MOINES ET MONIALES A JERUSALEM
par le Père Marcel Dubois, op.
 
 
Au début des années 1960, le Père Marcel-Jacques Dubois rejoint à Jérusalem le Père Bruno Hussar, fondateur de la maison Saint-Isaïe à Jérusalem, et commence à travailler avec lui, encourageant l'étude des sciences juives et du judaïsme par les Chrétiens. Philosophe de formation, il enseigne à l'Université hébraïque de Jérusalem, où « en expert de la philosophie de saint Thomas, le Professeur Dubois a cherché à transmettre la sagesse de la métaphysique à des générations d’étudiants de l’Université hébraïque. Il deviendra d'ailleurs le doyen de la Faculté de Philosophie de cette université. Il demandera et obtiendra la nationalité israélienne en 1973.
Le Père Dubois a été consulteur au Conseil pontifical pour les relations religieuses avec le judaïsme de 1974 à 1995. Il a reçu en 1988 le prix annuel de l'amitié judéo-chrétienne de France. De 1989 à 1993, il fut directeur de l’Institut Ratisbonne.
Le Père Marcel-Jacques Dubois est décédé à Jérusalem le 14 juin 2007 à l'âge de 87 ans. Il a été inhumé à Beit Shemesh, en Israël, au sein de la communauté des Sœurs de Bethléem. 
 
 
 
 
Religieux, appelé depuis près de trente-cinq ans à vivre en Israël, au milieu du peuple juif, le Seigneur m’a fait la grâce d’y découvrir les communautés de moines et de moniales qui y ont établi leur demeure. Ayant souvent bénéficié de leur accueil fraternel, je voudrais témoigner de la présence, trop souvent méconnue ou simplement ignorée par les chrétiens, de la vie monastique dans la terre de la Bible et de l’Évangile. Une présence dont le rayonnement est unique et nécessaire.

Il serait déjà important de rappeler que cette terre est un des hauts lieux où la vie monastique a commencé. Du désert de Juda au Néguev, il en subsiste d’innombrables vestiges. C’est là que s’enracine la grande tradition dont nos monastères sont les héritiers. Mais je voudrais souligner un autre aspect de cette présence qui est en singulière consonance avec la vie actuelle de l’Église, à savoir la profonde harmonie qui relie la vie des moines et des moniales à la vocation du Peuple de Dieu. La contemplation du mystère d’Israël, à laquelle l’Église nous invite depuis le second concile du Vatican, nous aide à percevoir cette affinité.

Pour faire comprendre à mes frères et sœurs dans le Christ l’importance de la connaissance de ce mystère dans la découverte de notre identité chrétienne, il m’arrive de recourir à l’argument suivant. Que pourrions-nous dire s’il nous était demandé de rendre compte, en quelques mots, de notre foi à ceux qui ne la partagent pas, incroyants, athées, indifférents, ou fidèles d’autres religions ? Je ne parle pas des Juifs, on comprendra pourquoi. Je précise qu’il ne s’agit pas du contenu de notre credo, mais de témoigner de notre attitude existentielle devant Dieu et devant sa Parole. Il me semble que la meilleure réponse consisterait à dessiner notre visage chrétien en quelques traits purs et stricts, à la manière d’un dessin de Matisse. Je crois que six traits suffiraient pour une telle esquisse.

Premier trait :
Comme chrétien, j’écoute. Dieu a parlé, il m’invite à prêter l’oreille, je fais attention à ce qu’Il dit. Fides ex auditu.
 
Deuxième trait :
Comme chrétien, je fais mémoire. Dieu a parlé, Dieu a agi, non seulement je me souviens de ce qu’Il a dit et de ce qu’Il a fait mais, par la mémoire de sa Présence, au sens où en parlait saint Augustin, j’actualise dans ma vie le mystère de sa Parole et de son Action.

Troisième trait :
Je ne suis pas seul à écouter ainsi et à faire mémoire, je suis entouré de frères et de sœurs qui sont attentifs à la même Parole et sont suspendus par la mémoire à la même Présence. J’appartiens à une communauté, je suis membre d’un Peuple, je suis fils de l’Église.
 
Quatrième trait :
Je vis, avec ces frères et ces sœurs, dans la fidélité à une tradition qui nous réunit à travers l’espace et le temps.

Cinquième trait :
Je rends grâces, puisque celui qui m’a parlé et que j’écoute, l’a fait pour me révéler le bonheur auquel il m’appelle, le salut dans lequel il m’invite à entrer. 

Dernier trait enfin :
J’attends, puisque celui qui m’a parlé et que j’écoute a promis qu’il reviendrait, je l’attends, je vis dans l’espérance de son retour.
 
L’écoute, la mémoire, la communauté, la tradition, l’action de grâces, l’espérance, tels sont incontestablement les traits qui caractérisent le visage du chrétien dans sa rencontre avec Dieu. Si nous posons la question : À qui ces traits appartiennent-ils originellement ? De quelle ressemblance sont-ils le reflet ? Lorsqu’on vit en Israël, lorsqu’on lit la Bible et l’Évangile au milieu du peuple juif, dans la lumière de l’Ancien et du Nouveau Testament, on peut répondre en toute certitude : ce sont les traits du peuple que Dieu a choisi pour préparer la venue de son Fils en ce monde, le peuple de l’écoute, le témoin de la mémoire, le chantre de l’action de grâces, le modèle de l’espérance. Ce sont les traits dont nous avons hérité en Jésus Christ et par Jésus Christ. Une ressemblance à l’image du visage de Jésus et de sa Mère.

Cet argument suffit pour mettre en évidence le lien qui rattache le Nouveau Testament à l’Ancien, la vocation chrétienne à l’élection d’Israël, bref la continuité du dessein de Dieu dans l’histoire du salut et son accomplissement en Jésus Christ. Mais il est une forme plus ramassée du même argument qui s’applique immédiatement à la vie monastique. Si l’on voulait en effet définir d’une part la vocation du Peuple d’Israël, et d’autre part la vocation des moines et moniales dans l’Église comme icône de la sainteté chrétienne, il est frappant qu’on pourrait employer la même formule : une communauté d’êtres appelés , par Dieu à écouter sa Parole, à la méditer jour et nuit, à la mettre en pratique dans la vie quotidienne, à la rassembler dans l’action de grâces, dans un vivant témoignage de l’espérance dans le Royaume qui vient.

Comment ne pas être séduit par cette similitude. On retrouve ici et là la même attitude devant Dieu : écoute de la Parole, mémoire, communauté, tradition, observance, action de grâces, espérance du Royaume. Considérés dans cette lumière, les moines et les moniales apparaissent comme ceux qui continuent dans l’Église la vocation du Peuple de Dieu. Cette vérité est plus radieuse encore lorsqu’il s’agit d’une vie monastique vécue dans la terre même où la Parole a retenti, au milieu du peuple qui fut le premier interpellé. Simple présence dans le silence, l’écoute et la louange, la vie des moines et des moniales en Israël est certainement le témoignage le plus rayonnant de l’amour du Seigneur pour son peuple et pour le monde.

Quelquefois l’appel est plus singulier encore et son point d’application plus précis. C’est le cas de ceux et celles que le Seigneur a désignés pour vivre leur consécration monastique à Jérusalem : « Sur tes remparts, Jérusalem, j’ai posé des veilleurs » (Is 62, 6). Tel est tout ensemble le privilège et la responsabilité des moniales du Mont des Oliviers. Elles contemplent l’espace que Dieu a choisi pour y fixer sa Demeure. Elles dominent tout le paysage où s’est accompli l’événement de la Rédemption. Elles veillent dans la prière et le silence sur le lieu où l’éternité s’est insérée dans le temps. Le lieu de la Croix, et de la Résurrection.

Ainsi, nuit et jour, les sœurs bénédictines sont là, présentes à la Présence, au nom de l’Église et du monde des hommes. Avec une attention d’autant plus vive et une compassion d’autant plus profonde que la ville, sur laquelle elles veillent, résume en elle le destin du monde, ses attentes et ses angoisses, ses déchirures et son aspiration à la paix. Jérusalem est à la fois la figure de la Jérusalem d’En-Haut et une cité terrestre où s’affrontent les hommes avec leurs passions et leurs problèmes, une ville où sont entremêlés le sacré et le profane, la sainteté et le péché.

Du haut de leur monastère, par leur présence silencieuse, dans la mémoire et l’espérance, les Bénédictines de Notre Dame du Calvaire témoignent pour Jérusalem, pour l’Église, pour tous ceux qui attendent le salut, que Jésus demeure avec nous jusqu’à la fin des temps, et que « la Croix se tient debout pendant que le monde tourne ».