La grâce montre sa force dans la faiblesse - la crise vue comme une chance

La crise, panneau de signalisation ‘stop’ devant un mauvais chemin


Wunibald Müller

Henri Nouwen, auteur spirituel, écrit très clairement que la source de sa créativité et de sa recherche de Dieu s’enracine dans ses blessures personnelles. Dans son livre la voix intérieure de l’amour il fait participer ses lecteurs à ses luttes dans les sombres passages de sa vie.

Des hommes comme lui nous encouragent à faire face aux crises qui nous adviennent et à ne pas en avoir honte. Beaucoup de gens, et parmi eux des prêtres et des religieux, ont bien du mal à reconnaître qu’ils sont en crise, à admettre leurs propres échecs ou à demander de l'aide. Et à vrai dire je dois bien admettre que j’agis de même pour ce qui me concerne. On doit déjà être arrivé à une bonne connaissance de soi et à un bon point de lassitude pour s’avouer à soi-même qu'on est à bout et qu’on ne peut plus s’en sortir tout seul.

Or il arrive que cet état de crise soit le meilleur qui puisse advenir dans l’existence de quelqu’un. La crise peut se révéler comme une véritable aubaine dans une existence. En effet elle provoque à un surcroît de vie et de conscience. Dans la crise, notre âme, et Dieu lui-même, nous conduisent par un train d’enfer jusqu'à ce que nous soyons prêts à entreprendre les mesures nécessaires pour mener une vie plus juste. La crise est alors, comme disait le psychologue C.G. Jung, « un panneau de signalisation ‘stop’ à l’entrée d’une impasse ».

Quand la vie se meurt

P. Josef, 49 ans, se sent de moins en moins à l’aise dans sa communauté monastique. Il a parfois l'impression que ses confrères s’éloignent de lui et ne prennent pas vraiment au sérieux les résolutions qu’il prend pour améliorer sa façon de vivre en communauté. Il lui semble qu’on contrôle tout ce qu’il fait. Il trouve de plus en plus souvent raisons et occasions de retrouver des amis et connaissances en dehors de sa communauté. Parmi eux il y a justement Anna qui le comprend si bien ; elle élève seule ses enfants, enfants dont il s’occupe de plus en plus. Cette relation avec Anna devient de plus en plus intense pour aboutir à une relation d’intimité sexuelle. Un jour Anna dit à P. Josef qu'elle est enceinte de lui.

Les supérieurs de P. Josef, mis au courant, sont très choqués. Ils essaient néanmoins d’aider P. Josef dans sa situation difficile. Ils lui suggèrent de se prendre un temps de recul pour réfléchir à sa situation avec l'aide d’un accompagnement psychothérapeutique et spirituel. Pour P. Josef cela n’a pas de sens. Selon lui ce sont ses confrères et les circonstances les responsables qui l’ont poussé dans cette situation « délicate ». Un long temps lui sera nécessaire pour lâcher ses résistances et accepter de voir clair en lui, au lieu de rendre Dieu et le monde responsables de sa misère. Il prend conscience alors du fait que sa vie de consacré s’amenuisait régulièrement, au cours des dernières années. Il était présent à tout, au moins extérieurement : il faisait son travail d’enseignant, participait aux temps de prière, respectait les temps de rencontre avec ses confrères, sans toutefois vraiment entrer en relation avec eux. Il sentait croître en lui un étrange manque d’entrain - jusqu'à ce qu'il rencontre Anna. Alors la vie en lui se réveilla et il trouva soudain un regain d’intérêt pour son environnement… et sa passion se déclara.

Afin que la vie soit vécue

« Parfois il faut que l’homme tomber, touche terre, s’y empêtre et y reste englué pour que la vie soit vécue », dit C.G. Jung. P. Josef est un exemple de tant de gens qui en arrivent à la chute, qui tombent dans une crise et qui, par cette crise, accèdent à leur véritable existence et en définitive trouvent leur vocation. La crise a bien des visages. Un tel tombe amoureux. Telle autre ne se sent plus en mesure d’accomplir les tâches qu’elle accomplissait jusque là à la satisfaction de tous. Tel autre est frappé de tant de doutes au niveau de sa foi que sa vie spirituelle en est totalement chamboulée et sa relation avec Dieu, si toutefois elle demeure, sera vécue comme extérieure et sans âme.

Si désagréables, terribles et douloureuses que soient de telles crises, elles peuvent s’avérer comme une grâce par la suite. A condition toutefois que ceux qui sont dans une crise la regardent en face. Pour quelques-uns cela pourra aboutir finalement à une autre orientation s’ils suivent le chemin que Dieu leur indique. Mais avant de prendre une telle décision un accompagnement compétent et intensif est généralement requis. A mon expérience, beaucoup, la plupart d’entre eux, ne changent pas d’orientation. Ce qu’ils changent c’est la manière dont ils marchent désormais sur ce chemin. Ils se dégagent des vieux poncifs présentant ce à quoi la vie monastique devrait ressembler. Ils ne quêtent plus l’intimité qu'ils ne peuvent trouver au monastère mais découvrent de nouvelles possibilités d’échanges et d’expériences en profondeur, dans la relation avec les frères ou les sœurs de leur communauté, et avec Dieu. Ils sont plus eux-mêmes et se donnent plus clairement et plus franchement à leur communauté. Sans omettre ce à quoi ils doivent renoncer s’ils choisissent une vie consacrée ils savent reprendre du temps pour faire ce qu’ils aiment. Ils méditent aussi la vacance pour Dieu. Quelque chose de cette légèreté se retrouve souvent dans leur vie de prière, au point que prier leur procure du plaisir et les remplit de joie. Ils peuvent alors parler de leur relation avec le Seigneur en reprenant les mots du Cantique des Cantiques : "Mon âme te désire".

La deuxième vocation

La crise conduit à un second appel : le premier, enterré par l‘expérience de la crise, est renouvelé. La crise aura été nécessaire pour éliminer et faire sauter parfois les barrières qui avaient conduit l’existence à une impasse. La crise s’avéra nécessaire pour créer une brèche afin que la vie qui se desséchait progressivement puisse retrouver à l’intérieur un espace où se dilater.

Dans la crise j’expérimente la faiblesse et l’impuissance. Le sol qui m’a porté jusqu’à ce jour s’évanouit à présent sous mes pieds. La force sur laquelle je pouvais compter jusqu'ici m’échappe. J’ai l’impression de couler. Pourtant c’est quand s’écroule ce qui ne me retient plus que j’atteins progressivement mon véritable fond. En expérimentant la crise, en percevant tous les sentiments qui m’adviennent, je pénètre dans les eaux souterraines de mon âme qui me lavent maintenant. La source divine qui m’habite, ma source de grâce, recommence à jaillir pour moi. Je peux alors adhérer de tout mon cœur à l’affirmation de la seconde lettre aux Corinthiens : « ma grâce te suffit car ma puissance se déploie dans la faiblesse » (2 Co 12,9)