bernardbuchoudauUN NOUVEAU SAINT BENEDICTIN : Bernard Tolomei (1272-1348), fondateur de la Congrégation olivétaine
Frère Bernard-M. Buchoud osb, abbaye du Mesnil Saint-Loup, France
 
 
Cette conférence a été donnée à l’abbaye du Bec-Hellouin en octobre 2009. Frère Bernard a retravaillé le texte pour notre bulletin.
 
 
 
Parmi les canonisations célébrées en 2009, les Français ont bien repéré celles de Jeanne Jugan, la fondatrice des Petites Sœurs des Pauvres, et de Damien De Veuster, dit de Molokaï, le célèbre apôtre des lépreux. Celles qui ont honoré des moines en revanche sont passées plus inaperçues, qu’il s’agisse du carme Nuno Alvares Pereira (1360-1431), mais lui au moins est un héros national du Portugal et du Brésil, ou du frère Raphaël Arnaíz Barón (1911-1938) jeune trappiste espagnol que la maladie empêcha de prononcer des vœux, ou encore de Bernard Tolomei dont il va être question ici. Cette dernière, du 26 avril 2009, mérite pourtant d’être relevée puisqu’il s’agit, depuis la canonisation de sainte Françoise Romaine en 1608, du premier saint bénédictin canonisé à l’issue d’un procès aboutissant à la reconnaissance d’un miracle ; les trois bénédictins anglais du 17e  siècle inscrits au livre des saints en 1970 l’ont en effet été au titre du martyre, qui à lui seul constitue le miracle. Mais si le culte liturgique est ainsi acquis dans toute l’Eglise à saint Bernard Tolomei, fondateur de la Congrégation bénédictine Sainte-Marie de Mont-Olivet, il reste pourtant à ce nouvel intercesseur à se faire connaître du peuple chrétien. 
 
 
Un milieu doré
 
Bernard, fils de Mino Tolomei et de Fulvia Tancredi, naît à Sienne en 1272. Il reçoit au baptême le nom de Giovanni ; Bernard sera, plus tard, son nom monastique. Par sa naissance, il s’inscrit dans l’un des plus puissants lignages de la cité toscane en plein essor : les Tolomei appartiennent en effet à cette aristocratie de l’argent qui a construit sa fortune et conquis sa noblesse par l’exercice de florissantes activités commerciales et bancaires. Comme la plupart de ces lignages, ils possèdent sur l’une des places centrales de leur bonne ville de Sienne un palais hérissé de tours, signes de puissance et moyen de défense dans les nombreuses guérillas qui opposent les lignages les uns aux autres.
 
Des banquiers donc, et l’on sait que la banque moderne voit le jour en Italie précisément à cette époque : les ancêtres de notre saint furent, parmi d’autres Siennois et Florentins, des pionniers en ce métier promis à un si bel avenir ! Depuis 1255, les Tolomei ont le titre envié de campsores domini papæ « changeurs du seigneur pape », qualité qui leur ouvre les portes et les coffres de nombreuses autres institutions ecclésiastiques mais qui peut aussi les mettre en délicatesse avec l’orientation politique de leur propre ville. Sienne appartient en effet au parti pro-impérial, appelé gibelin, en ces années d’ultimes rebondissements du long conflit entre la papauté et l’empereur : il faut se souvenir en effet que la querelle dite du Sacerdoce et de l’Empire a eu un retentissement profond dans une Italie alors fragmentée en une multitude de pouvoirs locaux – les communes italiennes se gouvernaient comme autant de petites républiques autonomes – et devenue par conséquent l’un des enjeux de cette rivalité autant politique que religieuse entre le Successeur de Pierre et le souverain germanique très présent dans la Péninsule. Les historiens décrivent à l’envi l’Italie de cette époque comme une société sous l’emprise d’une véritable culture de la violence, rongée par une atmosphère de guérilla permanente entre communes, suivant la couleur de leur obédience politique au pape ou à l’empereur, entre lignages rivaux au sein d’une même Commune, entre classes sociales luttant pour la domination. Alors, banquiers du pape et citoyens de Sienne mise sous interdit par les pontifes Alexandre IV et Urbain IV, on devine sans peine le conflit d’intérêt pour nos Tolomei, conflit bien vite résolu au bénéfice de leurs activités financières : embrassant le parti pontifical, ils s’exileront quelques années de leur propre cité, le temps que le vent tourne et que le parti impérial soit défait. Après leur retour en ville, ils devront reconstruire leur palais détruit et accepter une exclusion du gouvernement de la commune accaparé par les représentants du popolo, soit la bourgeoisie montante. Giovanni-Bernard naît précisément dans ces années de relatif effacement politique des siens. Il est donc à bonne école pour apprendre à la fois le poids de l’argent et du pouvoir, qui prédisposent rarement à la sainteté, comme la précarité des succès de ce monde. 
 
 
L’école de la sainteté
 
Avouons que nous sommes assez mal renseignés sur l’enfance et la formation de notre saint. On peut supposer qu’il bénéficie comme les jeunes gens de son milieu de la meilleure éducation, encore largement imprégnée par les catégories de l’antiquité classique et comportant aussi une solide formation juridique, la pratique du droit devenant alors un trait essentiel de la société italienne. La plus ancienne chronique olivétaine le qualifie de miles atque doctor eximius « chevalier et docteur éminent ». Le titre de doctor fait de lui non pas nécessairement un professeur, mais quelqu’un qui s’est qualifié en droit, habilité de ce fait à l’exercice de toutes sortes de charges publiques. Sa qualité de miles, chevalier, n’est pas qu’une distinction honorifique : elle signifie son appartenance à l’armée communale, sa capacité de combattre à cheval. Nous ignorons dans quelle mesure le jeune Giovanni a été appelé à mettre en œuvre ces capacités militaires, mais il faut se garder de sous-estimer cet aspect.
 
Pourtant citoyen de Sienne, Giovanni est aussi à l’école des saints car la ville n’est pas seulement trépidante du bruit des affaires ou des luttes politiques, elle est également frémissante d’un courant mystique, dans lequel se conjuguent un goût renouvelé pour la pauvreté évangélique et la pénitence, à l’école notamment du Pauvre d’Assise et de ses frères mineurs, et un attrait pour la vie solitaire, le tout s’inscrivant dans le cadre d’une piété laïque. Giovanni Tolomei était membre de la confrérie des flagellants (disciplinati) de Santa Maria della Scala, association de laïcs qui se réunissaient dans le grand hôpital du même nom en face de la cathédrale de Sienne : les confrères se soutenaient dans la vie spirituelle par divers exercices de piété, et notamment en renouvelant périodiquement la participation en esprit et en acte à la passion du Christ, c’est-à-dire en s’infligeant la discipline ; ils prenaient aussi régulièrement part à l’eucharistie. Par ailleurs, dans le cadre de cette importante institution hospitalière, ils s’adonnaient aux œuvres de charité, en aidant au soin des malades. L’enrôlement dans cette communauté laïque représentait également l’acceptation d’une forme de brassage social : la confrérie était en effet ouverte à tous les chrétiens de Sienne, sans distinction de classe ni de richesse (beaucoup de confrères ne savaient pas lire, on pouvait aussi s’y retrouver avec des membres de lignages adverses). Un lieu donc pour réapprendre la fraternité évangélique au-delà des clivages sociaux si forts. Pour Giovanni, en tout cas, ce fut le temps de l’amitié nouée avec deux personnages, Patrizio Patrizi et Ambrogio Piccolomini, qui vont devenir ses compagnons dans la suite de son aventure spirituelle. Or Patrizio appartenait à la classe des marchands, à ce popolo qui avait pris le pouvoir à Sienne aux dépens des lignages aristocratiques. Et voilà que ces trois vont devenir les plus proches compagnons pour la vie. On discerne là un trait de la sainteté de Giovanni-Bernard : un homme de la fraternité, de l’amitié, de la réconciliation.
 
 
Un exode
 
En 1313, alors que les luttes entre les factions s’étaient rallumées dans la Péninsule à la suite de la descente en Italie de l’empereur Henri VII de Luxembourg, Giovanni Tolomei – il a alors quarante ans – pose un choix décisif, un choix de rupture avec cette société en conflit permanent : en compagnie de ses deux amis, il quitte Sienne et part au « désert », en l’occurrence dans un lieu appelé Acona, à trente kilomètres au sud-est de Sienne, dans la région des crete – littéralement les terres argileuses, plutôt d’ailleurs des collines de tuf fortement ravinées – sur un terrain qu’il a reçu en héritage. Là, dans l’isolement de cet endroit accidenté, accessible par un seul côté, au milieu des bosquets de pins, de petits chênes et d’oliviers, nos trois compagnons mènent une vie pénitente, de type érémitique mais également marquée par une forte dimension fraternelle, expérience qu’un ancien chroniqueur olivétain dépeint ainsi : « ils étaient assidus à la prière, très ponctuels dans le silence et empressés à rendre louange à Dieu ». On vénère encore aujourd’hui les grottes qu’ils s’étaient creusées dans la colline. Pour signifier leur nouveau genre de vie, les trois amis revêtent un habit pauvre ; qui plus est, ces grands seigneurs apprennent à vivre du travail de leurs mains, ils édifient eux-mêmes la petite chapelle dans laquelle ils disent l’office et se font célébrer les saints mystères par des prêtres de leur choix. 
 
Rapidement cependant, le « désert » se peuple comme il est fréquent dans ce type d’expériences. Et cette croissance engendre une mutation de l’expérience, son institutionnalisation. Il semble bien que dans ce processus, l’intervention de l’Eglise ait joué un rôle déterminant. Car – facteur général – pour porter légitimement un habit non séculier et mener une vie de « conversion », il était requis depuis les législations des conciles de Latran IV (1215) et de Lyon II (1274), ou d’entrer dans un ordre déjà constitué ou d’adopter une règle reconnue, essentiellement celle de saint Benoît pour les moines, de saint Augustin pour les chanoines, ou encore celle de saint François. En ces temps où l’inquisition était des plus actives, mieux valait ne pas déroger aux principes et risquer de se voir assimilé à une secte hérétique. D’autant que – facteur particulier – la période où le groupe d’Acona se constitue coïncide avec le début du pontificat du pape d’Avignon Jean XXII (1316-1334) lequel va pourchasser avec la plus grande rigueur les Franciscains dit spirituels tenus pour gravement déviants en raison de leur attachement à l’exigence de pauvreté absolue édictée par saint François dans son testament. Or ces spirituels étaient très présents en Toscane. Selon toute vraisemblance donc, le groupe informel des solitaires d’Acona, sous leur habit de pénitence, dut être un moment assimilé à ces spirituels puisqu’une chronique fait état d’une inquisition qui les aurait visés. La suite des événements devait manifester que l’amalgame était sans fondement. 
Dans le même temps, Giovanni bénéficia d’un enseignement céleste ; en l’espèce, il eut la vision d’une « échelle d’argent », par laquelle une multitude de frères revêtus d’habits blancs et guidés par les anges montaient au ciel vers le Christ et sa Mère, eux aussi en vêtements d’un blanc étincelant. On peut voir dans cette expérience mystique comme une invitation, pour les compagnons d’Acona, à sortir de leur statut indéfini et à s’en remettre aux sages directives de l’Église en adoptant l’échelle de la vie monastique ou de l’humilité (R.B. 7) avec la Règle bénédictine pour norme. Ce serait à ce moment que Giovanni aurait changé de nom, se plaçant sous le patronage de l’illustre abbé de Clairvaux, chantre de la Vierge et modèle d’une vie monastique réformée, tant il est vrai qu’à l’époque le monachisme traditionnel, bénédictin comme cistercien, apparaissait quelque peu en crise.
 
 
Une fondation bénédictine : Sainte-Marie de Mont-Olivet
 
Bernard, en compagnie de Patrizio, va donc trouver l’évêque d’Arezzo, diocèse dont dépendait le territoire d’Acona. Le 26 mars 1319, l’évêque Guido Tarlati émet à la demande des deux Siennois la charte de fondation d’un futur monastère institué « en l’honneur de la Vierge glorieuse, sous la règle de saint Benoît et l’observance monastique, et qui sera appelé Sainte-Marie de l’Olivet à Acona ». Puis le 29 mars, les trois fondateurs – Ambrogio s’étant joint aux deux premiers – reçoivent, toujours à Arezzo, leurs habits blancs des mains du moine Jean de Sasso, agissant au nom de l’évêque Guido ; ils font profession sur-le-champ, « promettant de vivre toujours dans ledit monastère [d’Acona], sans rien en propre, dans la chasteté et sous l’obéissance à l’abbé du monastère, selon la Règle de saint Benoît ». Enfin dernier acte de cette fondation qu’il est possible de suivre presque minute par minute grâce aux documents notariés qui en perpétuent la mémoire, le 1er avril 1319, dimanche des Rameaux, le prêtre Restauro, lui aussi délégué par l’évêque, se rend à Acona où les nouveaux moines vêtus de blanc ont rejoint leurs compagnons : s’étant fait indiquer l’endroit le plus propice à la construction du monastère, il y plante la croix et pose la première pierre.
 
Relevons en premier lieu les soubassements spirituels de cette institution naissante. La dévotion mariale fait clairement l’objet d’une insistance. Mais on voit combien cette dévotion est intimement liée au culte pour l’humanité du Sauveur, inscrit notamment dans le choix du nom du monastère : Sainte-Marie de l’Olivet, probablement parce que le lieu est planté d’oliviers certes, mais aussi, puisque la seconde partie du nom sera bientôt développée en Mont-Olivet, Monte Oliveto, référence limpide au Mont des Oliviers et donc à la Pâque du Christ. A cet égard, les dates des événements fondateurs en disent long. La charte est signée par l’évêque Guido le lundi 26 mars, dans le rayonnement de l’Annonciation, et la croix est plantée à Acona le jour des Rameaux. Le programme, marial et christocentrique, de la vie monastique qui s’inaugure ainsi ne saurait être défini en termes plus transparents : avec Marie, s’unir au Sauveur dans sa passion pour avoir part à sa gloire, gravir avec lui et en lui, par l’humilité, l’obéissance, la pauvreté, l’échelle que sa croix glorieuse a dressée entre terre et ciel.
 
Sur le plan juridique, l’aspect qui saute aux yeux est l’option affichée pour la Règle bénédictine, qui confirme l’évolution cénobitique de ce groupe de solitaires et leur désir d’assurer à leur ardeur encore novice la sagesse d’une observance monastique connue pour sa longévité, sa mesure. On remarque notamment que le vœu de pauvreté – « sans rien en propre » – conformément à l’interprétation bénédictine, et à la différence de la pratique (ou de la théorie) des ordres mendiants, est entendu comme une dépossession personnelle et non communautaire.
 
Mais si la fondation relève bien de la tradition bénédictine par le choix de la Règle, on perçoit aussi un propos résolu d’originalité, de juste autonomie au sein de cette tradition. On peut en effet relever comment ce nouveau monastère s’inscrit au sein de l’Église : tout est reçu par le ministère de l’évêque, charte, consécration par l’habit et les vœux, croix et pierre de fondation. Le monastère naissant est soumis à la juridiction de l’évêque d’Arezzo qui en confirmera les Abbés et en assurera la visite. Tout semble conçu pour éviter une dépendance du monachisme antérieur. Cette conscience qu’ont les fondateurs de leur liberté au sein de la tradition bénédictine, ils la manifestent clairement par le choix de leur habit blanc, qui les distingue évidemment des moines noirs, mais surtout par celui, plus surprenant, d’un abbatiat temporaire à cadence annuelle. Influence de la durée des charges publiques au sein des institutions communales italiennes ? Moyen d’éviter la nomination d’Abbés commendataires ? La motivation n’est pas complètement élucidée. 
Toujours est-il qu’après trois refus successifs fondés sur un handicap de vue, excuse qui recouvrait sans doute aussi un motif plus profond d’humilité, Bernard Tolomei dut se résoudre à accepter cette mission que tous, logiquement, souhaitaient le voir assumer : il ne sera donc que le quatrième Abbé de la famille monastique qu’il a pourtant engendrée. Signe de la confiance dont il jouit au milieu de ses frères : nonobstant la norme fixée, il sera réélu d’année en année jusqu’à sa mort. Pour autant que l’on puisse en juger, sa manière de conduire les autres, ferme et parfois tranchante, était également empreinte de discrétion et d’humilité : il se veut un père, un animateur, même s’il avait les qualités d’un chef. Dans les décisions, il se situe toujours au milieu des frères, pas au-dessus : « les frères et moi », la formule est chez lui récurrente. Les épithètes qu’il s’attribue – « Abbé bien qu’indigne du monastère Sainte-Marie de Monte Oliveto », « frère Bernard, pécheur » – sonnent sous sa plume tout autrement que comme clauses de style ou formules creuses. 
 
 
bernardtolomeiFécondité : la Congrégation olivétaine
 
Sous l’abbatiat de Bernard, le monastère connaît d’ailleurs un grand rayonnement puisqu’en l’espace de deux décennies, il essaime en une dizaine de  « lieux », en réponse à la requête d’évêques ou de nobles laïcs qui souhaitent bénéficier de la présence de ces nouveaux moines blancs. Ce n’est pas tout à fait un hasard si la ville de Sienne est la première servie, avec le monastère Saint Benoît près de la Porta Tufi, hors des remparts de la cité : la trace laissée par leur ville d’origine sur les trois fondateurs est indéniable. Suivent Arezzo, Florence, Gubbio, Foligno, Rome…
 
Dans ces fondations se manifeste une autre originalité de l’institution olivétaine : pour maintenir la cohésion de l’ensemble et fortifier la communion entre tous les frères, il fut résolu que les fondations présentes et à venir seraient soumises à Monte Oliveto « comme les membres à la tête » tamquam membra capiti, selon une formule d’origine paulinienne en usage dans l’ecclésiologie de l’époque. L’ensemble des maisons devait former avec le monastère-source une unique famille monastique, un seul corps, ayant à sa tête l’unique Abbé de Monte Oliveto, les moines pouvant être appelés à l’occasion du chapitre général annuel à se transférer d’un lieu à un autre à l’intérieur de cette unique famille. On ferait probablement fausse route en appréhendant cette organisation de la jeune Congrégation olivétaine sous le seul concept juridique de centralisation : s’il décrit bien en un sens la réalité, il ne rend pas compte de son épaisseur historique, il passe à côté des motivations spirituelles qui ont présidé à un tel choix. Car cette conception originale et féconde de la famille monastique comme un corps unique apparaît bien comme l’expression, de la part de Bernard et de ses premiers compagnons, d’une hantise de la communion, d’un refus véhément de toute force de désagrégation, de séparation, comme de toute forme d’appropriation. « Nous ordonnons », dit un chapitre des constitutions, « que la communion dans la charité soit gardée de toutes forces et fortifiée de jour en jour chez les frères. » N’oublions pas le milieu d’où provient notre Tolomei, n’oublions pas non plus la force des courants centrifuges qui traversent la société civile et dont Bernard a fait l’expérience, toutes ces luttes de partis, rivalités citadines, hostilités lignagères, cette culture d’exclusion, d’excommunication mutuelles. Face à leur environnement déchiré, les moines blancs du Mont-Olivet, du  « Mont des Oliviers », entendent donner le signe eschatologique d’une famille qui déjà se rassemble dans l’unité de la Jérusalem céleste.  
Le 21 janvier 1344, le pape Clément VI (1342-1352), lui-même ancien bénédictin de La Chaise-Dieu, émet en Avignon deux lettres apostoliques qui confirment ce statut et constituent l’acte de naissance, au sein de l’ordre de saint Benoît, de la congrégation olivétaine : elle compte alors cent soixante moines. A l’organisation très unifiée autour du monastère de Monte Oliveto et du chapitre général, faisait logiquement pendant une limitation géographique précise : la congrégation ne pourrait se développer qu’en Italie seulement, in partibus dumtaxat Italiæ. Ce qui resta le cas pendant cinq siècles.
 
 
Pâque 
 
Agé de près de soixante-douze ans, peut-être le fondateur aspirait-il à se voir déchargé de la responsabilité qui pesait sur ses épaules et dont le poids n’avait fait que croître. Ses frères ne l’entendaient pas de cette oreille : le 4 mai 1347, le chapitre votait à son Abbé Bernard une entière délégation de pouvoir, « ayant pleine confiance qu’à cause de sa sainteté, il ne s’écarterait pas de la volonté de Dieu ni du salut des âmes de ses frères et fils ». Précieux témoignage de la réputation de sainteté qui entoure le fondateur dès son vivant. 
A la fin de cette même année, le bacille de la peste s’introduisait en Italie transporté par les galères génoises depuis les rives de la Mer Noire. Cette pandémie, la terrible et fameuse peste noire de 1348-1349, l’un des plus calamiteux fléaux du Moyen-âge puisque l’Europe allait y perdre environ un tiers de sa population, s’accompagna d’une véritable crise morale dont témoignent tous les contemporains : malades souvent abandonnés à leur triste sort même par leurs plus proches parents, prêtres refusant d’administrer les sacrements par crainte de la contagion. Au milieu de cette épreuve, la confiance exprimée par la congrégation à son abbé se révéla pleinement justifiée : loin de chercher à se mettre à l’abri, celui-ci déchiffre l’ultime volonté de Dieu sur lui dans le service de ses frères mourants. Quittant la solitude de Monte Oliveto, Bernard en un étonnant retour aux sources de sa vocation se rend à Sienne, au monastère de la Porta Tufi, auprès de ses fils les plus exposés, pour leur assurer le secours de sa présence, le témoignage de sa tendresse paternelle. Le 20 août 1348, selon la date traditionnelle, il remet son âme à Dieu au milieu des siens, en cette épidémie qui emporte au total quatre-vingts moines, la moitié de la toute jeune congrégation. Le corps même de Bernard disparaît, peut-être livré à l’anonymat d’une fosse commune. La longue retraite sur le « Mont des Oliviers » a porté tout son fruit d’offrande pascale, l’ascension de l’échelle d’argent entrevue s’est accomplie sur la croix. Saint Bernard Tolomei est ainsi devenu, selon les mots du pape au cours de l’homélie de la canonisation, « un authentique martyr de la charité. » 
 
En guise de conclusion, présentons en deux mots le visage actuel de la congrégation olivétaine, désormais largement internationalisée. Curieusement, le 19e siècle fut pour elle le moment de tous les dangers – prise dans la tempête de suppressions qui s’abattit sur les ordres religieux en Italie, elle manqua de peu sombrer corps et biens – mais ce fut aussi le creuset d’une véritable renaissance : une poignée de moines remarquables réussit à maintenir le flambeau et à poser les bases d’un véritable renouveau. Une adaptation du régime constitutionnel permit d’accueillir les premières fondations à l’étranger, en France d’abord et dans l’Empire austro-hongrois (en Carinthie). Le siècle récemment achevé fut marqué par un élargissement de cette présence dans le monde et par une féminisation du visage de la Congrégation, quoique celle-ci ne fût pas entièrement nouvelle, inaugurée par sainte Françoise Romaine (1384-1440) et ses oblates de Tor de’ Specchi à Rome : aujourd’hui l’effectif dessœurs est plus du double de celui des frères. De l’Orient à l’Occident, nous trouvons une présence olivétaine en Corée du Sud, en Israël, en Europe (Italie, Suisse, Belgique, France, Royaume-Uni), au Ghana (fondation toute récente), en Amérique, au Brésil, au Guatemala et aux États-Unis, y compris à Hawaï. Probablement l’un des défis actuels est-il de parvenir à entretenir le souffle de communion reçu de saint Bernard Tolomei dans un organisme empreint d’une réelle et légitime diversité.
 
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