Auteur : Christiana Reemts, osb, Abbesse de Mariendonk, Allemagne

Chapeau : Jésus a connu et prié les psaumes qui sont le livre le plus cité de l'Ancien Testament. Mais une question demeure : comment pouvons-nous aujourd'hui comprendre et prier les psaumes ? Pour les Pères de l'Église, on rencontrait le Christ en priant les psaumes. La Mère Abbesse de Mariendonk montre la fécondité et l'actualité de ce processus. En tant que tissu de relations dialogales entre Dieu et l'homme, le Christ et l'Église, les psaumes font une grande place à toutes les expériences et à toutes les tonalités de la vie humaine, et s'avèrent être une école de prière pour aujourd'hui.

 

Il est possible qu'il existe des personnes, même si elles se font de plus en plus rares, à qui dès leur enfance la Bible est si familière, que les psaumes sont l'expression spontanée de leur prière, qu'elles peuvent spontanément prier avec les psaumes. Mais celui qui n'a connu véritablement la foi chrétienne qu'à l'âge adulte, aura maille à partir avec ces textes, peut-être même encore plus qu'avec toutes les autres parties de la Bible. Les psaumes n'exigent pas seulement que nous les écoutions et y réfléchissions lorsqu'ils sont proclamés à la messe, mais que nous les prononcions comme notre propre parole et qu'ils soient la prière qui nous tourne vers Dieu. Mais pouvons-nous prier ainsi ? On ne peut pas répondre simplement par oui ou non à cette question. Notre expérience nous apprend que les psaumes offrent une grande variété. Il y a des psaumes que nous pouvons et que nous avons envie de prier spontanément et d'autres qui nous répugnent tout simplement. Ceux que l'on appelle les psaumes de malédiction posent un problème particulier à cause du texte soi-disant « pré-chrétien », de nombreuses communautés les excluent ou ne les acceptent que sous une forme abrégée. Même si l'humanité nous a livré avec les psaumes un précieux héritage spirituel, leur ancrage intellectuel et linguistique ne nous en est pas moins étranger. Un chant religieux actuel ou un poème moderne parle souvent mieux que les psaumes à notre sensibilité.

Il existe certes de bons arguments en faveur des psaumes et particulièrement ces derniers temps ils ont fait l'objet d'une attention croissante de la part des théologiens. Après que la recherche a longtemps disséqué les psaumes et pour n'en laisser que des pièces détachées, on en découvre la beauté en les prenant dans leur totalité comme de petits chefs d'œuvre : la structure méthodique du psautier, les principes auxquels obéissent leur classification et les liens qui existent entre des psaumes voisins apparaissent de plus en plus clairement 1.La psychologie pastorale met en valeur la force thérapeutique des psaumes2. Cependant les psaumes restent pour nous étrangers et incompréhensibles et en partie choquants au point que même ceux qui prient les psaumes avec enthousiasme aimeraient mieux ignorer certains psaumes ou certaines parties de psaumes et le font parfois aussi.

Comment les Pères de l'Église, les premiers théologiens de l'Église ont-ils prié les psaumes ? Comment voulaient-ils, eux qui étaient souvent évêques et prêtres, que leurs communautés les comprennent ? Pour répondre à ces questions, nous ne devons pas nous laisser guider par l'intérêt historique mais par la certitude que la connaissance que les Pères de l'Église ont eu des psaumes peut être utile encore aujourd'hui. Et plus encore : ce n'est qu'en faisant nôtre la conviction des Pères de l'Église que c'est le Christ qui vient à notre rencontre dans les psaumes, nous pouvons comprendre la décision de faire des psaumes le fondement de la prière chrétienne et prier en chrétiens la liturgie des Heures qui n'est presque composée que de psaumes. Car les Pères de l'Église étaient convaincus d'une chose : les psaumes parlent du Christ et celui qui prie les psaumes rencontre par là même le Fils du Dieu vivant. N'avait-il pas dit lui-même que les psaumes parlaient de Lui, lorsqu'Il dit à ses disciples après la résurrection : « tout doit s'accomplir de ce que la loi de Moïse a dit de moi par les prophètes et dans les psaumes » (Lc 24, 44) ?

Comment le Nouveau Testament a compris les psaumes

La Bible des tout premiers chrétiens était évidemment la bible juive que nous appelons aujourd'hui Ancien ou Premier Testament. À la suite du Christ, en s'efforçant d'approfondir leur foi, les chrétiens prièrent les psaumes, parce qu'ils voulaient autant imiter la vie que la prière de Jésus. On savait qu'Il connaissait les psaumes et qu'Il les avait cités lors de ses affrontements avec ses adversaires (Lc 20, 42) et qu'Il avait bien évidemment prié avec ses disciples les psaumes du grand Hallel lors du dernier repas, qu'Il avait fêté dans le cadre d'un repas pascal. L'imitation du Christ s'approfondit lorsque l'on comprit que Jésus n'avait pas prié les psaumes par hasard, pour ainsi dire parce qu'Il n'avait rien d'autre sous la main et parce que cela faisait partie de sa culture juive, mais qu'au contraire Il avait été le seul à prier vraiment les psaumes. Lui seul pouvait vraiment les prier puisque le « je » des psaumes, l'homme qui se tient devant Dieu, fait éclater par la richesse de son intériorité la faculté de compréhension et l'expérience de tout homme. Le Christ est l'homme pur et simple, le Nouvel Adam qui, à l'opposé du premier Adam, obéit vraiment à Dieu et fait de sa vie une louange. Si on comprend les psaumes comme la prière de Jésus Christ et qu'on les lit à la lumière de sa souffrance et de sa mort racontées dans le Nouveau Testament, beaucoup de psaumes et de versets s'ouvrent à la compréhension; ils s'ouvrent à celui, dont de façon cachée, les psaumes parlaient ; de cela la primitive Église était convaincue. Dans les psaumes nous pouvons entendre le Fils de Dieu prier son Père et dans d'autres psaumes ou versets qui ne sont pas des prières adressées à quelqu'un et qui ont plutôt un caractère narratif, il s'agit de la vie et de la mort du Christ. Ce fait est sûrement la raison pour laquelle les psaumes sont le livre de l'Ancien Testament le plus souvent cité dans le Nouveau. Ils n'ont pas été médités aussi intensément parce qu'on les trouvait beaux, édifiants d'un point de vue religieux ou féconds d'un point de vue spirituel, mais parce que l'on a compris qu'ils étaient une prophétie dont le sens ne pouvait être compris que maintenant, c'est-à-dire après la mort, la résurrection et l'ascension de Jésus Christ et l'effusion de l'Esprit.

Partout dans le Nouveau Testament nous voyons que les psaumes sont compris comme des prophéties : la filiation divine de Jésus Christ (He 1, 5-13), l'Incarnation (He 10, 5-7), la perdition de tous les hommes qui sont encore sous le péché (Rm 3, 10-18), la trahison de Juda (Ac 4, 20), la crucifixion de Jésus par les romains et les juifs et la persécution de l'Église (Ac 4, 25s), la résurrection de Jésus et son exaltation (Ac 2, 25-28.34s), tout ceci a été annoncé dans les psaumes, disent les écrivains du Nouveau Testament. Naturellement, seule la foi en la mort et la résurrection du Christ permet cette lecture, mais dès que l'on est devenu chrétien, et cela signifie que l'on tire sa vie de la mort et de la résurrection du Christ, les psaumes acquièrent une toute autre profondeur qui manifeste que l'homme exemplaire qui, dans les psaumes se tourne vers Dieu, n'est ni le roi David, ni un nouveau David messianique, mais notre Seigneur Jésus Christ.

Les psaumes comme prophétie

Les Pères de l'Église ont approfondi la compréhension des psaumes qu'ils ont trouvé dans le Nouveau Testament et ont médité tout le psautier à partir de là. Tertullien dit : « Presque tous les psaumes contiennent la personne du Christ ; ils nous présentent le Fils qui parle au Père, c'est-à-dire le Christ qui parle à Dieu3». C'est ainsi que les Pères trouvèrent que tous les mystères du Nouveau Testament étaient annoncés dans les psaumes.L'Annonciation à Marie : « écoute ma fille, regarde et tend l'oreille » (Ps 44, 11)4 ; les souffrances du Christ (Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as tu abandonné ? (Ps 21, 2), sa résurrection : « tu ne m'abandonnes pas au monde des ombres, tu ne laisseras pas ton fidèle voir la fosse, (Ps 15, 10), son ascension (Dieu s'est élevé dans l'allégresse, le Seigneur aux éclats du cor (Ps 46, 6) et sa place à la place de Dieu (Ainsi parle le Seigneur à mon Seigneur : assieds-toi à ma droite, je ferai de tes ennemis un escabeau sous tes pieds (Ps 109, 1)5. Irénée, le grand théologien du troisième siècle écrit : « David dit au sujet de la mort et de la résurrection du Christ : je me couchai et je sortis de mon sommeil, car le Seigneur a pris soin de moi (Ps 3, 6). Ceci, David ne l'a pas dit de lui-même car il n'est pas ressuscité après sa mort, mais c'est l'Esprit du Christ qui par d'autres prophètes également, mais ici par la bouche de David dit de lui : « Je me couchai et je m'endormis ; je suis sorti de mon sommeil car le Seigneur s'est soucié de moi » En parlant du sommeil, il pense à la mort car lui est ressuscité. Et plus loin, David dit des souffrances du Christ : « Pourquoi les païens se déchaînent-ils, pourquoi les peuples pensent-ils à faire le mal ? Les rois de la terre se soulèvent et les princes complotent contre le Seigneur et son Oint » Ps 2, 1.Car Hérode, le roi des juifs, et Ponce Pilate gouverneur de l'empereur Claude l'ont condamné à l'unisson à être crucifié (Lc 23, 6-12)6.

De ces psaumes prophétiques, saint Augustin dit : « Les paroles que nous avons chantées, nous devons plus les écouter que les prononcer ».7L'attitude correcte vis-à-vis de ces psaumes est donc une écoute attentive, en étant prêt à se laisser toucher par les paroles des psaumes, donc finalement par Dieu lui-même. Cette écoute comporte un double mouvement : d'un côté ce que nous savons de Jésus-Christ et de sa destinée nous fait porter sur les psaumes un regard neuf et plus profond, d'un autre côté, nous comprenons mieux qui est ce Jésus si nous connaissons bien les psaumes.

Un exemple de ce processus se trouve dans le psaume 23, 7-10 : « Levez-vous portes, levez-vous portes très anciennes, car il vient le roi de gloire. Qui est ce roi de gloire ? Le Seigneur fort et grand, le Seigneur vaillant au combat. Levez-vous, portes, levez-vous portes antiques car il vient le roi de gloire. Qui est ce roi de gloire ? Le Seigneur des armées, c'est lui le roi de gloire ». À ce propos Justin dit au deuxième siècle : « La parole prophétique : « vous les princes, ouvrez vos portes : ouvrez-vous portes éternelles, afin qu'il entre le roi de gloire », certains la rapportent à Ezéchias  d'autres à Salomon. Mais on peut prouver qu'elle ne se rapporte ni à Ezéchias ni à Salomon ni à l'un ou l'autre de vos prétendus rois, mais seulement à notre Christ qui, ainsi que l'avaient annoncé Isaïe, David et toute l'Écriture, est apparu sans gloire et sans honneur (Is 53, 2s), qui est le roi des puissances parce que la volonté du Père les lui a conférées, qui est ressuscité des morts et est monté au ciel, ainsi que le psaume et toute l' Écriture l'ont manifesté ».8

Qui parle dans les psaumes ?

La question de savoir qui parle dans les psaumes et à qui ils s'adressent aurait étonné un priant de l'Ancien Testament et pour un juif d'aujourd'hui la réponse serait également sans problème : les psaumes sont la prière du peuple d'Israël à son Dieu Yahvé. L'argument en faveur de cette réponse est déjà le fait que le nom de Yahvé apparaît 598 fois dans le psautier hébraïque. Dans la traduction grecque des saintes Écritures on a évité par respect de prononcer ce nom et on a traduit par Kyrios (Dominus en latin, c'est-à-dire Seigneur). On trouve aussi le titre de « Seigneur » dans le Nouveau Testament, mais ce n'est plus alors pour désigner Dieu le Père, mais pour s'adresser au Christ, c'est l'expression primitive de l'adoration qu'on lui portait en tant que Dieu : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20, 28). C'est pourquoi lorsque l'Église primitive a lu les psaumes dans la traduction grecque ou latine, elle tombait sans cesse, conjointement à l'expression Dieu, sur l'appellation Seigneur qui lui était familière pour s'adresser au Christ. La conséquence fut que la lecture des psaumes ne fut pas toujours la même : parfois comme parole de Jésus à son Père, que nous pouvons prononcer à sa suite, ensuite comme prophétie au sujet de Jésus, qui nous est donné par le Père et finalement aussi comme prière adressée à Lui comme Fils de Dieu.

Les Pères de l'Église demandent pour cette raison à propos de chaque parole du psalmiste : Qui parle ? À qui s'adresse-t-on ? De qui parle-t-on ?

Ils partent du principe que dans les psaumes le locuteur change souvent, parfois plusieurs fois à l'intérieur d'un même psaume. Les psaumes ne sont pas des monologues d'un priant solitaire, mais des dialogues entre le Père et son Fils, entre Dieu et l'homme, entre le Christ et l'Église. Les psaumes ne deviennent compréhensibles que si on les lit avec attention. Toute erreur dans l'attribution des rôles de celui qui parle et de celui à qui l'on s'adresse conduit à une interprétation erronée de tout le psaume. « La question principale pour comprendre les psaumes est de pouvoir distinguer qui parle et à qui se rapporte ce qui est dit ». 9Pour pouvoir interpréter correctement un psaume on doit se demander à chaque verset qui le dit à qui. Il existe ici plusieurs possibilités :

- Le Christ est celui qui prie les psaumes ; il est celui qui parle et ses paroles s'adressent à son Père. Le psaume 21 nous en offre un exemple puisqu'il crie les premiers mots du Christ en croix : « Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ? ». Les Pères de l'Église interprètent aussi les versets suivants du même psaume comme les paroles du Seigneur mort et ressuscité à son Père. Si nous comprenons ainsi le psaume, nous comprenons avec effroi que, lorsque nous entendons et prions ce psaume, nous sommes les témoins d'un dialogue inter-trinitaire.

- Nous sommes ceux qui prient les psaumes et le Christ est celui à qui nous nous adressons. Ainsi, comme l'explique saint Augustin, nous demandons au Christ de bien vouloir ressusciter, parce que nous savons que sa résurrection est le gage de notre salut : « Lève-toi, Seigneur, sauve-moi, mon Dieu » (Ps 3, 8 ; Vulg 3,7)10.

- C'est nous qui prions mais nous nous adressons au Père. Le Christ est l'objet de notre prière, il est celui que nous demandons au Père. C'est ce qu'explique saint Augustin à propos du psaume 85, 8 qui est finalement prié pour que Dieu nous envoie le Christ. « Donne-nous ton Christ, c'est en Lui que réside ta miséricorde. Nous aussi nous voulons dire : « donne-nous ton Christ. Certes, Dieu nous a déjà donné le Christ, pourtant nous voulons continuer à lui dire « donne-nous ton Christ parce que nous lui disons aussi : donne-nous notre pain de chaque jour (Mt 6, 11). Car qui est notre pain, sinon celui qui a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel » (Jn 6, 41) ».11

Les psaumes de supplication et d'imprécation

Comprendre les psaumes comme prière dans la bouche du Christ ou lorsqu'ils ne comportent pas d'invocation directe, comme prophétie concernant le Christ est très fructueux et utile pour beaucoup de psaumes. Pourtant celui qui connaît un peu mieux les psaumes se demandera si l'on peut vraiment interpréter ainsi tous les psaumes. De nombreux psaume de supplication s'insurgent en particulier contre une interprétation qui ferait d'eux une parole du Christ à son Père, soit qu'ils mettent avec insistance l'accent sur la faute de l'homme, soit que les responsables de la souffrance du priant soient maudits dans toutes les règles de l'art. Aussi bien l'aveu d'une grave faute personnelle que la malédiction parfois sadique jetée sur les ennemis semble impensable dans la bouche de Celui qui selon notre foi est totalement exempt de péché et qui même a pris le péché du monde sur lui.

Dans de nombreux psaumes de supplication apparaissent des phrases telles que : « en l'honneur de ton nom, Seigneur, pardonne-moi, car ma faute est grande » (Ps 24, 11). Ou bien : « cache ton visage devant mes péchés, efface tous mes sacrilèges » (Ps 50, 11). Saint Augustin a beaucoup réfléchi à la compréhension de ces psaumes et son commentaire des psaumes est une sorte de somme de l'exégèse des psaumes par les Pères de l'Église dans leur ensemble. Il dit ainsi dans son introduction du psaume 31 : « Le Christ parle. Il dira certes un certain nombre de choses dans ce psaume qui ne semblent pas correspondre à notre chef sublime, en particulier quand il est dit qu'au début Dieu était auprès de Dieu (Jn 1, 1), et plus encore, certaines paroles me semblent même pas correspondre au Christ dans sa forme d'esclave qu'il a reçue de la Vierge. Et pourtant, c'est bien le Christ qui les prononce, parce que le Christ est aussi dans les membres du Christ »12. La solution que le grand évêque suggère ici, émane d'une interprétation christologique, à savoir de la question au premier abord étonnante, mais nullement superflue : qui est véritablement ce Christ que nous rencontrons dans les psaumes ? Est-ce le Jésus terrestre, qui vécut une vie d'homme, fut accusé et mourut sur la croix ? Est-ce le Seigneur exalté qui trône à la droite du Père ? Ou bien est-ce le Christ dont le corps est l'Église, Lui, qui vit dans ses membres ?

Toutes les réponses peuvent être exactes. Saint Augustin ne se lasse pas de répéter : si l'on veut comprendre correctement les psaumes, il convient absolument de se demander pour chaque psaume de quelle façon il est ici question du Christ. Dans ce but il a forgé le concept de totus Christus, le Christ tout entier qui se compose de la tête et des membres et que nous entendons prier dans sa totalité dans les psaumes. Dans les psaumes de supplication, dans lesquels il est question de faute et de repentir, ce sont les membres du Christ qui s'expriment, ou plus exactement le Christ qui vit en nous, et qui, pour nous, ses membres qui sont encore en chemin, reconnaît sa faute et demande pardon. Bien que l'Église appartienne totalement au Christ qui est sa tête, elle n'a pas encore en tant que son corps atteint son but dans chacun de ses membres, ses membres connaissent encore détresse, maladie, échecs et faute grave. Tout ceci est repris dans les psaumes et dans le Christ est présenté au Père. C'est ainsi que saint Augustin dit : « Donc parce que le Christ total se compose de la tête et du corps nous entendons dans tous les psaumes la voix de la tête de telle façon que nous entendons en même temps la voix du corps. Il ne voulait pas parler indépendamment de nous en accord avec ce qu'il a dit lui-même : « voyez, je serai avec vous jusqu'à la fin du monde ». S'il est auprès de nous, il parle en nous, de nous, par nous, car nous parlons aussi en lui ». 13

Cela ressort très clairement dans le psaume 3. Dans ce psaume nous lisons la complainte d'un individu, et les expressions de la plainte débouchent sur des affirmations pleines de confiance. Augustin explique ce psaume en trois lignes, l'une menant au Jésus terrestre, l'autre à l'Église prise en sa totalité et pour finir la dernière à chaque chrétien pris en particulier. Il s'agit pour lui du Christ total, qui se compose de la tête et des membres ; les membres forment d'un côté une unité, d'un autre côté ils sont aussi composés de nombreux individus qui cherchent chacun pour lui-même le chemin qui mène à Dieu. Le verset 6 : « Je me couche et m'endors, je me réveille à nouveau, car le Seigneur me protège » est pour saint Augustin comme pour d'autres Pères de l'Église le verset central de tout le psaume. Si on le rapporte au Jésus historique, il parle de sa mort et de sa résurrection. Mais ce n'est pas seulement le Christ mais aussi toute l'Église qui ressuscite. Dans le baptême, elle a laissé derrière elle la nuit du péché qui est aussi la mort, elle est le peuple de Dieu que le Christ illumine.

C'est pourquoi aussi chaque chrétien doit prier ce verset du psaume en pensant avec gratitude à son baptême. Le verset 7 : « À présent je ne crains pas les milliers issus du peuple qui m'assiègent » n'est que brièvement expliqué par saint Augustin car l'interprétation découle pour lui logiquement de ce qui a déjà été dit : « L'Évangile décrit quelle grande foule était massée autour du crucifié et supplicié ». Si on le rapporte à l'Église le corps du Christ : « je ne crains pas les païens qui me font la guerre pour si possible éliminer partout la religion catholique. Comment les chrétiens devraient-ils les craindre puisque le sang du Christ est en quelque sorte le combustible qui les embrase du feu de l'amour ? Si on réfère ce verset à chaque membre du corps : indépendamment de ce que l'Église a dû et doit souffrir en général, chacun est tourmenté par des tentations ».14

Saint Augustin interprète donc les psaumes de supplication comme étant les paroles des membres du corps du Christ qui sont encore en chemin. Mais comment traite-t-il, comment les Pères de l'Église ont-ils traités les psaumes de malédiction, beaucoup plus difficiles ? Un exemple typique en est fourni par l'exégèse que saint Augustin fait du cruel verset du psaume 136, 8 : « Malheureuse fille de Babylone, bienheureux celui qui te fait payer ce que tu nous as fait ! Bienheureux celui qui prend tes enfants et les brise contre le roc ! » « Qui sont les enfants de Babylone ? Les désirs mauvais qui ne cessent de croître. Bien des hommes ont en effet à lutter contre des désirs auxquels ils se sont habitués depuis longtemps. Lorsque les désirs croissent avant que la mauvaise habitude ait dominé sur toi, lorsque le désir n'est encore que petit et faible, ne laisse pas l'habitude perverse se rendre maître de toi ; tant que le désir est encore faible, brise-le. Si tu crains que, même brisé, il ne meure pas, alors brise-le contre le rocher. « Mais le rocher était le Christ » (1Co10, 4)15

Les imprécations dans les psaumes doivent être comprises comme le souhait que Dieu veuille effacer le mal, ou, en d'autres termes, qu'il exauce la dernière demande du Notre Père : « mais délivre-nous du mal ». Les malédictions ne sont pas dirigés contre des hommes comme tels mais seulement dans la mesure où ils sont pécheurs : le pécheur doit disparaître comme pécheur pour vivre véritablement comme homme. C'est exactement ce qui se passe lorsqu'un homme se convertit.

Dieu ne résout pas le problème du mal en anéantissant l'être humain qui a commis le mal, mais en faisant d'un pécheur un juste et ainsi en détruisant le pécheur comme pécheur.16

En même temps, les Pères de l'Église reconnaissent également que l'on ne doit pas localiser le mal seulement dans l'autre : lorsque nous demandons dans la prière que les pécheurs disparaissent de la terre, nous dirigeons cette imprécation aussi contre nous, dans la mesure où nous sommes pécheurs. Cela montre clairement que la prière que le mal soit détruit nous concerne de façon existentielle ; c'est en même temps la prière que Dieu veuille bien réaliser son jugement, qu'il veuille bien nous transformer profondément dans le feu purificateur et nous insère totalement dans le corps de son fils.

Interprétation existentielle

Nous touchons ici à un autre point important de l'exégèse patristique des psaumes. Les Pères de l'Église sont convaincus : celui auquel s'adresse directement un psaume n'est pas celui qui à un moment donné des siècles passés l'a prié pour la première fois, mais c'est le lecteur et l'auditeur, d'aujourd'hui. « Dieu siège sur son trône sacré ? Ce qui à l'époque de la rédaction des psaumes était ressenti comme futur, est reconnu à présent comme exaucé et compris. Dieu est assis sur son trône sacré. Qu'est-ce que son trône sacré ? Peut-être les cieux ; c'est bien ainsi qu'on peut le comprendre. Le Christ, comme nous le savons, est monté au ciel avec le corps qui fut crucifié et siège à présent à la droite du Père : de là, nous attendons qu'il revienne pour juger les vivants et les morts. Il siège sur son trône sacré. Les cieux sont-ils ce trône ? Veux-tu toi aussi être ce trône ? Ne crois pas que tu ne puisses pas l'être : prépare-lui une place dans ton cœur, il viendra et sera heureux d'y établir son trône. Il est lui-même assurément la force de Dieu et la sagesse de Dieu (cf Sag 7). Donc si l'âme du juste est le trône de la sagesse, ton âme doit être juste et tu seras le siège royal de la sagesse ».17

L'homme apprend dans les psaumes non seulement quelque chose sur Dieu et l'histoire Sainte, mais il s'y découvre lui-même comme en un miroir. « Pour ma part, je suis d'avis que les paroles de ce livre englobent et contiennent « toute la vie de l'homme, aussi bien les attitudes spirituelles fondamentales qu'également les pensées et mouvements du cœur occasionnels. On ne peut rien de plus dans l'homme qui ne soit déjà dans les psaumes »18 écrit saint Athanase. Nous devons prendre cette affirmation au sérieux : le psautier dit à l'homme ce qu'il est et comment il est ; il n'existe pour cette raison rien d'humain qui n'ait d'une manière ou d'une autre trouvé un écho dans les psaumes. Mais le psautier va plus loin encore. Il montre encore à l'homme qui il est et lui donne en même temps les mots qui lui sont nécessaires pour exprimer cette connaissance et la présenter à Dieu. Car nous faisons tous cette expérience : nous aimerions prier de façon très personnelle avec nos mots à nous, mais nous avons du mal à trouver les mots exacts. Quand nous essayons de parler à Dieu, nous ressentons combien c'est laborieux, voire même décourageant, de prier, combien peu de mots nous avons à notre disposition, même si d'habitude nous ne sommes pas en peine d'en trouver.

Dans cette situation, les psaumes sont une école de la prière. Ils sont le cadeau que nous obtenons quand nous disons comme les disciples de Jésus : « Seigneur, apprends nous à prier » (Lc11, 1). On pourrait comparer un homme qui commence à prier à un enfant qui apprend à parler. La mère doit prononcer devant l'enfant les mots avec lesquels il s'adressera à elle. D'une façon analogue nous recevons des psaumes les mots par lesquels nous exprimons notre foi et nous pouvons nous adresser à Dieu.

Saint Athanase dit à ce propos : « Ainsi ces livres nous enseignent notre conversion : le psautier t'offre l'exemple de la façon dont tu dois te convertir et ce que tu dois dire lors de ta conversion. De plus, il y a le commandement d'être reconnaissant en toute chose (1Th 5, 18). Il y a également des psaumes qui nous enseignent ce que nous devons dire lorsque nous voulons remercier Dieu. Dans d'autres livres des saintes Écritures nous lisons : « Tous ceux qui veulent vivre la foi au Christ seront persécutés » (2Tim 3, 12), dans les psaumes nous apprenons ce que nous disons quand nous sommes en fuite et quelles paroles nous devons adresser à Dieu pendant la persécution ou bien après, lorsque nous sommes libérés ».19 L'homme qui lit les psaumes se les approprie d'une autre façon qu'il ne le fait des autres livres des Écritures ; il les intègre tellement à sa propre vie qu'ils deviennent ses propres paroles et l'expriment, lui et ses sentiments les plus profonds. Mais il se passe encore plus que de donner à celui qui prie les psaumes les paroles adéquates par lesquelles il peut s'exprimer. Les psaumes sont parole de Dieu, parole du Christ vivant. Celui qui les prie est transformé, sa pensée se modifie si bien qu'il peut dire avec Paul : « Mais nous, nous avons la pensée du Christ » (1Co 2, 16). Celui qui prie les psaumes entre dans une relation profonde avec le Christ comme avec celui qui est le véritable priant, mais cette relation s'élargit aux auteurs humains de ces prières dont saint Athanase pose comme principe qu'ils croient et qu'ils prient avec nous tels une église céleste. Saint Athanase met expressément en garde contre le fait de remplacer les psaumes par d'autres prières que nous aurions composées nous-mêmes : « Que personne ne cherche cependant à embellir le psautier par des expressions tirées du langage du monde qui sembleraient appropriées, ou bien à le remanier ou même à le modifier. Qu'on le lise et qu'on le chante bien plutôt tout simplement avec les mots qui sont les siens. Les hommes qui nous l'ont offert, doivent pouvoir en effet reconnaître leurs propres paroles et prier avec nous. Plus encore : l'Esprit Saint doit entendre les paroles qu'il a prononcées par les hommes d'autrefois et il doit aussi nous « prêter main forte » (Rm 8, 26). Car dans la mesure où la vie des saints est plus sainte que celle des autres hommes, on considérera à juste titre que leurs paroles sont plus saintes et plus efficaces que celles que nous rassemblons nous-mêmes »20.

L'Église primitive comprend le psautier comme une Bible en miniature, comme un condensé de toute l'Écriture Sainte. Celui qui connaît les psaumes, c'est-à-dire celui qui les connaît par cœur, a saisi toute la Bible dans son essence. Pour le monachisme primitif, il allait de soi que les moines pouvaient réciter par cœur tout le psautier. L'évêque d'Alexandrie, saint Athanase, dit à ce propos : « Tel un jardin, le psautier porte en lui les fruits de tous les autres livres des Saintes Écritures et en fait des chants »21.

Plus on prie les psaumes, plus ils se révèlent comme prière christique, comme prière qui nous fait comprendre qui est le Christ et qui nous sommes et qui nous permet de façon unique de nous relier par la prière, en tant que membres du Christ, à notre chef. C'est pourquoi sont toujours valables les paroles si fortes d'un poète moderne :

Après m'être promené de bon matin
sur le pont qu'offre les psaumes
j'échappe à la force égoiste
qui me rappelle à soi.

Je respire au cœur
des angoisses quotidiennes
les Paroles anciennes
porteuses du Salut
et suis plein d'espérance.

Wilhelm Bruners 21


Bibliographie

Augustinus, Uber die Psalmen. Auswahl und Ubers. v. Hans Urs von Balthasar. Einsiedeln 1983

Michael Fiedrowicz, Psalmus vox totius Christi. Studien zu Augustins Ennarrationes in Psalmos. Freiburg 1997

Balthasar Fischer, Die Psalmen als Stimme der Kirche. Gesammelte Studien zur christlichen Psalmenfrömmigkeit. Trier 1982

Christiana Reemts, Die Psalmen bei den Kirchenvätern. Unter Mitwirkung von Placida Bielefeld. Stuttgart 2000.


Notes

1. Vgl. zum Beispiel den Kommentar : Frank-Lothar Hossfeld - Erich Zenger, Psalmen 51-100. Freiburg 22001.

2. Vgl. Ingo Baldermann, Wer hört mein Weinen ? Kinder entdecken sich selbst in den Psalmen (WdL 4 ). Neukirchen-Vluyn 72004; ders. Ich werde nicht sterben, sondern leben. Psalmen als Gebrauchstexte. Neukirchen-Vluyn 1990.

3. Tertullian, Gegen Praxeas 11, 7.

4. Die Psalmenzählung folgt im Text des Artikels der hebräischen Bibel ; die patristischen Stellenangaben in den Anmerkungen behalten die Zählung der Septuaginta/Vulgata bei.

5. Vgl. Athanasius, Brief an Marcellinus 5-8.26. Texte aus diesem Werk werden zitiert nach : Ausgestreckt nach dem, was vor mir ist. Geistliche Texte von Origenes bis Johannes Climacus, hg. von Hermann Josef Sieben (Sophia 30). Trier 1998.

6. Irenäus von Lyon, Darlegung 73f. Ubersetzung von Norbert Brox in : Fontes Christiani Bd 8/1.

7. Augustinus, Enarrationes in Psalmos 57, 1.

8. Justin, Dialog mit Tryphon 85, 1. Ubersetzung nach P. Haeuser (BKV 233).

9. Hilarius, Tractatus super Psalmos 3, 6f.

10. Vgl. Augustinus, Enarrationes in Psalmos 3, 6f.

11. Ebd. 84, 9.

12. Ebd. 30 (en. 2, serm. 1, 4).

13. Augustinus, Enarrationes in Psalmos 56, 1.

14. Augustinus, Enarrationes in Psalmos 3, 6.9f. Ubersetzung nach : Augustinus, Die Auslegungen der Psalmen. 1. Lfg., hg. v. Hugo Weber (Deutsche Augustinusausgabe). Paderborn 1964.

15. Augustinus, Enarrationes in Psalmos Ps 136, 21 In der Benediktusregel wird diese Interpretation vorausgesetzt, vgl. RB Prol 28 und RB 4, 50.

16. Vgl. zu diesem Zusammenhang Hieronymus, Tractatus lix in psalmos, ps. 82.

17. Augustinus, Enarrationes in Psalmos 46, 10.

18. Athanasius, Brief an Marcellinus 30.

19. Ebd. 10.

20 Ebd. 31.

21. Ebd. 2.

22. Wilhelm Bruners, Verabschiede die Nacht. Gedichte - Erzählungen - Meditationen - Biblisches. Düsseldorf 1999, 27.

L'auteur de l'article : Christiana Reemts, née en 1957. Docteur en théologie. Bénédictine à Mariendonk. Études de philosophie et de théologie. Thèse à Bonn en 1997 : « La foi en accord avec la raison. Fondements raisonnables du christianisme dans l'écrit d'Origène contre Celse ».

Travaux de recherches et publications, entre autres : « Origène. Introduction à sa vie et à son œuvre (Würzburg 2004). Abbesse de Mariendonk depuis 2005.

Traduit de l'allemand par Élisabeth Müller

Photo : Mariendonk

Mère Christiana