Bernardo Bonowitz, ocso, est maître des novices au monastère Nossa Senhora do Novo Mundo, Campo do Tenente, Brésil.

Le novice ne peut « écouter » pour grandir dans sa foi et devenir fils, que s’il est lui-même écouté (par un autre), dans tout son être. Nous avons là un témoignage vivant et savoureux d’un maître des novices expérimenté dans sa qualité d’écoute.
Ausculta. Ecoute. Ce commandement primordial de Saint Benoît au disciple ne peut être observé que s’il y a quelqu’un pour l’écouter lui. Nous n’entendons pas qui nous sommes, ni ne pouvons nous “mettre en pratique” (cf. Lc 11, 27-28) par un processus d’introspection, mais seulement en nous confiant nous-mêmes par la parole à une autre personne. Les intuitions sur nous-mêmes qui sont décisives pour notre identité et notre destinée ne proviennent pas de notre propre curiosité à notre endroit. Nous nous découvrons nous mêmes parce qu’un autre est à nos côtés qui veut savoir et à qui nous voulons nous raconter. Nous pouvons accepter ce que nous apprenons non pas parce que nous “le devons”, même si la vérité blesse, mais parce qu’un autre nous honore posément dans tout ce que nous lui disons et qu’il fait clairement comprendre qu’il est honoré que nous l’ayons choisi pour nous révéler à lui. L’écoute patiente, solennelle, aimante de l’autre nous soutient.

Cela fait maintenant vingt ans que j’ai été nommé maître des novices dans une communauté monastique. Toutes les personnes merveilleuses qui se sont présentées depuis lors dans mes deux communautés (aux Etats-Unis et au Brésil) sont entrées sourdes-muettes. Des hommes remplis de bonne volonté, avec une personnalité attachante, sont entrés dans la vie religieuse ignorant à peu près tout de leur réalité. Et ce ne sont pas simplement les parties “pécheresses” d’eux-mêmes qui leur ont échappé - ou plutôt, dont ils se sont débarrassés en un lieu hors d’atteinte de la connaissance de soi. Ce sont leurs pulsions de base : leur énergie sexuelle, leur créativité frémissante, leur curiosité instinctive. Ils ont peur d’être déstabilisés par tout cela, ou peut-être même détruits. Ils savent de quelque manière qu’ils ne peuvent vivre entièrement sans contact avec ces réalités, mais ils maintiennent à leur égard une politique rigide d’immigration. Eros, la colère et le doute peuvent être acceptés comme “main d’œuvre temporaire”. Mais ce ne sont pas des citoyens et ils ne peuvent espérer qu’on leur permette de faire venir leurs familles de l’autre côté de la frontière.

C’est la raison pour laquelle écouter quelqu’un durant les débuts de la direction spirituelle signifie essentiellement communiquer un engagement à entendre dans l’avenir – plus tard, lorsqu’il sera prêt à parler. Naturellement, ceci n’est pas énoncé comme une ligne de conduite, mais est simplement vécu dans le contexte de l’entretien ou de la promenade hebdomadaires (ainsi que nous le faisons à Novo Mundo). L’heure passée ensemble, les questions pratiques posées auxquelles on a répondu, l’évaluation des premiers pas du novice dans la lectio ou le jeûne, la calme acceptation et la réflexion à propos de ses incertitudes répétées quant à savoir si “c’est ma vocation”, l’intérêt authentique manifesté pour les bribes d’autobiographie qu’il raconte – tout cela dit : “Oui. Tu peux parler, quand tu veux. Tu peux te montrer en ma présence.”Parfois, même en cette période initiale, le directeur peut laisser entendre que ces conversations sont orientées vers quelque chose de plus grand que de clarifier un doute à propos de l’encyclique papale qu’on lit au réfectoire. Plus fréquemment, cependant, il s’agira pour le directeur d’apprendre à entendre le début du message de la personne, exprimé si faiblement, comme à tâtons. Un mot vague sur la liberté, une question abstraite sur la valeur de l’appartenance à quelque chose, à quelqu’un – à ces moments-là le directeur est appelé à entendre dans le cœur de la personne, à entendre le non-dit, le “non-formulé”, peut-être même l’impensé qui habite le jeune religieux. Et le novice saura en quelque sorte que son cœur est écouté, et il aura peur, et pourtant il voudra en dire plus, mais pas maintenant. Souvent le directeur spirituel n’aura nul besoin de dire quoi que ce soit en réponse à cette confidence hésitante et à peine esquissée. Parfois, cependant, il formulera une réponse en termes généraux ou dira au novice quelque chose de l’expérience que lui-même a eue avec ce problème dans son histoire personnelle. De cette manière il indique qu’il est possible de parler de telles choses, et en même temps il révèle quelque chose des profondeurs insoupçonnées de ces sujets-là. Mais il ne force jamais la main au novice.

Ici au Brésil du moins l’écoute profonde du moine en formation coïncide généralement avec la première année de profession temporaire. Récemment un novice qui s’apprêtait à faire profession m’a demandé si j’étais plus exigeant avec les profès temporaires qu’avec les novices. “Pourquoi ?” “Parce qu’ils ont le visage beaucoup plus tendu.” J’ai expliqué que je suis à peu près aussi exigeant avec tous (c’est-à-dire, un peu trop) et que l’intensité reflétée sur le visage de ses collègues provenait sans doute de l’intérieur d’eux-mêmes – de quelque chose qui venait au jour.

En fait, les jeunes profès entendent une musique bruyante, insistante, discordante qui menace de tout submerger. Certainement elle ne s’harmonise pas aisément avec les mélodies grégoriennes qu’ils avaient composées pour eux-mêmes au noviciat. Ces mélodies, une humble musique de leur crû, renonçant au monde et mêlée à un saupoudrage de motifs monastiques, exprimait le désir de s’entendre avec tout le monde, de plaire à ceux qui détiennent l’autorité, de vaincre les derniers restes de gloutonnerie et de convoitise et surtout le désir d’être laissé dans la paix intérieure. Maintenant la main d’œuvre temporaire a tout envahi, et d’un seul coup. Un baril sans fond de colère, facile à allumer et terriblement difficile à éteindre, a été confié au jeune moine. Sa sexualité, qui jusqu’à présent ne lui donnait aucun souci comme un jardin de cloître bien entretenu, a explosé en une densité et une intensité amazoniennes. Toutes les certitudes théologiques et spirituelles qui le réconfortaient et le soutenaient jusqu’à maintenant ont été piétinées et déracinées par le sanglier de la forêt - sa forêt.

Le directeur qui a longtemps écouté dans le calme est d’une certaine manière responsable de ce déchaînement. Le profès simple en a l’intuition et il est en colère. Il ne tenait pas du tout à savoir tout cela, ressentir cela, être cela. Il ne veut plus continuer. Et alors ? Le rôle du directeur demeure essentiellement le même qu’avant - entendre ce qu’a à dire le jeune moine et qui sort maintenant en accusation, en tremblement et en larmes. Le profès simple a des mois ou des années - plutôt des années - devant lui (en fait, sa question la plus insistante et la plus fréquente au directeur c’est : “Combien de temps cela va-t-il durer encore ?”), au cours desquelles toute son histoire intérieure refoulée va émerger - dans d’incroyables accès de rage, dans des moments de noir désespoir, avec le sentiment d’être un monstre, un oiseau de mauvais augure pour tous ceux qui l’approchent, avec une joie empoisonnée à se mettre dans le rôle de la victime.

Avec calme, délicatesse, compassion, le directeur spirituel va écouter tout cela. D’expérience (je n’ai jamais prétendu que j’étais différent des novices sourds-muets qui m’étaient confiés !), il sait que dans ce violent chambardement qui se heurte à une féroce résistance Dieu restaure la personne à elle-même. Contrairement au cas d’Élie, Dieu se révèle au moine et révèle le jeune moine à lui-même non pas dans une voix de fin silence mais dans la tempête, l’ouragan et le feu. A cause du tumulte et de la véhémence extraordinaires par lesquels passe le jeune profès, le directeur est appelé à apporter, à incarner la paix, la rationalité et la certitude dont l’autre a tant besoin, mais ne peut, à ce stade, trouver en lui-même. C’est la tâche du directeur d’offrir un commentaire sur l’intention divine dans ce déchaînement. C’est sa tâche de témoigner que ce bouleversement n’est pas une maladie qui conduit à la mort mais va contribuer à la gloire de Dieu et à une vie nouvelle, plus grande pour celui qui traverse cette épreuve. Il aura parfois la responsabilité de signaler les extravagances de pensée et les jugements hâtifs dont le moine est la proie par suite des tensions. Mais surtout, c’est sa tâche d’admirer le moine qui doit passer par là. L’admirer pour le moi qu’il révèle, et pour la manière dont il fait preuve, au long de ce douloureux processus, de ce que Tillich appelle “le courage d’être.” Je n’oublierai jamais comment à un moment crucial dans ma vie j’ai été si bien écouté par un directeur que j’ai pu raconter quelque chose de moi-même de particulièrement horrible. Alors que j’attendais que le couperet tombe, il a traversé la pièce, m’a pris dans ses bras et m’a dit, “Maintenant que tu m’as dit cela, je te respecte d’autant plus et j’apprécie le trésor de notre amitié. J’étais abasourdi, mais je l’ai cru, j’ai cru à la vérité de son amitié et au fait que d’une certaine manière j’en étais digne.

Quand tout se déroule normalement, on change de directeur. C’est probablement aussi bien. Personne ne peut jamais “entendre quelqu’un complètement” au sens plein du terme, sinon Dieu. Mais le directeur qui confie le moine à son guide suivant peut poursuivre sa route en se réjouissant. Il a obéi au commandement Ausculta et en un sens il a ainsi collaboré avec le Christ pour aider les sourds à entendre et les muets à parler. Le jeune moine a commencé à entrer en possession de son éros, de son agressivité, de son questionnement contemplatif. Et “ce sont les instruments de l’art spirituel. Si nous nous en sommes servis sans relâche ... le Seigneur nous donnera la récompense qu’il a promise”
(RB 4,75-76).