Programmes de formation inter-Congrégations

Réunions annuelles pour les jeunes profès des ordres bénédictins coréens.

Conférences internationales pour les jeunes profès de chaque congrégation.

Session de formation pour les profès et professes temporaires.
Session de formation pour les profès et professes temporaires.

III- Formation continue

1- Programmes de formation continue organisés  indépendamment par chaque Congrégation

Pour les femmes :

– Participation aux programmes de formation continue proposés chaque année et portant sur la doctrine de l’Église, le renouveau de la vie religieuse, la compréhension de la nature humaine.

– Participation aux programmes de formation continue organisés par les Congrégations.

– Retraite de trente jours pour les 10e, 25e et 40e anniversaires de profession religieuse.

– Participation au programme de formation pour un renouveau, dans les six à douze mois avant ou après le jubilé d’argent (25 ans).

– Séminaires de formation pour les sœurs aînées.

– Pèlerinage à l’étranger.

Pour les hommes :

– Participation aux formations et séminaires prévus au sein de la congrégation.

– Pèlerinage à l’étranger.

 

2- Participation à des cours

Ces cours, qui portent sur la croissance personnelle, le mitan de la vie, la responsabilité de mouvements, sont proposés par l’Institut de théologie et l’Institut de formation et sont organisés par l’association des supérieurs majeurs.

 

IV- Séminaires et rencontres des responsables de formation

1- Préparation destinée aux formateurs qui seront  en charge de la formation initiale ou continue

Après la profession perpétuelle, cours portant sur la théologie, les Écritures, le monachisme, la règle de saint Benoît, la psychologie spirituelle, etc.

Cours de formation de formateurs, en Corée ou à l’étranger.

Formation à l’accompagnement spirituel : l’association des supérieurs majeurs anime un stage d’un an.

 

2- Formation continue des responsables de formation

Les formateurs se réunissent chaque année : ils établissent le programme des réunions et organisent des séances de discussions sur les sujets retenus.

Les réunions de formateurs sont très actives au sein de l’association (formation initiale, formation continue, vie religieuse et grand âge…).

Participation à des rencontres internationales de formateurs organisées par la Confédération bénédictine.

 

V- Formation des supérieurs

Des conférences et des réunions destinées aux supérieurs bénédictins et bénédictines sont organisées deux fois par an par l’association des supérieurs majeurs.

Les supérieurs des congrégations se réunissent aussi pour entendre une conférence ou discuter sur un sujet donné.

Les supérieures des petites communautés de bénédictines se réunissent chaque année pour se former et discuter de leur rôle et de leur responsabilité.

Il y a aussi des réunions destinées aux cellériers.

 

Informations supplémentaires concernant  la formation des bénédictins coréens

Les Ordres bénédictins de Corée appartiennent aux congrégations des bénédictins de Saint-Ottilien ou de Tutzing (Allemagne), des sœurs olivétaines (Suisse), des frères olivétains (Italie). Ces Congrégations – à l’exception de celle des frères olivétains qui se sont installés en Corée du Sud dans les années 1980 – ont toutes commencé en Chine ou en Corée du Nord, pays maintenant sous régime communiste. Les communautés, qui ont toutes connu des expatriations, des exils et des emprisonnements de la part des gouvernements communistes, sont alors parties en Corée du Sud.

Les bénédictins coréens ont grandi et ont trouvé leur stabilité ; ils peuvent témoigner de la vie et de la spiritualité bénédictines dans l’Église catholique coréenne, et servent l’Église par divers ministères apostoliques.

Les bénédictines de Tutzing et les olivétaines ne sont pas cloîtrées et sont chargées de ministères apostoliques ; elles constituent un grand groupe comportant des centaines de membres. Ce qui distingue la vie des sœurs bénédictines coréennes est le fait qu’elles ont des ministères apostoliques et vivent en petites communautés.

Même si le nombre de vocations a fortement diminué en Corée au cours des vingt dernières années, il reste relativement important par rapport à d’autres pays et ceci est probablement dû à l’effort fait pour la formation initiale et les études. La Corée était un pays de mission ; la catéchèse, la théologie, les Écritures, la spiritualité ont été considérées comme primordiales pour la formation initiale et l’approfondissement de l’esprit chrétien ; tout ceci a favorablement influencé l’apprentissage et la compréhension des principes fondamentaux de la vie consacrée.


Jeunes frères de l’abbaye de Waegwan (congrégation Sankt Ottilien).
Jeunes frères de l’abbaye de Waegwan (congrégation Sankt Ottilien).

Monastic Formators’ Programme

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Perspectives

Père Brendan Thomas, OSB

Abbaye de Belmont (Royaume-Uni)

 

Monastic Formators’ Programme

 

 

Il y a longtemps, des communautés monastiques du monde entier ont demandé à l’Institut monastique de Saint-Anselme de réaliser un cours spécialement destiné aux formateurs dans un esprit de sagesse partagée. Ce programme a été mis en place chaque année puis tous les deux ans depuis 2002 ; une nouvelle édition est actuellement en préparation pour 2022. C’est un programme distinct de l’Institut monastique de Saint-Anselme (qui a son propre directeur et son équipe d’animation), mais ce Monastic Formators’ Programme (MFP) est organisé en pleine collaboration avec l’Institut monastique et bénéficie de l’enseignement de quelques-uns de ses professeurs aussi bien que d’intervenants extérieurs à Rome.

Une trentaine de personnes environ, bénédictins, bénédictines, cisterciens et cisterciennes, participent aux cours qui sont donnés exclusivement en anglais. Tous les participants doivent avoir une connaissance pratique de la langue anglaise, en particulier ceux de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine. Le programme dure trois mois ; il est ouvert à des moines et moniales vivant sous la règle de saint Benoît et engagés dans la formation ou se préparant à exercer une responsabilité de formation dans leur communauté.

Les frais s’élèvent à environ 7 000 euros, mais les monastères pour qui une aide financière serait nécessaire peuvent en faire la demande et recevoir une bourse grâce à la générosité de personnes désireuses de soutenir le programme.

Des temps sont prévus pour découvrir quelques-unes des richesses qu’offre la ville de Rome, mais aussi quelques lieux en lien avec la vie de saint Benoît : Norcia, Subiaco, et le Mont-Cassin. Le programme se déroule la moitié du temps à Saint-Anselme (Rome) et l’autre moitié à Assise.


Caractère et but du programme

Le MFP est un programme intensif qui demande un sérieux investissement dans l’étude durant cette période de trois mois.

Le but de ce programme se décline en trois accents :

ACADÉMIQUE : pour donner une vue large et suffisamment profonde sur la tradition monastique et ses valeurs.

PÉDAGOGIQUE : pour réfléchir à la manière de transmettre cette tradition avec amour et enthousiasme.

PASTORAL : pour aborder les questions de développement et de discernement humain et spirituel.

 

Descriptif du programme

Excursion du groupe MFP.
Excursion du groupe MFP.

Ce programme est enraciné dans l’enseignement sur la tradition monastique et en particulier celle de saint Benoît. Il se compose de différentes matières :

– des cours sur des sujets relatifs à la tradition monastique et à la formation aujourd’hui ;

– des groupes de réflexion et d’échanges pour partager les expériences multiculturelles des participants entre eux et avec des experts ;

– des excursions et des visites de monastères et de lieux historiques du christianisme ;

– une vie communautaire basée sur l’Opus Dei et la prière personnelle, pour les participants de différents pays et de cultures variées.

Contenu du programme

Le contenu du programme de base est stable avec de nouveaux éléments de temps en temps.

Parmi les éléments principaux se trouvent : la dynamique monastique pour croître comme disciple chrétien ; l’écologie bénédictine ; la lecture de la règle de saint Benoît sur le terrain (Subiaco, Mont-Cassin) ; l’art de gagner les âmes ; le soin pastoral des novices ; la dimension pascale de la vie monastique (durant la Semaine sainte) ; l’appel à être humain ; le discernement des vocations ; l’enjeu d’une vie d’amitié dans le célibat en communauté ; les grandes sources de la tradition monastique : Basile le grand, Jean Cassien, la règle du Maître, les Pères du Désert ; Augustin d’Hippone ; l’histoire monastique : depuis saint Benoît jusqu’aujourd’hui ; Lectio divina ; les psaumes ; l’apprentissage de la prière ; le témoignage de la vie communautaire ; la conversion ; les vœux et l’engagement monastique ; l’accompagnement spirituel dans le contexte monastique.

Équipe de direction, les membres permanents

Le père Brendan Thomas, osb, de l’abbaye de Belmont (Angleterre) où il est actuellement prieur et maître des novices. Il est le directeur du programme depuis les débuts en 2002.

Le père Javier Aparicio est moine de Saint-Ottilien ; il est prieur de la communauté de Rabanal del Camino dans le nord de l’Espagne. Impliqué dans le travail de formation pour la congrégation de Saint-Ottilien ; il est membre du Conseil. C’est un ancien participant du MFP dont il a rejoint l’équipe dirigeante en 2019.

Le père Mark Butlin, osb, directeur associé, est un moine de l’abbaye d’Ampleforth (Angleterre) ; il a acquis une grande expérience internationale en travaillant pour l’AIM où il a des responsabilités pour l’Asie et l’Afrique anglophone. Il a organisé auparavant le programme de recyclage à Saint-Anselme. C’est l’un des initiateurs de la conception du programme.

Professeurs invités

Les cours ont permis de réunir ces derniers temps quelques-uns des meilleurs formateurs du monde monastique et certains des meilleurs professeurs. Bien que le contenu pédagogique exact puisse varier d’une année à l’autre, des contributeurs sont venus ou viennent encore régulièrement, dont : sœur Aquinata Böckmann, osb, de Rome ; père Abbé Bernardo Bonowitz, ocso, du Brésil ; père Michael Casey, ocso, d’Australie ; frère Colmán Ö Clabaigh, osb, d’Irlande ; père Columba Stewart, osb ; père Jeremy Driscoll, osb ; Père Abbé Gregory Polan, osb, et sœur Joséphine Mary Miller, de Grande Bretagne.

 

Programme 2022

Il n’y aura pas de programme en 2021 en raison de la pandémie. Le prochain programme se déroulera de mars à juin 2022.

Les formulaires d’inscription à ce programme peuvent être téléchargés à partir du site ou envoyés en pièce jointe par courriel (contacter le père Brendan si vous souhaitez plus d’informations).

La date de clôture des candidatures est fixée au 30 septembre 2021. Les candidatures arrivant après seront examinées s’il reste des places. Les frais d’inscription à ce programme devraient être de 6 900 euros tout compris ; c’est le coût réel, par personne, de la mise en œuvre de ce programme. Grâce à de généreux donateurs qui soutiennent le programme, des bourses d’étude et des aides pourront être accordées aux communautés qui en ont besoin, mais en nombre limité.

 

Programme 2019

Le programme 2019 fut un succès. Il y avait vingt-trois participants issus de vingt pays différents : dix femmes et treize hommes, cisterciens et bénédictins de diverses Congrégations. Nous espérons et nous prions pour que leurs trois mois d’étude et de réflexion puissent enrichir leurs communautés au cours des années à venir.

Nous avons été particulièrement heureux d’accueillir de nouveaux enseignants, dont le père Mauritius Wilde, prieur de Saint-Anselme, et le frère John Mark Falkenhain, moine de Saint-Meinrad où il est professeur de psychologie. Le fait que la première partie du programme se soit déroulée à Saint-Anselme a été très apprécié par les formateurs et les étudiants. Ce fut une bonne chose de rejoindre la grande famille bénédictine, bien que le groupe MFP conserve sa propre identité, sa liturgie et son rythme de vie. C’était un lieu idéal car central et paisible.

 

Pour tout contact et informations, s’adresser à :

Dom Brendan Thomas, Directeur

Monastic Formators’ Programme

Belmont Abbey,

Hereford HR2 9RZ

Great Britain

brendan@belmontabbey.org.uk

Tél. : (+44) 1432 37 47 34

Fax : (+44) 1432 37 47 11

Site internet : www.monasticformators.org

La formation pour les formateurs et formatrices des monastères de Madagascar et l’Océan Indien

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Perspectives

Sœur Agnès Bruyère, OCSO

Prieure de Masina Maria, Ampibanjinana (Madagascar)

 

La formation pour les formateurs et formatrices

des monastères de Madagascar et l’Océan Indien

 

 

Dans le bulletin de l’AIM 116 de 2019, le père Christophe Vuillaume, moine bénédictin de Mahitsy,  a donné un excellent aperçu de la vie monastique à Madagascar. Après avoir mentionné qu’à présent les frères et sœurs malgaches de nos monastères prennent en main les responsabilités majeures des communautés, il ajoute : « Nous vivons à Madagascar  un moment crucial où notre unique vocation à “chercher Dieu” dans la vie monastique va devoir s’exprimer pleinement, et sans doute s’enrichir aussi, dans et à travers la culture locale, chez des moines et des moniales qui auront à la traduire selon leurs grâces propres et celles de leur peuple. Une tâche à la fois délicate et passionnante, une responsabilité que nul ne peut assumer à leur place ».

C’est dans ce contexte particulier que nous devons procurer à nos formateurs et formatrices une formation adéquate, à la fois inculturée et soucieuse de transmettre ce qui est vraiment essentiel. En effet, les vocations sont nombreuses dans la plupart de nos maisons, surtout celles qui sont situées dans les terres d’évangélisation plus anciennes, notamment les hautes terres de Madagascar. L’âge moyen de nos communautés n’est pas très élevé et des fondations assez rapprochées ces dernières années ont disséminé des cadres aux quatre coins de l’Ile et même jusqu’aux Seychelles. Les dix-neuf communautés monastiques de notre grande région ont été fondées entre 1920 et 2014, mais huit d’entre elles ont moins de 30 ans, dont cinq sont des fondations malgaches.

Les Conférences des supérieurs et supérieures majeurs de Madagascar organisent des formations et des sessions pour les maîtres et maîtresses des novices de toutes Congrégations. Certaines de nos communautés y participent régulièrement. La formation à Antananarivo dure une année scolaire, au centre Lovasoa. Les sessions d’une semaine sont annuelles et portent sur des thèmes variés : le droit canonique de la vie religieuse, l’accompagnement, la psychologie des jeunes et l’affectivité face à la vie religieuse, la spiritualité bénédictine, etc. Ces rencontres et enseignements communs avec les Congrégations apostoliques sont précieux parce qu’ils aident les formateurs à mieux comprendre les défis de la jeunesse, les changements de civilisation, les attentes des jeunes et les obstacles qu’ils rencontrent dans l’épanouissement de leurs vocations. Mais pour ce qui est de la vie monastique, nous avons senti la nécessité de procurer des sessions spécifiques données par des intervenants qui connaissent bien notre forme de vie. Plusieurs formateurs de nos communautés ont suivi des formations en France, comme la formation Ananie qui est pluri-culturelle et très appréciée.

En plus de tout cela, au niveau de la Conférence des monastères de Madagascar et de l’Océan Indien, nous essayons de proposer une session pour les formateurs monastiques que nous aimerions voir revenir tous les deux ans ; en fait, entre 2012 et 2019, nous avons pu en organiser trois.

La première a eu lieu en avril 2012, à Ampibanjinana (Fianarantsoa)  animée par Mme Thérésa, psychologue, sur le thème : « Compétence personnelle dans le rôle de maîtresse des novices : transmettre le charisme » pour un petit groupe de neuf sœurs, six carmélites, deux bénédictines et une cistercienne.

En 2016 à Antsirabe c’est sœur Marie-Florence et sœur Clarisse-Odette, pfm, qui animaient la session sur le thème : « S’outiller afin de s’aider soi-même et aider les autres » : vingt-et-un participants (sept carmélites, quatre clarisses, cinq bénédictines, une cistercienne, deux cisterciens, deux moniales Trinitaires).

En 2019, la session durait deux fois quatre jours : sœur Marie-Florence et sœur Clarisse-Odette assuraient les quatre premiers jours, toujours sur le thème de l’accompagnement et pour les quatre derniers jours, le P. Georges, s.j., apportait un enseignement sur le discernement dans la formation ; un dernier jour de visite de deux monastères de Fianarantsoa clôturait la session. Il y avait plus de quarante participants, presque toutes les communautés ayant envoyé au moins deux personnes. Maîtres des postulants, des novices, des jeunes profès, supérieurs… tous les acteurs de la formation monastiques étaient représentés.

Lorsqu’on interroge les formateurs et formatrices sur leurs attentes de formation, il est très souvent question de l’accompagnement et du discernement. La formation monastique concerne tout l’être et pas seulement le domaine intellectuel. Il y a parfois un grand décalage entre la vie quotidienne des jeunes à la maison, surtout à la campagne, et la vie au monastère. Le maître et la maîtresse des novices doivent être vigilants sur tous les fronts : formation humaine, affective, culturelle, intellectuelle, spirituelle. Ils doivent aussi veiller à ce que les différentes cultures au sein du noviciat ne soient pas sources de conflit mais puissent s’harmoniser dans une véritable communion. C’est une mission qui requiert une grande ouverture et beaucoup de qualités humaines, notamment d’écoute, qui s’apprennent davantage par les conseils d’un ancien ou d’une ancienne que dans les livres.

Durant les trois sessions inter-monastères, en plus des enseignements très riches mis en œuvre avec une pédagogie vivante (alternance de conférences, de partages en petits groupes, de jeux de rôle et d’exercices de détente), chaque participant avait la possibilité d’un entretien particulier avec l’un des intervenants qui a été extrêmement apprécié. Les sessionnistes ont pris conscience que « notre mission auprès des novices commence par nous-mêmes ».

Les sujets mis en œuvre par sœur Marie-Florence et sœur Clarisse ont été : les étapes du développement psychique, la gestion des émotions et des conflits et les conditions pour être formateur ou formatrice. P. Georges a abordé les fondements bibliques du discernement, l’art d’aider les jeunes à devenir adultes et matures dans leur relation avec Dieu et dans leurs responsabilités. Il a mis en lumière les limites de notre discernement toujours en combat, en recherche. Il a insisté sur la nécessité pour le formateur de cultiver une relation profonde avec le Christ qui demeure l’unique fondement et le but de la formation et de toute la vie du moine.

La demande de session de ce style est très grande ; la difficulté à trouver des intervenants qui connaissent les exigences spécifiques de la vie monastique, ainsi que les difficultés de déplacement nous freinent. C’est grâce à l’aide de l’AIM que les formateurs ont pu venir si nombreux en 2019 à Maromby, nous en sommes tous très reconnaissants. Nous espérons aussi pouvoir accueillir pour les années à venir des moines ou moniales expérimentés de l’extérieur pour aider nos formateurs et supérieurs.


La Structure Sainte-Anne

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Perspectives

Dom Olivier-Marie Sarr, OSB

Abbé de Keur Moussa (Sénégal),

Président de la Structure Sainte-Anne

 

La Structure Sainte-Anne

Former des enseignants dans les monastères

de l’Afrique de l’Ouest

 

 

Pour répondre à un réel besoin de moines et moniales enseignants bien formés dans leurs monastères respectifs, les supérieurs des monastères francophones de l’Afrique de l’Ouest ont eu la belle idée de créer, il y a quelques années, la Structure Sainte-Anne (SSA). Cet article a l’intention de présenter sa mission, ses objectifs et quelques perspectives d’avenir.


Sa mission : une initiation

« Comme Sainte-Anne a initié sur les voies de la sagesse, la Vierge Marie – qui a donné au monde la Sagesse Éternelle du Père –, cette structure veut initier des frères et des sœurs des monastères de l’Afrique de l’Ouest à former leurs frères et sœurs dans la quête de Dieu, par l’enseignement de la théologie monastique. » (Statuts de la Structure Sainte-Anne)

C’est à travers ces quelques lignes que les supérieurs des monastères francophones de l’Afrique de l’Ouest ont voulu définir la finalité de cette plateforme, et justifier en même temps le choix de la dénomination de cette structure de formation placée sous le patronage  de sainte Anne. L’analogie du rôle de sainte Anne est, en effet, convoquée pour motiver le choix d’une méthode de transmission chère aux Africains : celle de l’initiation. Ce terme évoque, en effet, un maillon essentiel de l’éducation traditionnelle africaine. L’initiation est ce processus de transmission qui obéit à un rite de passage que nous pourrions comprendre doublement : passage d’un état de « mineur » à un statut de « majeur » à travers un passage (transmission) d’une tradition, de connaissances généralement réservées aux adultes. Pour l’appliquer dans le contexte monastique africain, la Structure veut offrir une formation aux moines et aux moniales, bénédictins et cisterciens d’Afrique de l’Ouest francophone qui dispensent déjà un cours dans les monastères ou qui se préparent à enseigner. Autrement dit, elle s’intéresse aux frères et sœurs qui ont pu bénéficier d’une formation philosophique et théologique in loco grâce aux cours dispensés par leurs aînés dans la vie monastique, ou à travers l’apport non négligeable de professeurs externes, ou bien en fréquentant un séminaire ou une université catholique.

 

Ses quatre objectifs

Généralement, au sortir de plusieurs années de formations, ces nouveaux formés sont appelés à transmettre à leur tour les connaissances acquises. Or, conclure une formation avec souvent de très bons résultats ne signifie pas pour autant être en mesure de préparer et de transmettre le contenu reçu et souvent même bien assimilé. C’est justement à ce niveau qu’intervient la SSA, puisque ses fondateurs se sont fixé quatre principaux objectifs :

1. Former des enseignants à préparer un cours en Bible, en théologie monastique, en liturgie, en insistant surtout sur le contenu, la pédagogie et à offrir des pistes de recherche.

2. Permettre aux monastères d’Afrique de l’Ouest francophone de disposer, à moyen terme, de frères et de sœurs spécialisés dans les matières citées plus haut.

3. Stimuler la vie intellectuelle en milieu monastique.

4. Contribuer au développement d’une réflexion monastique en terre africaine.

Pour atteindre progressivement ces objectifs, il faut nécessairement s’assurer que le formateur a acquis une bonne méthode de travail et une solide méthodologie scientifique pour préparer sérieusement un cours avec l’élaboration d’un plan équilibré et bien structuré et d’une bibliographie riche et à jour. Puisque la méthodologie constitue, avec la pédagogie, la clef de la transmission du savoir, nous avions voulu – pour la session initialement prévue cet été (mais renvoyée l’année prochaine à la même période en raison de la crise sanitaire) – consacrer un module à la méthodologie (pendant un mois). Il nous paraissait, en effet, essentiel d’offrir à nos jeunes enseignants les outils didactiques, pédagogiques et méthodologiques dont ils ont besoin pour pouvoir mener à bien la fonction qui leur est/sera confiée. Mais, nous ne devrons pas nous en arrêter là. D’autres chantiers doivent être explorés.

 

Quelques perspectives

Étant donné la périodicité irrégulière des sessions (environ tous les quatre ans) à cause de la distance entre les monastères, des moyens financiers et logistiques limités, la SSA devrait continuer à être un outil permanent au service de la formation des enseignants de nos différents monastères. Par conséquent, elle est appelée à susciter et à créer une réelle solidarité entre ses différents membres en matière de formation intellectuelle. Une telle entraide consisterait par exemple à répertorier et mettre à jour la liste des enseignants de nos monastères et leur permettre, chacun selon sa spécialisation, de pouvoir travailler ensemble, de s’entraider, d’échanger des cours, du matériel didactique. Pour y arriver, nous pensons à la création d’une plateforme sur internet ayant la finalité d’offrir à tous nos monastères d’Afrique de l’Ouest l’opportunité de consulter ou de visualiser des cours, de lire ou de télécharger une bibliographie, des articles, des recensions avec l’assistance de l’Athénée de Saint-Anselme, de l’AIM et d’autres structures équivalentes. Nous pourrions ainsi tenter de suppléer à la pauvreté de nos bibliothèques. Mais pas seulement. Nous savons que certains monastères n’ont pas toujours le personnel compétent in loco pour les études de leurs jeunes en formation. Il reviendrait au directeur de la Structure Sainte-Anne et à l’équipe d’animation de conseiller les supérieurs sur les structures de formations existantes dans notre sous-région et qui permettent une heureuse intégration entre vie monastique et vie intellectuelle. Le studium de philosophie et de théologie du monastère Sainte-Marie de Bouaké en est une belle illustration.

En définitive, l’initiation évoquée plus haut est un processus de maturation ; elle est dynamique et elle offre toujours un éventail de possibilités qui allient tradition, progrès et esprit d’initiative. Certes, les défis d’hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui, mais la formation demeure toujours un besoin vital pour nos communautés. Il revient à la Structure Sainte-Anne de s’adapter et de répondre aux nouveaux besoins de nos monastères en matière de formation des moines et moniales enseignants.

Le programme Wisdom Connections T4

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Perspectives

Sœur Michelle Sinkhorn, OSB

Monastère de l’Immaculée Conception, Ferdinand (USA)

 

Le programme Wisdom Connections T4

Connexions de sagesse T4

 

 

Wisdom Connections T4, qui existe depuis six ans, est maintenant devenu un terme du vocabulaire monastique courant pour de nombreuses communautés bénédictines. Le nom officiel de ce programme est « Wisdom Connections : Timeless - Traditions - Technological - Times » et est souvent appelé le « Programme T4 » ou simplement « T4 » pour faire court.

T4 est un programme de formation bénédictine qui utilise la technologie pour offrir des cours de formation initiale et continue aux membres des communautés bénédictines. Le programme est également utilisé pour faire communiquer entre eux les nouveaux membres et leurs directeurs de formation dispersés à travers le monde.

Ce programme a été initialement financé grâce à une généreuse subvention de la Fondation GHR et a été utilisé par de nombreuses religieuses bénédictines des États-Unis. Les trois premières années, durant la période de subvention, la participation au programme a été limitée, mais depuis la fin de la subvention officielle, le programme a été ouvert sans restriction à toutes les communautés bénédictines, de femmes et d’hommes, du monde entier.

Le programme T4 concerne actuellement quarante-neuf monastères situés dans sept pays : Australie, Canada, Irlande, Corée, Lituanie,  Nigéria et États-Unis. Il y a actuellement au total 2 499 membres dans la communauté T4.

Le programme T4 permet d’accéder à une bibliothèque numérique sécurisée d’exposés de bénédictins érudits tels que l’Abbé Primat Gregory Polan, sœur Irene Nowell, le père Jerome Kodell, sœur Ephrem Hollarman, frère Terrence Kardong, sœur Joan Chittister et bien d’autres. Les sujets abordés traitent de l’histoire bénédictine, de la liturgie des heures, de la profession, des vœux, de la règle de saint Benoît, des Écritures, de la spiritualité bénédictine, de la conscience et du développement personnel... La bibliothèque comporte actuellement plus de 312 vidéos par 44 présentateurs différents. Plusieurs autres présentations sont en cours d’enregistrement ou de montage.

Le programme T4 permet également l’accès à une variété de ressources pour accompagner les vidéos. La biographie de chaque présentateur est fournie. Cette rubrique comporte une photo et des informations sur l’intervenant ainsi que les titres et des renseignements sur toutes ses vidéos de la bibliothèque T4. Avec les présentations quand cela est possible, on a également accès aux documents et à tout autre appui fournis par les intervenants. Ces documents peuvent être imprimés ou enregistrés pour être utilisés lors de cours ou de journées de formation.

Pour en faciliter l’utilisation, une liste exhaustive de toutes les présentations de la bibliothèque T4 est disponible sur le site Web du T4. Pour les membres, ce document contient des hyperliens cliquables qui mènent directement aux biographies, vidéos et documents. S’il y a besoin de plus de conseils, les membres ont accès à du matériel pédagogique spécifique au T4, y compris un « Manuel de technologie T4 » et des vidéos montrant comment utiliser les diverses ressources du programme T4. Bien que la plupart des communautés soient en mesure de tout comprendre avec ces moyens, si une communauté a besoin d’une aide technologique supplémentaire, une formation T4, en anglais, de un à deux jours par personne, est disponible (il y a alors des frais qui s’ajoutent au montant de l’adhésion).

S’ils le souhaitent, en tant que membres du T4, les directeurs de formation initiale et ceux qui suivent cette formation ont la possibilité de participer à des groupes de renforcement des relations T4 grâce à un programme de vidéoconférence Zoom. Ces groupes sont organisés par des membres du comité des bénévoles T4 et dirigés par des modérateurs bénévoles du T4. Chaque groupe de membres de la formation initiale et leurs modérateurs se réunissent régulièrement à des heures fixes, selon ce que chacun d’eux décide. C’est l’occasion pour les nouveaux membres de partager leur progression, de poser des questions ou d’étudier ensemble un sujet spécifique.

Il existe également des groupes pour les directeurs de formation, au sein desquels ils peuvent partager leur expérience, leurs programmes de formation, leurs joies, leurs difficultés, etc. Aux États-Unis, trente-quatre membres de la formation initiale participent à des groupes de création de relations, quatorze en Australie. Il y a vingt-deux groupes de directeurs de formation, de cinq à six membres chacun.

Si votre communauté est intéressée par le T4, consultez le site Web récemment rénové : il comporte des dossiers d’information sur le programme ainsi qu’une liste téléchargeable des présentations incluses dans le programme. La page Web contient également une liste des avantages offerts par l’adhésion payante au T4 ainsi que les témoignages des membres actuels du T4.

Les frais d’adhésion au T4 sont de 500 $ US par an, à régler le 1er décembre. Cette cotisation permet l’accès à toutes les ressources T4. Un formulaire d’adhésion téléchargeable est disponible sur la page d’accueil du site T4 : www.wisdomconnectionst4.org

Si vous avez des questions à poser ou si vous souhaitez de plus amples informations, veuillez contacter la directrice du projet, administratrice technologique du programme, sœur Michelle Sinkhorn : 4srmichelle@gmail.com, ou par téléphone : 812-367-1411, ext. 2898.

Pour les appels internationaux, elle est également joignable via WhatsApp. Si vous êtes intéressés par ce mode de connexion, veuillez lui envoyer un courriel pour obtenir son numéro.





L’économie monastique comme moteur de changement

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Travail et vie monastique

Isabelle Jonveaux, sociologue

 

L’économie monastique

comme moteur de changement

 

 

Quel que soit le modèle économique[1] développé par les communautés, on observe tout au long de l’histoire monastique que les monastères ont toujours été forces de changement social. Philibert Schmitz, historien de l’Ordre bénédictin, parle d’« œuvre civilisatrice »[2] des moines en Europe. Dans quelle mesure le monachisme actuel peut-il jouer un rôle d’innovation et de développement ?

 

1. Pourquoi les monastères sont-ils des lieux d’innovation ?

Si les monastères ont toujours été au cours de l’histoire des lieux d’innovation et de développement alors que cela ne constituait en aucune manière leur but premier, cela signifie que la structure monastique  présente des caractéristiques propres qui peuvent conduire à cette dynamique. Selon Olivier de Sardan[3], l’innovation peut se définir comme une « greffe de techniques, de savoirs ou de modes d’organisation inédits (en général sous forme d’adaptions locales à partir d’emprunts ou d’importations) sur des techniques, savoirs et modes d’organisation en place »[4]. Il souligne aussi que l’innovation doit être considérée comme un processus social.

Tout d’abord, une communauté monastique n’est pas un groupe économique qui a pour but de faire du profit. L’économie demeure théoriquement au service de la subsistance de la communauté. Cela a pour conséquence la possibilité de prise de risque parce que le but immédiat de la communauté n’est pas le résultat d’excédent d’exploitation en fin d’année. La communauté monastique est en outre durable ; ce groupe a une durée de vie plus élevée qu’une entreprise et peut ainsi prendre des risques ou investir en capital humain. La communauté monastique se projette dans un temps long qui est à mettre en lien avec l’idée de stabilité (stabilitas loci). De plus, ce groupe est la plupart du temps en paix sociale ; il se définit lui-même comme un groupe de personnes qui cherche Dieu. La dimension durable de la communauté rend aussi possible la transmission d’expériences et de connaissances. On se souvient par exemple des travaux de copie des moines qui ont permis de conserver et de transmettre pendant tout le Moyen Âge leurs connaissances en médecine, agriculture, botanique, etc. Enfin, la longue histoire du monachisme permet d’améliorer différentes dimensions et de prendre exemple sur l’expérience vécue par d’autres communautés ou d’autres époques :

« The remarkable stability of monasticism is in large part a stability of memory, a continuity of understanding spanning thirty generations. »

« La remarquable stabilité du monachisme est en grande partie une stabilité de la mémoire, une continuité de la compréhension s’étendant sur trente générations »[5].

Même si la communauté est récente, chaque monastère s’intègre dans la longue tradition du monachisme, ce qui constitue un moyen de sa légitimation[6].

 

2. Économie et développement en Afrique

Dans les pays en voie de développement où le monachisme est souvent une implantation récente, les communautés jouent un rôle important pour le développement économique et social. Jean-Pierre Olivier de Sardan définit le développement comme un « ensemble des processus sociaux induits par des opérations volontaristes de transformation d’un milieu social, entreprises par le biais d’institutions ou d’acteurs extérieurs à ce milieu, mais cherchant à mobiliser ce milieu »[7]. Dans le cas du monachisme, le développement prend cependant différentes dimensions. Comme déjà mentionné, innovation et développement ne sont pas en soi des buts de la vie monastique, mais peuvent devenir des externalités positives. Cela signifie que le développement est une conséquence d’activités motivées par un but monastique, c’est-à-dire qui servent le but religieux de la vie monastique. Par exemple, les moines au Moyen Âge développèrent la force hydraulique pour gagner du temps pour la prière[8].

Moine au travail dans les plantations du monastère de Séguéya (Guinée Conakry). © AIM.
Moine au travail dans les plantations du monastère de Séguéya (Guinée Conakry). © AIM.

Le développement occasionné par les monastères en Afrique contemporaine est le plus souvent une externalité positive qui découle des activités ou innovations du monastère. Ainsi que le dit l’Abbé de Keur Moussa : « On ne cherche pas le développement, il vient avec ». Les communautés d’inspiration bénédictine ont dans leur tradition de développer dans et autour du monastère les conditions qui leur permettront de subvenir aux besoins de la communauté. Cela signifie dans le cadre d’une nouvelle fondation que les moines et moniales travailleront à rendre leurs terres arables, à s’assurer de la présence d’eau et amener ou produire de l’électricité. L’abbaye de Keur Moussa au Sénégal a adopté pour devise cette phrase: « Et le désert fleurira » (Isaïe 35, 1), et elle a en effet rendu possible l’agriculture  de ses terres auparavant arides et introduit de nouvelles espèces dans l’environnement. L’embauche de salariés locaux contribue aussi au développement local en donnant du travail aux gens des environs. Pour un moine kényan du monastère Our Lady of Mount Kenya, il s’agit de la dimension principale de leur activité de développement. Enfin, la formation des moines et moniales est aussi une part directe du développement. De manière indirecte, le monastère participe au développement de sa région lorsqu’il attire des populations qui vont venir s’installer dans les alentours pour bénéficier d’un travail, d’un dispensaire ou d’une école.

Une autre dimension du développement monastique vient en effet de la réponse des moines et moniales à des demandes locales. Étant donné que les premières communautés religieuses présentes en Afrique étaient des congrégations missionnaires qui avaient pour but de développer des écoles, dispensaires et hôpitaux, ce même type de demande est adressé aux moines lorsqu’ils s’installent dans un nouvel environnement. C’est pour cette raison que les moines de Keur Moussa qui venaient de Solesmes et apportaient avec eux un modèle strictement contemplatif et cloîtré de vie monastique, ont dû ouvrir une école et un petit dispensaire. Ils ont toutefois aussitôt que possible confié l’école à des laïcs et le dispensaire à une Congrégation apostolique de sœurs. Comme le dit un moine en entretien : « Les femmes venaient pour accoucher et les moines devaient le faire, alors que ce n’est pas la mission d’un moine ! ». Les communautés monastiques soutiennent aussi parfois des programmes sociaux, par exemple le monastère Our Lady of Mount Kenya participe à un projet d’agriculture hors sol pour aider les familles pauvres à devenir autosuffisantes.

 

3. L’économie monastique comme économie alternative

L’économie monastique peut aussi constituer une force de changement à l’intérieur même de l’économie en apportant des façons alternatives de la vivre. En contexte européen par exemple, les monastères tentent d’offrir une alternative à l’approche capitaliste et développent dans certains cas de réelles réflexions et proposent des cours sur ce sujet[9]. La sœur française Nicole Reille parle ainsi de l’économie des Congrégations comme d’une « économie prophétique » grâce au témoignage qu’elle peut rendre au monde par les placements éthiques.

La dimension alternative de l’économie des monastères africains s’observe aussi en lien avec le contexte spécifique, car l’altérité ne se construit que par rapport aux normes de la société. Une première dimension concerne la manière dont le travail est vécu et justifié dans la vie monastique. Étant donné que le travail pourrait à première vue entrer en contradiction avec l’idéal monastique, les moines et moniales utilisent différentes formes de justification dans les entretiens. Par exemple, une jeune sœur à Karen :

‘I do it with love, not just doing it, I do it with a lot of love. Until they feel them-selves that this cloth is washed with love. Even when you sweep you sweep a place with love and somebody will look at it and say “Yes, this was done with love.” It doesn’t matter what you have gone to school for but what matters is what you give to the community.’ (04/2014)

« Je pratique le travail avec amour, non pas simplement pour l’accomplir. Je le fais avec beaucoup d’amour. Jusqu’à ce que les sœurs sentent elle-mêmes que leur habit est lavé avec amour. Si vous faites le ménage dans un endroit avec amour quelqu’un va le voir et dira : “Oui, cela a été fait avec amour”. Il importe peu de savoir ce que vous avez fait comme école pour cela mais ce que vous apportez ainsi à la communauté. »

Un exemple intéressant vient de Séguéya en Guinée Conackry dans la situation particulière de cet État communiste où les moines contribuent à donner une nouvelle valeur au travail : Les moines travaillent de leurs mains, ils essaient de tout faire pour avoir une activité lucrative.

« La Guinée a comme particularité qu’elle n’a pas vraiment la culture du travail, à cause du système politique. Les gens ont perdu la culture du travail. Et le fait de voir nos frères travailler et labourer la terre a donné aux gens l’envie de faire la même chose. Je pense que c’est un message qui passe. » (04/07/2016)

Une seconde dimension est le management humain et social développé par les communautés envers leurs salariés. La dimension sociale du recrutement est un critère qui prévaut parfois sur la performance économique. À Keur Moussa, le cellérier explique :

« C’est d’abord la dimension sociale. Dès le départ, on a eu cette exigence sociale de vouloir aider ceux qui n’ont pas de travail autour de nous et qui viennent demander du travail. On voudrait faire plus, mais on est limité dans nos moyens. On aide beaucoup de gens autour de nous. » (4/07/2016)

En outre, certaines communautés africaines paient des cotisations sociales pour leurs salariés, ce qui n’est pas toujours répandu dans la société.

Enfin, le développement durable et l’écologie sont des sujets qui s’implantent aussi de plus en plus dans les communautés africaines. Ainsi la communauté de Keur Moussa s’engage actuellement dans l’agriculture biologique. Ou au Kenya, les moines développent l’énergie solaire et le recyclage de l’eau pour contourner cette difficulté en attendant d’être raccordés au réseau central. Le monastère d’Agbang (Togo), qui vit aussi de l’énergie solaire, constitue une source d’électricité pour les Peuls de la brousse qui viennent recharger leurs téléphones au monastère.

Pont construit par les moines bénédictins de Kasanza (RDC) qui permet de réduire le trajet vers Kiwit de 40 km. © P. Weestraeten.
Pont construit par les moines bénédictins de Kasanza (RDC) qui permet de réduire le trajet vers Kiwit de 40 km. © P. Weestraeten.

Conclusion

Qu’est-ce que l’économie monastique ? À ce point, nous pouvons dire qu’il n’existe pas une économie monastique en soi, mais différentes formes d’économie des monastères qui dépendent de l’histoire politique et religieuse de chaque pays et du présent contexte économique et social. Toutefois, certaines tendances communes s’observent dans le sens que les communautés souhaitent imprimer à leur activité économique. La forme de l’économie joue un rôle important pour la plausibilité de la vie monastique dans une société parce qu’elle constitue souvent l’un des premiers vecteurs de communication avec le monde. Elle influence en outre la forme de la vie monastique et inversement.

L’économie des monastères africains est une économie qui cherche encore souvent la stabilité et reflète les spécificités du contexte socio-économique ainsi que les influences du modèle du fondateur. Mais c’est aussi le plus souvent par leurs activités économiques que les monastères peuvent jouer un rôle dans le développement de leur environnement. Sans qu’il soit un but de la vie monastique en soi, on observe, selon les termes de Max Weber, une « affinité élective » entre économique monastique et développement économique, social et culturel de l’environnement dans lequel le monastère est intégré. La vie monastique peut donc avoir une influence sur son environnement local et même, lorsque la matrice monastique est suffisamment dense, influencer la société elle-même comme on a pu le voir dans l’histoire européenne.

 

[1] Isabelle Jonveaux est sociologue, chargée de cours à l’université de Graz et membre du CéSor (Paris). Elle travaille notamment sur les questions de vie monastique (économie, travail, écologie, rapports de genre, discipline du corps, ascèse), internet et religion (pratiques religieuses en ligne, jeûne d’internet), mais aussi de jeûne et de consommation alternative (stages de jeûne et randonnée, sobriété positive...). Elle développe actuellement un projet de recherche sur la vie monastique catholique en Afrique. L’article proposé ici est une partie de son intervention dans le cadre du colloque de l’Institut monastique de Saint-Anselme à Rome sur « Vie monastique et économie » (cf. Studia Anselmiana Monasticism and Economy: Rediscovering an Approach to Work and Poverty, Acts of the Fourth International Symposium, Rome, June 7-10, 2016).

[2] P. Schmitz, Histoire de l’ordre de saint Benoît, tome II. Œuvre civilisatrice jusqu’au XIIe siècle, Maredsous 1943, p.18.

[3] Jean-Pierre Olivier de Sardan est un anthropologue français et nigérien, actuellement professeur d’anthropologie (directeur d’études) à l’École des hautes études en sciences sociales de Marseille.

[4] J.-P. Olivier De Sardan, « Anthropologie et développement. Essai en socio-anthropologie du changement social », Marseille-Paris 1995, http://classiques.uqac.ca/contemporains/olivier_de_sardan_jean_pierre/anthropologie_et_developpement/anthropo_et_developpement.pdf [accès : 11-11-18].

[5] R.H. Winthrop, « Leadership and Tradition in the Regulation of Catholic Monasticism », Anthropological Quarterly 58 (1985) 30.

[6] B. Delpal, « Le Silence des moines, Les Trappistes au XIXe siècle », Paris 1998, p. 15.

[7] Olivier De Sardan, « Anthropologie et développement ».

[8] M. Derwich, « La Vie quotidienne des moines et chanoines réguliers au Moyen-Age et Temps Modernes », Wroclaw 1995.

[9] I. Jonveaux, Le Monastère au travail, Paris 2011.

Le nouveau monastère de Envigado (Colombie)

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Arts et culture

Dom Guillermo Arboleda, OSB

Abbé d’Envigado (Colombie),

Président de la congrégation de Subiaco Mt-Cassin

 

Le nouveau monastère de Sainte-Marie

de l’Assomption, Envigado (Colombie)

 

 

Le monastère bénédictin de Sainte Marie de l’Assomption a été fondé en 1954 dans le quartier Zúñiga de la ville d’Envigado, en bordure de l’agglomération de Medellín. À l’origine et pendant de nombreuses années, le monastère était semi-rural de par le lieu et son identité socioculturelle. Mais le développement urbain a profondément modifié ces données. Aujourd’hui, la communauté vit dans un quartier résidentiel constitué d’immeubles d’habitation.

Le collège.
Le collège.

Dès la fondation du monastère, les moines ont apporté prioritairement tous leurs soins au collège bénédictin de Santa María. La communauté et le collège ont longtemps partagé les mêmes locaux avec une partie pour l’un et une autre pour l’autre.

Au début cependant, les moines vivaient dans un lieu qui leur était propre mais lorsque le collège fut construit dans les années 1960, les moines ont habité les trois derniers étages du nouveau bâtiment. Au sous-sol, ils ont aménagé une chapelle provisoire. Cet espace était prévu à l’origine pour être le garage des autobus scolaires. Le provisoire a duré cinquante ans !

En 2011, la communauté a commencé à ressentir le besoin urgent d’un espace qui favorise mieux la vie commune et l’observance régulière, un peu à l’écart de la vie de l’établissement scolaire. Initialement, l’idée était de déplacer le monastère hors de la ville, mais la visite canonique de 2015 a conseillé à la communauté de ne pas changer de lieu et de réaménager le premier bâtiment de la fondation dans la partie inférieure du terrain. Elle était alors utilisée comme hôtellerie.

Ainsi, le nouveau monastère a été construit entre 2016 et 2018, sur la base de l’architecture déjà existante. Pour la Semaine sainte de 2019, la communauté a déménagé dans le nouveau monastère et le 22 avril, la nouvelle église a été consacrée.

Cette église est disposée en forme de croix latine orientée ; il y a une seule nef de huit mètres de large sur vingt-quatre mètres de long couronnée par une petite abside avec le siège de présidence ; le transept est de 13 x 8 mètres ; en son milieu se trouve le chœur monastique. Deux petits autels latéraux se trouvent de part et d’autre, l’un dédié à Notre-Dame de l’Assomption et l’autre à saint Benoît. Les peintures de la Vierge et de saint Benoît sont l’œuvre du maître colombien Gregorio Cuartas, ancien moine de La Pierre-qui-vire (France). L’autel est situé juste en dessous du fronton de l’abside ; sur la voûte de l’abside a été peint un Christ Pantocrator avec les lignes de base en mosaïque ; l’ambon est situé au centre du chœur.

Sur le côté gauche de l’église, a été construit le clocher dans un espace distinct. Au premier étage du clocher se trouve la chapelle du Saint-Sacrement, reliée à l’église par un passage voûté. Les restes des moines décédés ont été transférés au deuxième étage de la tour, dans des niches individuelles placées dans le mur oriental ; et au troisième étage de la tour, on trouve la bibliothèque et un atelier de restauration des livres.

Comme on peut le voir, l’église combine les grandes lignes du plan basical romain et des éléments typiques de la décoration créole des églises coloniales (poutres apparentes du transept, couleur des boiseries du plafond, murs blanchis à la chaux, incisions décoratives sur du ciment frais pour les tympans intérieur et extérieur de la porte centrale). Devant l’église se trouve un petit cloître qui comprend le narthex, avec une fontaine au milieu du patio.

Les photos aériennes montrent le nouveau bâtiment dans son ensemble : au centre se trouve l’église avec la cour fermée en face ; au Nord le cloître avec toutes les dépendances nécessaires à la communauté monastique ; et au Sud, la porterie, les parloirs, une salle pour les groupes pouvant accueillir cent personnes assises, la bibliothèque et la maison d’hôtes. Tous ces espaces sont rassemblés autour d’un autre petit cloître boisé.

Le nouveau monastère.
Le nouveau monastère.

La communauté a choisi de placer la bibliothèque dans cette zone extérieure, pour permettre la consultation et la lecture aux hôtes et aux visiteurs qui souhaitent profiter de cette richesse sur laquelle ils ont pu s’informer préalablement sur internet. L’hôtellerie compte huit chambres, chacune avec sa salle de bain. L’école et le monastère sont séparés par un maillage élevé et une clôture verte.

Les bureaux de la direction et de l’administration du collège (qui comprend 1000 étudiants) sont confiées à une équipe qualifiée de laïcs ; les moines assurent l’animation pastorale de la communauté éducative (étudiants, enseignants, parents, personnel de service). Depuis 2015, l’école a rejoint le réseau des écoles bénédictines de la Confédération bénédictine mondiale, et la participation aux réunions ainsi que la communication constante avec les autres écoles bénédictines ont contribué à consolider un programme éducatif et de catéchèse en accord avec les lignes fondamentales de la spiritualité monastique.

L’abbaye d’Envigado est donc bien un monastère urbain avec une école située dans un secteur résidentiel de la ville ; la séparation entre les espaces de l’école et ceux du monastère du fait de la nouvelle construction a permis de continuer le travail pastoral pour l’école, mais les moines ont acquis une plus grande intimité pour leur vie de communauté. La disposition architecturale des nouveaux espaces monastiques, les espaces verts qui comprennent également un verger, favorisent le développement harmonieux de la vie monastique. Au milieu de l’agitation de la ville et dans l’atmosphère bruyante d’une école de mille élèves, les bénédictins d’Envigado partagent l’idéal de vie de tous les moines et moniales qui suivent la règle de saint Benoît : recherche de Dieu « sous la conduite de l’Évangile ». Ils veulent ainsi faire du monastère comme une oasis de paix et de prière au cœur de la ville.


1re photo : Les cellules des moines. 2e photo : la porterie à gauche et la bibliothèque à droite. 3e photo : le patio dans le secteur de la porterie, menant à la bibliothèque, à l'hôtellerie et à la salle de conférences.

Les sœurs bénédictines missionnaires de Tutzing

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Une page d’histoire

D’après le site web de la congrégation de Tutzing

 

Les sœurs bénédictines

missionnaires de Tutzing

 

 

Comment tout a commencé

« Global prayers », c’est ainsi que se nomme un mouvement contemporain célèbre de renouveau religieux sur le plan mondial et c’est ainsi que notre communauté aurait pu être présentée dès le début. En effet, ce qui est considéré comme nouveau aujourd’hui, nos sœurs l’ont déjà mis en pratique il y a de nombreuses décennies. Il leur tenait à cœur d’apporter et de faire progresser le message de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ dans le monde entier. Pour cela, elles ont tout laissé derrière elles et se sont engagées dans un avenir incertain.

 

Le fondateur

Leur fondateur était un moine bénédictin de Beuron, le père Andreas Amrhein (1844-1929), qui venait de Suisse. À une époque où de nombreuses congrégations missionnaires voyaient le jour – les missionnaires du Sacré-Cœur (1855), les missionnaires Comboniens (1867), les Pères Blancs (1868), les missionnaires Steyl (1875) ou encore les missionnaires de Marianhill (1882) – la question était lancinante en son cœur de savoir si vie monastique bénédictine et mission pouvaient se concilier. Au cours de longues années de recherche et de combat – avec lui-même, avec ses supérieurs et diverses autorités – il fit preuve d’une profonde perspicacité. Malgré de nombreux obstacles sur sa route, on ne put l’empêcher de développer et de mettre en œuvre une telle inspiration.

 

Une inspiration

En 1885, le père Amrhein présenta à Münster, lors de la 32e Journée catholique allemande, son idée d’une « communauté bénédictine pour le travail missionnaire dans les pays étrangers ». L’année précédente, il avait fondé une maison de mission pour hommes à Reichenbach, dans le Haut-Palatinat. Il chérissait secrètement – en ces temps si anticléricaux d’un point de vue politique – le rêve que les femmes participent également à une telle tâche.

 

L’étincelle s’est allumée à Münster

Trois semaines plus tard, les quatre premières femmes, des Westphaliennes, se lançaient avec audace dans un voyage aventureux vers le sud de l’Allemagne. Ces femmes voulaient en fait partir pour l’Inde, mais Dieu semblait avoir d’autres plans pour elles.

Les débuts de cette communauté d’hommes et de femmes de Reichenbach ont été difficiles. Les conditions politiques de l’époque obligeaient à ce que presque tout soit fait en secret. La situation matérielle était extrêmement complexe, voire désespérée.


Nouveau départ à Sankt-Ottilien

Déjà en 1887, une deuxième maison fut fondée à Emming, l’actuelle Sankt-Ottilien, où toute la communauté s’installa bientôt ; Reichenbach fut complètement abandonné. À Emming, les deux branches de la communauté prospéraient. Tous vivaient dans des conditions de grande simplicité et pauvreté. Les communautés devaient faire face à de nombreux problèmes et étaient confrontées à d’énormes tâches : de nombreux jeunes hommes et femmes se joignirent à cette œuvre. Il fallait assurer leur subsistance et construire des bâtiments dans lesquels ils pourraient vivre. Il était également urgent de bien les introduire dans la vie religieuse et de les former professionnellement. Ils devaient bientôt être envoyés à l’étranger. Là-bas, ils seraient livrés à eux-mêmes et étaient censés proclamer la foi de manière responsable tout en étant actifs dans le domaine médical ou éducatif comme en bien d’autres secteurs.

 

Premiers pas dans le monde

Le père Amrhein accepta très rapidement l’offre de prendre en charge une zone d’Afrique de l’Est. La préfecture apostolique du Zanzibar Sud avait été créée par un décret pontifical du 16 novembre 1887 et remise à la « nouvelle Congrégation bénédictine allemande pour les missions étrangères ». C’était la première fois que des missionnaires de cette nouvelle famille pouvaient être envoyés à l’étranger.

Ainsi en un temps étonnamment court, à savoir dès fin 1887, les premiers frères et sœurs osèrent faire le grand pas qui allait révolutionner leur avenir : le 11 novembre 1887, le premier groupe (un prêtre, neuf frères et quatre sœurs) se rendirent en Afrique de l’Est, au Tanganyika. Eux et d’autres qui étaient censés les suivre commencèrent à construire des maisons de mission là-bas. Ils subirent de graves revers. Des maladies qu’ils ne connaissaient pas atteignirent de nombreux frères et sœurs encore jeunes – le cimetière près de Dar es Salaam est éloquent à ce sujet. En 1889, la première maison de Pugu fut attaquée et des frères et une sœur furent assassinés. Cependant, en Allemagne, malgré les mauvaises nouvelles, de nombreux jeunes continuaient d’entrer. Dès 1896, les deux communautés de Saint-Ottilien comptaient seize pères, treize clercs, quarante-six frères et soixante et onze sœurs. Le besoin d’espace à Saint-Ottilien devint de plus en plus urgent et les sœurs durent chercher intensivement leur propre Maison mère.


1re photo : centre spirituel de Tagaytay (Philippines). 2e photo : école à Rio de Janeiro (Brésil). 3e photo : centre d'aide à Jinja (Ouganda).


La Maison mère, le chemin de l’indépendance

Ainsi, en 1902, la décision fut prise d’une installation des sœurs à Tutzing. Dès 1887, les sœurs avaient fondé à Reichenbach une petite communauté qui dirigeait un jardin d’enfants. Puis un grand couvent fut construit sur un pré à Tutzing dans lequel toutes les sœurs purent emménager. Un total de 119 sœurs appartenaient à la communauté au 1er janvier 1904.

Cette étape représentait bien plus qu’un changement de lieu pour les sœurs. Elle les conduisait sur la voie de l’indépendance. Si cela n’a pas été facile au début, l’avenir devait montrer que c’était une décision clairvoyante qui devait conduire la communauté à un développement inattendu. Le lien fraternel avec les frères de Sankt-Ottilien a cependant été préservé jusqu’à nos jours.

 

Dans le monde

La priorité des sœurs était de servir la prédication de l’Évangile et d’être au service des populations. Après les premiers envois communs (moines et sœurs) vers ce qui est aujourd’hui la Tanzanie, où il y a encore deux prieurés à Peramiho et Ndanda, les sœurs ont engagé en 1903 sous la direction prévoyante de la première prieure, Mère Birgitta Korff, une nouvelle fondation dans un pays qui leur était inconnu : le Brésil. Un ancien confrère du père Andreas Amrhein à Beuron et Maredsous, Dom Gérard von Caloen, était devenu abbé d’Olinda (Brésil) en 1896 et invita les sœurs à animer une œuvre missionnaire au Brésil. Il demanda à Mère Birgitta des sœurs pour l’éducation des jeunes filles.

Une nouvelle fondation eut lieu en 1906. Cinq sœurs partirent pour les Philippines pleines de zèle pour la mission... De nombreuses autres fondations sur tous les continents du monde devaient suivre.

Actuellement les sœurs sont présentes dans dix-sept pays sur quatre continents :

En Europe : Allemagne, Bulgarie, Italie, Espagne, Portugal, Suisse.

En Amérique : Argentine, Brésil, États-Unis.

En Afrique : Angola, Kenya, Namibie, Tanzanie, Ouganda.

En Asie : Corée du Sud, Inde, Philippines.

La Maison mère est à Rome.

En 2017, la congrégation comptait 1 336 religieuses dans 136 maisons.


Sœurs de Corée du Sud.
Sœurs de Corée du Sud.

Mère Bénigne

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Moines et moniales, témoins pour notre temps

Mère Marie-Madeleine Caseau et sœur Lazare de Seilhac

Congrégation bénédictine de Sainte-Bathilde

 

Mère Bénigne

Odile Moreau (1924-2020)



Née le 10 août 1924 à Baume-les-Dames, baptisée le 24 septembre 1924 à Voulaines, village de Côte d’Or où sa famille qui resta toujours très chère à son cœur avait une propriété, Odile Moreau, après une formation d’infirmière, est entrée au postulat de Vanves le 13 novembre 1946 et a reçu l’habit sous le nom de sœur Bénigne le 8 septembre 1947.

Après sa première profession, le 21 novembre 1948, ses qualités de relations la firent très tôt désigner comme aide de l’hôtelière. Cependant  elle fut très vite envoyée en renfort à Madagascar en novembre 1952. Elle fera d’ailleurs sa profession perpétuelle à Ambositra le 18 décembre 1953. Nommée prieure d’Ambositra en 1959, elle éprouvait une grande affinité avec la culture malgache. Elle fut heureuse de soutenir la fondation de Mananjary et de préparer celle de Joffreville ; elle joua un grand rôle dans la création de l’Union des Supérieures Religieuses de Madagascar.

Son élection comme Prieure générale de la Congrégation en juin 1975 la fit revenir en France. Quitter Madagascar fut un grand sacrifice pour elle : elle se sentait en harmonie avec le pays, avec les aspects divers de la culture. Cette expérience lui a permis de comprendre en profondeur ce que pouvaient ressentir les frères et les sœurs revenant d’une fondation où ils avaient donné leur vie.

Pendant ses vingt-trois ans d’absence (elle n’était revenue que pour deux Chapitres généraux) la communauté de Vanves avait vécu bien des événements : la première fondation au Vietnam, la fusion avec le dernier monastère de Fontevrault, une fondation au Bénin, le transfert à Saint-Thierry, la modification du statut de Vanves. La révision des Constitutions était en cours. Dans les années qui suivaient le concile Vatican II, son expérience fut précieuse pour la mise au point des Statuts de la congrégation de Sainte-Bathilde et pour la transition que cela impliquait. Elle qui n’aimait ni le Droit ni les changements souriait d’être « la dernière Prieure générale et la première Présidente ». La Prieure générale devait être aussi prieure de Vanves. Il fallait faire face à des situations très complexes. Elle a cumulé les deux mandats de prieure de Vanves et de Prieure générale puis Présidente de la Congrégation de 1975 à 1989 pendant une période de grands changements dans la vie de l’Église. Sa clairvoyance lui permit d’être une cheville ouvrière de la mise en place de ce qui deviendra la CIB (Commission Internationale des Bénédictines), invitée à Rome, avec Mère Flavie, abbesse de l’abbaye de Limon, au congrès des abbés de la Confédération bénédictine.

Elle accompagna la révision des Constitutions en entretenant de très bonnes relations à Rome avec la Congrégation pour les Instituts de vie consacrée, en faisant comprendre ce qu’étaient les bénédictines de Sainte-Bathilde. Proche du père Denis Huerre qui l’estimait beaucoup, elle prépara avec le Conseil de Congrégation la demande qui serait faite au Chapitre général de 1981 d’être associée à la congrégation de Subiaco.

Mère Bénigne et les sœurs du Vietnam.
Mère Bénigne et les sœurs du Vietnam.

Une de ses grandes peines fut de n’avoir jamais pu se rendre au Vietnam à cause de la situation politique.

Elle a soutenu et accompagné la vie à Etoy, avec nos sœurs Diaconesses de Versailles et de Saint-Loup, restant très attachée à tout ce qui faisait avancer l’unité. La présence de sœur Edith (diaconesse) durant l’année 2019 dans la communauté de Vanves lui fit beaucoup de bien.

Au Chapitre général de 1989, elle laissa la charge à Mère Emmanuel, restant vicaire, Mère Béatrice de Martigné étant conseillère. Mère Emmanuel s’appuyait alors sur elle. Souvent le Conseil avait lieu à Cours, une maison qui appartenait à la Congrégation et qu’elle aimait beaucoup.

Son sens des relations extérieures a aidé bien des personnes, des prêtres souvent, à retrouver un chemin d’espérance et de paix après être passées par Vanves.

Elle est restée prieure de la communauté de Vanves jusqu’en 2003, participant au grand pas qui allait se vivre par la recherche d’un avenir possible. Elle voyait la place de Vanves comme essentielle à la porte de Paris ; tel un grand lieu de passage pour les uns et les autres, avec la présence de l’AIM, dans une grande ouverture à toutes détresses : que de sœurs, de personnes se sont senties accueillies telles qu’elles étaient, sans jugement !

Durant toutes les années de son priorat, Mère Bénigne fut un grand soutien pour l’AIM. Elle fut membre du Conseil d’administration durant de nombreuses années. Elle avait toujours une attention particulière pour les responsables de cet organisme, notamment ceux ou celles qui vivaient sur place et elle se montrait toujours accueillante aux membres de l’Équipe internationale en réunions deux ou trois fois par an à Vanves. Elle conservera au-delà de son priorat le souci des communautés de la famille bénédictine sur les autres continents. Les moines et moniales de passage à Vanves, en lien ou non avec l’AIM, bénéficiaient toujours de sa part d’une belle écoute fraternelle. Elle soutint également l’AMTM (Association des Amis des Monastères à Travers le Monde), cette association de laïcs qui vient en aide à l’AIM. Elle entretint avec plusieurs de ses membres une relation d’amitié fidèle.

Après un an passé dans la communauté de Martigné-Briand, elle revint à Vanves où elle se rendait disponible pour quelques sœurs, accueillant dans la foi les changements profonds qui s’opéraient, ne voyant pas toujours leurs nécessités, mais marchant avec toutes, sereinement, jusqu’à ce que le grand âge l’oblige à moins participer aux activités et à rester depuis un peu plus d’un an dans sa chambre d’infirmerie, avec quelques « absences d’esprit » : elle acceptait tout cela avec patience.

Elle est restée bien vivante jusqu’au bout, manifestant parfois sa contrariété surtout en ces dernières semaines où le personnel soignant ne venait plus du fait de la situation de confinement due au Covid 19. Elle nous a offert de bons moments de sourire et de communion, et préférait bénir le soir ces trois « anges gardiens » que d’être bénie !


Mère Bénigne en communauté.
Mère Bénigne en communauté.

Dom Basílio Penido

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Moines et moniales, témoins pour notre temps

Père Matias Fonseca de Medeiros, osb

Moine de l’abbaye de Rio de Janeiro (Brésil)

 

Dom Basílio Penido

(1914-2003)

 

 

I – Christo nihil præponere (Ne rien préférer au Christ)

Lorsque dans l’après-midi du 24 novembre 1961 dom Basílio Penido reçut de la Nonciature apostolique le décret du Saint-Siège qui le nommait abbé-coadjucteur de l’abbaye d’Olinda (Brésil), le jeune prieur et vicaire général de l’abbaye nullius[1] de Rio de Janeiro, « ne sut pas quoi dire »[2]. Inattendue, cette nouvelle le bouleversa profondément ! Moine heureux et homme de cœur, dom Basílio aimait sa communauté, était aimé de ses frères moines et ne voulait ni quitter son monastère ni sa ville natale où vivait sa famille. Cependant, le décret ne lui donnait guère le choix : il fallait obéir et... partir ! Son intention cependant était de dire « non » une deuxième fois[3].

Pour l’apaiser, son abbé, ayant encore en main le document romain, lui demanda d’aller devant le tabernacle et de « se mettre à l’écoute du Bon Dieu ». Pendant ce moment de prière et aussi d’angoisse, deux paroles lui vinrent à l’esprit : obéissance et humilité ! Ancien élève des jésuites, il avait appris de saint Ignace la vertu « d’obéir comme un cadavre »[4] ; mais aussi, comme fils de saint Benoît, il savait bien que « le premier degré d’humilité est l’obéissance sans délai ; elle caractérise ceux qui estiment n’avoir rien de plus cher que le Christ ». Prière accomplie, l’âme en paix, il choisit aussitôt sa devise abbatiale : Christo nihil præponere (« Ne rien préférer au Christ »). La suite des faits allait montrer que ce choix n’était pas seulement cohérent mais surtout conséquent avec tout ce qui allait se passer pendant la durée de son ministère comme abbé d’Olinda (1962-1987) et président de la Congrégation brésilienne (1972-1996). Le départ pour Olinda fut pour lui « un véritable sacrifice d’Abraham ».

En 1966, pour la première fois, il se rendit à Rome afin de prendre part au Congrès des abbés de la Confédération bénédictine, le premier après le concile Vatican II. Grâces aux lettres circulaires envoyées à sa communauté d’Olinda, d’une grande richesse de détails, les lecteurs ont pu accompagner pas-à-pas le déroulement du Congrès, axé sur le renouveau de la vie monastique dans l’optique du Concile : une affaire ni simple ni facile ! Dom Basílio s’y fit remarquer !

Né à Rio de Janeiro en 1914, il y a vécu jusqu’à l’âge de six ans quand son père, nommé attaché militaire auprès de la Société des Nations, dut déménager pour Paris avec toute sa famille. Très doué pour les langues, outre le portugais, sa langue maternelle, le petit José Maria (son nom de baptême) maîtrisait avec aisance le français, appris au collège Sainte-Croix de Paris où il fréquenta l’école primaire ; et, simultanément, l’anglais à la maison avec sa « nurse » britannique. Après que José Maria ait fait sa première communion à la paroisse parisienne de Notre-Dame de Grâce de Passy, sa famille rentra au Brésil après trois ans d’absence.

Ses études au collège Santo Inácio, à Rio de Janeiro, étant terminées, le jeune José Maria entra au noviciat des jésuites. Cependant, la vivacité de son tempérament n’arrivait pas à s’accorder aux exigences de la discipline ignatienne. Épuisé, il quitta le noviciat et entra à la faculté de médecine pour, six ans après, ayant obtenu son doctorat, se faire moine. Suivre les « observances monastiques » telles qu’elles étaient à l’époque, lui a été aussi pénible. « Je suis arrivé à bout de forces », disait-il. Et pourtant toutes ces expériences l’ont façonné : sans rien perdre de son authenticité et sans la moindre amertume, il avait mûri !

Alors qu’il était étudiant en médecine, il commença à fréquenter l’« Ação Universitária Católica », qui rassemblait la jeunesse universitaire catholique, et se trouva à l’origine de l’ « Instituto Superior de Estudos Católicos ». Très intéressés par le renouveau liturgique et patristique, bon nombre de ces jeunes sont entrés dans la vie religieuse et le clergé séculier.

Homme de communication facile et toujours plein d’enthousiasme, sa culture générale et très large alliée à une grande simplicité, a fait de lui, très tôt, un vrai « leader ». Personnalité ouverte et accueillante, assoiffée de tout voir et comprendre, sans être mondain, aucun problème d’ordre moral, politique ou social ne lui échappait.

Sa spiritualité, profondément ancrée dans les Exercices de saint Ignace de Loyola et dans la règle de saint Benoît, ne lui ont pas fait oublier d’autres auteurs spirituels qu’il aimait aussi : saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Charles de Foucauld, Thomas Merton.

Lecteur passionné de littérature française, il connaissait bien les écrits de Jacques Maritain, Paul Claudel, François Mauriac, Julien Green, Charles Péguy entre autres, comme aussi Georges Bernanos, devenu son ami personnel lors de l’exil de ce dernier au Brésil.

Le renouveau de l’Église, de la pensée théologique et surtout de la vie monastique des années de l’après-Concile ont trouvé en lui un fervent et fidèle partisan. La mise en pratique de ce renouveau dans un monde en changement exigeait beaucoup de sagesse et de prudence. Devant les défis qui se présentaient il n’hésita pas, le moment venu, à faire ce qu’il fallait.

Sa capacité d’écoute et de dialogue avec la communauté lui a permis, petit-à-petit, d’y introduire les réformes conciliaires. Parmi elles il faut souligner son ouverture œcuménique. En 1966, il a accueilli à Olinda trois frères de Taizé. Vivant dans une maison à côté de l’abbaye, les frères se sont bien intégrés à la communauté : ils prenaient part à certains Offices liturgiques, aux repas communautaires et au travail manuel.

Le souci des pauvres qui, dans une regrettable situation de détresse, vivaient aux alentours du monastère, ne lui a pas échappé non plus. De vastes terrains dont l’abbaye était propriétaire, avec le consentement et de la communauté et des autorités civiles, furent donnés aux plus démunis pour qu’ils puissent y avoir leur propre domicile. Ainsi est né à Olinda un nouveau quartier appelé jusqu’à nos jours « Vila São Bento ».

Pour « faire route ensemble », lors du Congrès des abbés de 1967, invités par dom Basílio, les abbés et prieurs des monastères brésiliens présents se sont réunis pour réfléchir sur son projet d’établir des liens plus fraternels et plus proches entre les diverses communautés vivant au Brésil sous la règle de saint Benoît. Il fallait trouver un langage commun qui puisse exprimer le charisme monastique, sa vocation et sa mission dans la société et en face d’elle. Par peur de perdre leurs propres traditions[5], les abbés eurent des discussions « assez difficiles ». Ayant compris que le but principal de ce rassemblement n’était autre que de « faire l’unité dans le diversité », les supérieurs ont finalement accepté le projet de se rapprocher. La décision fut prise de fonder la Conférence monastique du Brésil – la CIMBRA – dom Basílio en fut élu premier président.

 

II – In carcere eram (J’étais en prison)

L’année 1964 marque un tournant décisif dans la vie politique du Brésil et aussi de l’Église. Le 31 mars, un coup d’état impose au pays une dictature militaire qui allait durer vingt et un ans. Quelques semaines après, Mgr Hélder Câmara devient archevêque d’Olinda et Recife. Dans un premier moment, les relations du nouvel archevêque avec les autorités au pouvoir étaient respectueuses, le dialogue était possible. Cependant, le durcissement du régime suivit des actes de répression. Emprisonnement des opposants, torture, persécution politique rendaient de plus en plus difficiles les rapports entre les deux parties. Grâces à ses bonnes relations avec quelques officiers, dom Basílio[6] devint l’intermédiaire entre dom Hélder, franc et ouvertement opposé à toute sorte de violence, et le commandement militaire de Recife. Toujours du côté de l’archevêque, dont il était un ami fidèle et même un confident, il a accompli avec succès cette mission très complexe !

Homme d’un grand courage – parfois audacieux ! – pendant ces années obscures, lorsque la persécution, suivie de prison et de torture, a touché les jeunes étudiants universitaires, il n’a pas hésité, en courant de grands dangers, à cacher quelques-uns d’entre eux dans le monastère pour ensuite faciliter leur fuite et sauver leur vie !

Les prisonniers/ères politiques, jeunes ou pas, étaient alors assez nombreux. Comme prêtre et médecin (!) il arrivait à leur rendre visite régulièrement dans les prisons. Avant d’y entrer il devait subir toute sorte d’humiliations de la part des agents de police chargés de la surveillance. Il les supportait avec une patience et une résignation admirables. Lors des réunions communautaires, très discrètement, de temps à l’autre il racontait quelque chose. À un frère indigné qui lui demanda comment il pouvait tolérer tous ces inconvénients, il donna en toute simplicité la réponse suivante : « Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus disait que “tout est grâce” : tu vois, Dieu m’a accordé une grâce très spéciale de pouvoir ainsi prendre part aux souffrances du Christ dans sa passion ; et puis, au jour du jugement dernier, c’est Jésus qui va me dire : “J’étais en prison, et tu es venu jusqu’à moi” ». Dom Basílio a toujours été un homme de pardon et de miséricorde !

Sa croix pectorale était en bois et sa devise – « Christo nihil præponere » – était gravée sur elle. Un jour, lors d’une visite, un prisonnier qui, curieux, regardait la croix, lui demanda de la voir de près, sans rien dire. Deux semaines après, ce jeune qui avait quelque connaissance de menuiserie, en signe de reconnaissance et d’amitié, lui fit cadeau, au nom de ses compagnons de prison et en son propre nom, d’une nouvelle croix pectorale aussi en bois, exactement semblable à l’originale mais avec une nouvelle devise : « In carcere eram » (« J’étais en prison »). Très ému, depuis lors dom Basílio commença à l’utiliser.

L’amour du Christ préféré à tout autre a été l’unique grande passion de toute sa vie ! Son profond attachement à l’Église et aux frères, son inlassable combat pour « ceux qui ont faim et soif de justice », surtout les pauvres et les prisonniers, ses engagements fermes pour le renouveau d’une vie monastique authentique et fidèle à la tradition mais en même temps ouverte et accueillante aux valeurs de la modernité, ont témoigné, sans l’ombre d’un doute, de sa fidélité au Christ et à l’Évangile. Les dernières années de sa vie, déjà malade, il les a passées dans son monastère de profession. C’est là qu’il retourna à Dieu le 2 juin 2003 à l’âge de 88 ans. Dans la joie et la paix du Christ ressuscité, il a ouvert de nouveaux chemins.

 

 

[1] Nom donné par le code de Droit canonique de 1917 aux actuelles abbayes territoriales. En 2002, le Saint-Siège a suprimé ce titre et privilège à l’abbaye de Rio de Janeiro.

[2] Certaines expressions entre guillemets ont été dites par dom Basílio lorsqu’il racontait à ses novices quelques passages de sa vie.

[3] Postulé abbé de Rio une première fois, en 1948, il a fermement refusé cette élection, puisque « j’étais trop jeune et n’avait aucune expérience », selon ces propres mots. Il avait alors 34 ans.

[4] « Perinde ac si cadaver esset » : expression latine des anciennes Constitutions des jésuites, qu’il aimait bien répéter lors des conférences données aux novices sur la valeur de l’obéissance.

[5] Outre les monastères de la Congrégation brésilienne, un bon nombre de monastères appartenaient à d’autres Congrégations.

[6] Son père, déjà décédé à l’époque, était amiral de la Marine brésilienne où trois de ses neveux étaient officiers supérieurs.

Le Secrétariat de l’AIM

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Nouvelles

Dom Jean-Pierre Longeat, OSB

Président de l'AIM

 

Le Secrétariat de l’AIM

 

 

 


Sœur Mary Placid Dolores vient de retourner dans son pays, les Philippines, où elle a été élue Présidente de sa nouvelle Congrégation. Durant quinze ans, elle a servi l’AIM avec une grande conscience et une parfaite fidélité. Chacun se souvient de son sourire si réconfortant avec une égalité d’humeur rarement égalée. Toujours attentive aux besoins des uns et des autres, elle veillait à ce que personne ne souffre d’aucun manque. Elle suivait chaque dossier de demande d’aide de la part des monastères avec beaucoup de soin et défendait toujours l’intérêt des plus petits et des plus faibles. Petite de taille, elle était grande de cœur. Nous la regrettons, c’est sûr, mais nous espérons que des occasions se présenteront pour nous revoir et éventuellement collaborer à nouveau, en particulier aux Philippines.

En raison de ce départ et à la suite d’une réflexion approfondie, nous avons décidé de réduire les espaces de location dans les bâtiments des bénédictines de Vanves. Les bureaux de l’AIM et de l’AMTM sont maintenant rassemblés dans un unique lieu, à l’entrée du monastère où se trouvent également les chambres et lieux de vie de l’AIM.

Le réaménagement est très réussi, il nous satisfait pleinement et nous permettra de réaliser quelques économies de fonctionnement pour le bénéfice des monastères qui s’adressent à nous.



Mes années à l’AIM

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Nouvelles

Mère Mary Placid Dolores, OSB


Mes années à l’AIM (2005-2020)

Tout est grâce !

 

 

Ce bref témoignage de vie et de travail est le fruit d’une expérience de près de quinze ans à l’Alliance Inter-Monastères (AIM Internationale). Le père Jean-Pierre Longeat, président de l’AIM, a été très aimable de me demander de rédiger ces lignes, il connaît mes réticences pour ce genre de travail, mais j’ai accepté !

Il y a des gens qui m’ont convaincue de venir travailler et servir à l’AIM internationale dont le siège est à Vanves, en France. Il y a d’abord l’abbé Jeremias Schröder, osb, Président des bénédictins missionnaires de Saint-Ottilien (Allemagne) et sœur Gisela Happ, alors Secrétaire générale de l’AIM ; puis j’ai eu l’accord de Mère Consilia Marcellones, mon abbesse, et de ma communauté. Je crois qu’il y a d’autres membres de l’AIM qui ne me connaissaient pas mais qui ont approuvé ma venue. J’étais impatiente de me lancer dans cette nouvelle aventure de vie monastique et de pouvoir rendre service aux monastères à travers le monde via l’AIM. Il y avait aussi l’excitation de découvrir la terre et la culture européennes, étrangères et nouvelles pour moi.

© AIM.
Sœur Gisela, sœur Placid et père Martin.

Des Philippines, je suis arrivée en France fin septembre 2005. L’accueil fut chaleureux ; que ce soit celui de sœur Gisela qui est venue me chercher à l’aéroport, ou du père Martin Neyt, Président de l’AIM à l’époque, ou celui de la communauté bénédictine de Sainte-Bathilde à Vanves.

Par la suite, le père Jean-Pierre Longeat a succédé au père Martin et sœur Christine Conrath est arrivée en tant que secrétaire de l’AIM.

L’AIM est en relation avec beaucoup de gens et c’est un lieu d’échange d’idées et d’expériences. Il était donc essentiel pour moi d’apprendre la langue française. J’ai suivi un cours intensif pendant environ neuf mois ; le résultat ne fut pas parfait mais la vie quotidienne et la communication en furent facilitées. Le français est une très belle langue, vraiment intéressante ; ce fut et c’est encore pour moi une bénédiction !

Au cours de ma deuxième année, les bâtiments de l’AIM ont commencé à être rénovés. L’association propriétaire du monastère et la communauté des bénédictines ont consenti, voyant les efforts et le travail de l’AIM, à ce que deux bâtiments soient aménagés pour en faire d’une part un studium pour des sœurs venant de l’étranger  et d’autre part la maison du personnel de l’AIM. Sœur Gisela a géré très efficacement ce chantier. Nous remercions tous les généreux donateurs de nous avoir soutenus pour ce travail d’aménagement.

Sœur Mikaël Takahashi, osb, sœur japonaise du monastère de l’Annonciation à Liège (Belgique), a accepté de prendre gracieusement en charge le suivi de la vie académique des étudiantes. Elle a rejoint Vanves pour vivre sur place, au studium.

De 2006 à 2016/17, de jeunes bénédictines, cisterciennes et trappistines sont venues étudier à Paris, envoyées par leurs communautés  pour y suivre des cours de théologie ou dans d’autres matières. En résumé, il y eut deux religieuses du Congo, une du Togo, une d’Éthiopie,  quatre du Brésil, quatre du Vietnam et trois des Philippines. Des sœurs apostoliques mexicaines sont aussi passées au studium pour suivre des cours de langues à Paris avant d’être envoyées en mission en Afrique.

Rentrées chez elles après l’obtention de leurs diplômes, les sœurs ont été en mesure de mieux servir leur communauté respective, que ce soit comme supérieures, formatrices ou chargées de services communautaires dans d’autres domaines. L’ambiance étudiante et la vie fraternelle avec la communauté bénédictine de Vanves ont été pour elles l’occasion d’une expérience magnifique ; beaucoup disent qu’elles s’en souviendront toujours et resteront éternellement reconnaissantes envers l’AIM.

Mon travail à l’AIM était très varié mais, au secrétariat, j’étais plus spécialement occupée au suivi des projets et des rapports venant des monastères. Pendant des années, avec sœur Gisela, nous avons établi des dossiers pour les réunions du Bureau et du Conseil.

L’AIM organise régulièrement des rencontres au cours de l’année. L’Équipe internationale (sept à neuf membres) se réunit deux à trois fois par an ; la réunion du Conseil de l’AIM, en octobre ou novembre de chaque année, se tient habituellement dans des monastères situés hors de France. Je suis sincèrement reconnaissante d’avoir eu l’opportunité de participer à ces réunions ; elles furent très enrichissantes en raison des sujets abordés, des débats et du partage de nouvelles concernant le monde monastique. L’AIM s’occupe particulièrement des jeunes monastères de la famille bénédictine en Océanie, Afrique, Asie, Amérique latine et Europe de l’Est ainsi que de l’évolution de la vie monastique aujourd’hui : je remercie tous les membres que j’ai pu rencontrer lors des nombreuses rencontres. Apprendre à les connaître et les écouter parler avec sagesse fut inestimable.

Le côté le plus facile du travail à l’AIM est la vie ordinaire. Au cours de ces dernières années, durant les trois ou quatre jours de présence commune sur place, le partage de la Bible avant le travail de secrétariat fut spirituellement rafraîchissant et fraternel.

Pouvoir vivre avec la communauté bénédictine de Vanves a été un privilège car la vie fraternelle et le partage s’en sont trouvés développés  au fil des années. Le zèle pour la vie liturgique y est évident. Ce fut aussi un plaisir d’embellir une petite cour, à l’entrée du monastère, en y plantant des fleurs ou même simplement en époussetant les locaux !

Face à tout cela, je ne peux que dire merci à toutes les personnes que Dieu m’a permis de croiser durant cette période. Lors de chaque rencontre avec des personnes variées, un pont s’établisssait. La culture européenne a été un noyau autour duquel le christianisme s’est formé. L’expérience acquise d’une meilleure connaissance de ce contexte, tant par la vie personnelle qu’à travers des lectures fut très enrichissante et précieuse.

Pour tout cela je rends grâce à Dieu et je remercie tous ceux qui ont été ses instruments pour m’aider à croître en esprit et dans toute ma personne.

Ce petit récit serait incomplet si je ne mentionnais pas l’AMTM (Amis des Monastères à Travers le Monde), la branche laïque dont l’AIM bénéficie de la générosité et de l’amitié. Les réunions du Conseil de l’AMTM ont lieu dans les locaux de l’AIM. Elles ont été pour moi l’occasion de rencontrer avec bonheur les membres de cette association et de nouer de bonnes relations.

Je remercie Dieu pour l’amitié fraternelle qui s’est développée au cours de ces années avec pour seul objectif d’aider les monastères partout dans le monde.


Sœur Placid à la réunion de la CIB, entourée des sœurs des Philippines (2018)
Sœur Placid à la réunion de la CIB, entourée des sœurs des Philippines (2018)

Voyage en Argentine (2)

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Nouvelles

Dom Jean-Pierre Longeat, OSB

Président de l’AIM


Voyage en Argentine,

octobre 2019 (suite)[1]

 

 

 

Vendredi 27 septembre 2019, l’abbaye de Niño Dios

Les frères de Niño Dios avec le père J.-P. Longeat.
Les frères de Niño Dios avec le père J.-P. Longeat.

Visite au monastère de Niño Dios dans la région de Parana près de la ville de Victoria.

Nous arrivons vers midi après avoir traversé les larges horizons de la pampa argentine sous un magnifique soleil de printemps.

Le Père Abbé vient à la rencontre de la voiture devant le monastère et nous retrouvons la communauté dans le cloître pour partager le déjeuner dans le grand réfectoire. Il y a là une douzaine de moines.

Le monastère de Niño Dios, l’Enfant-Dieu, a été fondé par l’abbaye de Belloc (France) en 1899. C’est le premier monastère bénédictin d’Amérique latine. L’évêque de Paraná souhaitait une solide et nombreuse communauté de religieux pour son vaste diocèse. Il se rendit au sanctuaire de Notre-Dame de Luján et demanda à la Vierge une communauté religieuse pour son diocèse. Il fut mis sur la piste de l’abbaye de Belloc par un prêtre missionnaire français.

Les autorités civiles de l’époque n’auraient guère permis l’établissement dans le pays d’un ordre religieux ou d’une congrégation qui ne soit pas dédié à des activités éducatives ou sociales, de sorte que les moines furent instamment priés d’ouvrir rapidement un collège industriel agricole.

En ce qui concerne les activités développées par la communauté au cours de ces années, il convient de mentionner la pastorale de la ville et de l’ensemble du département de Victoria, de 1899 à 1988. La paroisse, placée sous le patronage de Notre-Dame d’Aranzazu, possède également une vaste zone rurale et des îles, avec de nombreuses chapelles et centres religieux, desservies exclusivement à cette époque par les moines prêtres de la communauté.

L’activité sacerdotale et missionnaire ne s’est pas limitée au département de Victoria ou à la province d’Entre Ríos, mais elle s’est étendue à diverses régions du pays. Dans certains d’entre eux les moines restèrent plusieurs années : à Notre-Dame d’Itatí, à Azul, dans la province de Buenos Aires, ils étaient responsables d’un asile, d’une chapelle et d’une école (de 1921 à 1934) ; et à Larramendy, dans la même province de Buenos Aires, ils s’occupèrent d’une école et d’une chapelle de campagne (1917-1924).

L’abbaye de Niño Dios a fondé plusieurs autres communautés monastiques : l’abbaye du Christ Roi à El Siambón, Tucumán (Argentine), en 1956 ; le prieuré de La Pascua à Canelones (Uruguay), en 1976 qui vient récemment de fermer, malheureusement. Et en 1982, il assumèrent la responsabilité du prieuré de San Benito de Llíu-Llíu, de Limache (Chili).

L’Institut privé John F. Kennedy, situé dans la ville de Victoria, dépend de l’abbaye depuis 1965, et l’Institut d’enseignement San Benito, dédié à la formation d’enseignants et à la formation professionnelle depuis 1983, bénéficie d’une gestion extérieure.

La communauté a promu la construction d’un quartier résidentiel, dont le premier groupe a été inauguré en 1971. Le club social et sportif San Benito, centre de diverses manifestations culturelles, dont les antécédents les plus lointains remontent à 1959, est également né à l’initiative des moines et il convient de noter que l’abbaye est une source importante de travail dans le secteur.

La communauté a élu en 1997 son abbé actuel en la personne du père Carlos Martín Oberti.

Le 29 août 1998, la nouvelle église abbatiale a été consacrée dans un style néo-roman très lumineux. Elle est dédiée comme il se doit au mystère de la naissance de notre Seigneur Jésus-Christ.

L'église du monastère.
L'église du monastère.

Après le repas, rencontre avec la communauté autour de la liqueur bénédictine que fabrique le monastère. Nous parlons de la situation de la vie monastique dans le monde et des accents qui seraient à soutenir. La discussion va bon train, chacun donnant un écho de son expérience et livrant ce qui lui tient le plus à cœur. La communauté vit actuellement une étape particulière car récemment, le prieur du monastère de Cristo Rey est décédé à la suite d’une expédition en montagne. Son corps a été retrouvé quelques jours après sa mort. C’est un coup dur pour la famille monastique de Niño Dios.

Après cette rencontre, nous visitons le monastère et en particulier la crypte où se trouve la fameuse statue de l’Enfant-Dieu venue de Belloc et qui donne son nom au monastère. Le fait que ce grand monastère réduit aujourd’hui à une petite communauté mais bien vivante encore, soit dédié à l’Enfant-Dieu a quelque chose d’impressionnant. Il y a lieu de se remettre entre les mains du Père pour accomplir son œuvre tel que l’a fait le Fils de Dieu.

 

Monastère des bénédictines de Paraná

Nous arrivons au monastère de Paraná dans la soirée. C’est une fondation de l’abbaye de Córdoba. Nous y sommes accueillis par la petite communauté constituée de huit sœurs. L’accueil est spontané, ouvert et chaleureux ; on se sent d’emblée en famille. La prieure du lieu, Mère Isabel, est une femme d’expérience : c’est une héritière spirituelle de l’abbesse de Córdoba, Mère Candida Cymbalista, dont j’ai parlé plus haut (cf. Bulletin 118). Elle s’exprime dans un excellent français.

Je me rends aux vêpres puis nous dînons à l’hôtellerie en compagnie de deux jeunes femmes qui y font séjour. Elles travaillent dans la région pour une entreprise française de fromages, « le Caprice des Dieux ». Nous échangeons volontiers tandis qu’une sœur de la communauté, telle Abraham au Chêne de Mambré, se tient debout près de nous afin de nous servir à table. J’en suis gêné et cherche à participer au service, mais rien à faire, elle est vraiment là pour cela et tient tout spécialement à accomplir sa tâche jusqu’au bout.

La communauté de Paraná.
La communauté de Paraná.

 

Samedi 28 septembre

Après les offices du matin, la Mère Prieure me propose une visite des lieux. Nous commençons par les nouveaux bâtiments de la confiturerie. Auparavant relégués dans des ateliers très précaires, la communauté et les employés peuvent évoluer désormais dans des locaux mieux adaptés avec toutes les facilités technologiques nécessaires. La cellérière du monastère est légitimement fière des aides  (dont celles de l’AIM !) qu’elle a pu obtenir pour arriver à ce résultat.

Cette communauté est finalement en construction permanente depuis sa fondation en 1987. Le nombre des moniales a toujours été réduit autour de huit. Quelques jeunes sont entrées et se sont coulées dans les habitudes de la communauté d’origine. Les sœurs prévoient la construction d’une petite église ; l’ancienne deviendra la bibliothèque. L’intérieur des bâtiments pour la communauté pourra se déployer en une dernière aile qui fermera le cloître.

Dès le début, cette communauté a été caractérisée par son ouverture aux personnes de l’entourage. Le village voisin a été constitué par une colonie d’allemands originaires de la Volga. Lui aussi est constamment en construction. Il ne bénéficie pas encore du statut de municipalité alors que trois ou quatre générations se sont succédées depuis sa fondation. La région de l’Entre Rios dans laquelle nous sommes est ainsi caractérisée par l’existence de villages ou de villes créés du fait des mouvements migratoires du 19e et du 20e siècle.

Mère Prieure tient d’ailleurs à ce que je fasse une visite au village. Nous passons devant l’église très allemand dont le clocher est peu élevé faute de financement. Il y a un petit supermarché où la sœur qui me conduit fait quelques courses, une pharmacie, une école et quelques lieux de loisirs. Mais tout le monde se connaît : c’est comme une grande famille au milieu de laquelle les sœurs ont toute leur place. Tout le monde les salue et fait un brin de causette avec elles.

Rentrés au monastère, il y a devant la maison un certain nombre de personnes. Les sœurs sont accessibles sans se laisser envahir. Le monastère a aussi un groupe d’une vingtaine d’oblats très engagés.

Comment ne pas être touché par une telle insertion. D’une certaine manière cette communauté de Paraná montre des voies possibles pour les communautés monastiques de l’avenir. De taille modeste, insérées dans le paysage social et ecclésiale, ces communautés bien enracinées dans leur vocation de prière et de communauté sont comme un signe positif et une espérance que la vie sociale peut être bonne et qu’un monde plus fraternel est envisageable. Malgré ses inévitables fragilités, la communauté de Paraná joue pleinement son rôle.

À quelques kilomètres de là, le Rio Paraná caractérise cette zone dite littorale de l’Entre Rios, bien distincte de la Pampa qui s’étend sur des kilomètres en direction de Buenos Aires. Paraná est superbement située sur les hauteurs dominant de 50 mètres environ la rive gauche (orientale) du fleuve dont elle a pris le nom, à 470 km au nord de la capitale Buenos Aires, et à 25 km de la ville voisine de Santa Fe. Elle forme avec cette dernière une quasi agglomération commune, en grande partie grâce à l’existence d’un tunnel sous-fluvial reliant les deux capitales. Le nombre des habitants approche les 250 000.

 

Dimanche 29 septembre

Départ de Paraná vers 8 heures du matin. Sœur Andrea tient le volant et la Mère Prieure Isabel sera du voyage puisque l’une et l’autre vont participer à la réunion de l’EMLA à Córdoba où moi-même doit me rendre.

La première étape du voyage nous conduit à Rafaela, une ville située à quelques trois heures de route. Là se trouve une fondation de l’abbaye de Santa Escolástica de Buenos-Aires (la première communauté que j’ai visitée à mon arrivée en Argentine). Santa Escolástica a aussi fondé par ailleurs un monastère en Uruguay et un autre en Argentine à San Luis (mais qui vient d’être réduit au statut de maison dépendante en raison de sa difficulté à se développer).

Nous arrivons à Rafaela pour la messe de ce dimanche matin. Il y a foule car la communauté des sœurs accueille le groupe des diacres du diocèse (ils sont une quinzaine). Au cours de la cérémonie, deux nouveaux membres vont être accueillis comme candidats au diaconat. C’est le groupe qui assure l’animation de la messe. La communauté se mêle aux chants et à l’ambiance générale très paroissiale, tout en gardant sa place dans une partie réservée de l’église.

La communauté des sœurs de Rafaela a été fondée à la suite d’une demande de l’évêque alors grand ami de l’abbaye de Santa Escolástica. Les sœurs ont été accueillies sur l’emplacement d’un centre diocésain et ont construit le monastère en bordure de ce centre. Elles ont reçu une mission d’accueil et d’animation qui leur donne un statut très particulier dans le diocèse. C’est un exemple intéressant de ce à quoi peut s’adapter la vie bénédictine, même à partir d’une souche relativement classique comme celle de Santa Escolástica.

Les sœurs de Rafaela.
Les sœurs de Rafaela.

Le monastère est donc très vivant et sa vie de prière est habitée pour une grande part par toutes les intentions de la vie ecclésiale locale. Les sœurs participent très concrètement à l’accueil de groupes pour le discernement des vocations ou des futurs baptisés ; elles entretiennent un contact nourri avec l’évêque et les prêtres ; leur hôtellerie est pleine au moins le week-end tout au long de l’année. Après la messe, les sœurs me font visiter les lieux en soulignant les apports de l’AIM. Elles ont un atelier d’ornements liturgiques et fabriquent des hosties.

Après le déjeuner, nous partons en direction de Córdoba pour quelques cinq heures de route !

À l’arrivée, je découvre avec surprise un tout autre contexte avec la jeune communauté des bénédictines de Córdoba qui se nomme à juste titre Gaudium Mariae, la Joie de Marie, en référence à l’épisode de la Visitation et dont elle témoigne d’une manière très vivante. Nous sommes accueillis à bras ouverts alors que d’autres membres de la session nous ont précédés. Nous partageons un dîner pique-nique et je suis heureux de retrouver, dans cette belle ambiance, plusieurs supérieur(e)s ou membres de communautés que j’ai déjà rencontrés dans des réunions précédentes en Amérique latine.

 

Durant les jours qui suivent se déroule la session de l’EMLA, riche d’interventions diverses, de rencontres, de visites qui sont des expériences spirituelles fortes. Les moines et les moniales ont besoin de se retrouver ainsi pour s’épauler, s’informer et s’encourager pour mener leur vie dans le dynamisme de la Parole de Dieu (c’était le thème de cette session) sous la conduite de l’Évangile. Que Dieu soit béni pour tant de dons dans la force de son amour !

 

[1] La première partie de cet article est parue dans le Bulletin n° 118, p. 97-106. Voir sur le site : Voyage en Argentine (1) : https://www.aimintl.org/communication/report/118

Réunion de l'EMLA.
Réunion de l'EMLA.

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