Compte-rendu de session animée par A. Herrou à l’abbaye de Lérins, du 18 au 23 avril 2005 – notes communiquées par Fr. Marie-Cyprien Sclarandis, revues par A. Herrou

Adeline HERROU, ethnologue (CNRS) depuis 1993 mène une étude sur le Taoïsme. Son point d'attache pour la recherche est près de XI' AN (Capitale du SHAANXI en Chine centrale.) A la faveur  de ce dépaysement au coeur de la Chine profonde nous avons découvert l'existence et  l'originalité de ce monachisme asiatique peu connu en Occident. Le sujet a été présenté en trois volets: La religion taoïste, Le monachisme et le monastère de WENGONG.

La religion du DAO/TAO.

Doctrine et définitions.  Le DAO - littéralement la Voie - est à la fois le vide à l'origine de tout ce qui existe et le but à atteindre pour les taoïstes. Cette définition s'ouvre et se complète sur l'entière cosmogonie taoïste: le TAO engendre l'UN, l'UN engendre le Deux: YIN/YANG, le Deux engendre le Trois: Ciel, Terre, Hommes, le Trois engendre les Dix mille êtres: tout le reste. On la retrouve au cœur du DAODE JING / TAOTE KING= Le Livre de la Voie et de la Vertu, texte fondateur du taoïsme. 'Le Tao a produit un; un a produit deux; trois a produit tous les êtres'. (Daode jing, XLII, 1.) Dans la transmission taoïste l'enseignement sans paroles est une partie centrale de la doctrine: 'Le Tao qui peut être exprimé par la parole n'est pas le Tao de toujours ( c'est à dire éternel)' (Daode jing, I, 1) car le Tao est ineffable, inconnu et inconnaissable dans son fond absolu. Il est mystère et encore mystère. Le Tao se joue du paradoxe, non antithétique, mais complémentaire du Yin/Yang: YIN=ubac, lune, terre, féminin, mère, docilité; YANG= adret, soleil, ciel, masculin, père, activité. 'Le TAO engendre l'UN mais il n'est pas lui-même l'UN, cette unité de laquelle émanent les souffles primordiaux de l'univers. Le TAIJI=Grand Faîte, entité infinie, originelle et ultime, est l’une des manifestations suprêmes de ce UN. La pratique taoïste consiste à retrouver le UN. Le retour est un maître-mot du Taoïsme. La Voie consiste à inverser le processus de la cosmogonie qui va de l'unité à la multiplicité et à faire ce qu'on appelle la marche à rebours: le retour du multiple à l'UN. Le retour c'est le mouvement du TAO auquel les moines donnent deux significations: retour aux origines, et retour de la vieillesse à la jeunesse, concept qui englobe celui de longévité et d'immortalité.

Précision de vocabulaire: les moines parlent de vacuité comme de l'attribut de l'être véritable vide de tout désir et de tout projet. Le WUWEI = non-agir, est le principe d'action par la non-action. Ce non-agir n'est pas l'immobilité mais un état efficace capable de réaliser tout: 'Prenez le parti de ne pas intervenir et les choses se transformeront d'elles-mêmes'. (Zhuangzi, XI). Le non-agir n'aboutit pas seulement à l'obtention de la paix mais donne au saint une dimension cosmique: 'Le sage agit sans agir, il s'occupe sans occupation, il savoure sans saveur'. (Daode jing, II.)

Panthéon et Croyances: le Taoïsme est une religion polythéiste dont les divinités s'apparentent aux saints d'Occident. Il y a plusieurs sortes de divinités:

-les divinités suprêmes du taoïsme, appelées “Les Trois Purs " (la “Triade taoïste”) qui sont eux-mêmes de nature différente:le Vénérable Céleste du commencement originel (qui est un souffle), le Véritable Céleste du joyau sacré (“le très haut Seigneur Tao”), le Véritable Céleste de la Voie et de la Vertu” (Laozi divinisé) ;

-les Huit Immortels, figures emblématiques de cette religion et “ l'Empereur de Jade”, la plus haute divintité du Panthéon taoïste.

-et un grand nombre de dieux, hiérarchisés, qui la plupart du temps sont des personnages historiques divinisés.

Cette religion reconnaît l'immortalité des corps et des âmes, chaque être étant composé de YIN/YANG. Comme telle elle reconnaît la double polarité humaine, masculine et féminine, essayant de l'harmoniser pour parvenir à l'UN et ensuite au TAO. Les moines accordent une grande importance à l'ascèse intériorisée pour parvenir à conjoindre à l'intérieur de soi-même le YIN/YANG et concevoir ainsi l'embryon d'immortalité. Le TAO est assimilé à l'image d'une mère car il serait, en lui même, la mère de tous les êtres. C'est pourquoi LAOZI appelle les disciples à cultiver les vertus féminines. Le Taoïsme est une religion à part entière avec ses Pères: LAOZI, ZHUANGZI, LIEZI, ( VIe - IVe siècles avant notre ère), ses textes fondateurs, ses temples, ses officiants et son culte. Il s'est constitué comme religion à partir du IIe siècle de notre ère. De plus il est tenu pour être la véritable religion autochtone chinoise car le Bouddhisme a été introduit de l'Inde et le Confucianisme est, en fait, plutôt une philosophie morale (même si toutes trois se sont mutuellement influencées). Le Taoïsme ne se prétend pas religion universelle ni  missionnaire.

Le Monachisme taoïste.

Le Taoïsme a emprunté sa structure monastique au Bouddhisme et il se l’est adaptée. En ce sens pourra-t-on parler de fécond échange interreligieux? Celui d'une assimilation sans confusion. L'étymologie du mot moine exprime fort bien le caractère de rupture d'avec le monde car le moine est CHUJIA REN=l'homme qui est sorti de sa famille. En quittant la famille les moines vivent dans le célibat et suivent la voie du TAO en entrant dans un lignage spirituel. Le CHUJIA est a priori antithétique avec le concept chinois de piété filiale, mais l'amour filial est transposé dans les relations de maître à disciple et les mérites des moines rejailliront un jour sur la société et la famille d'origine. L'idéal monastique tend à la recherche de l'UN en soi-même par l'ascèse. Les moines sont appelés: DAOSHI=Maîtres du DAO.

Historique: il existe deux principales obédiences religieuses taoïstes: les maîtres séculiers ou 'Maîtres Célestes' dont le patriarche, ZHANG DAOLING, vécut au IIè siècle de notre ère. Ce sont ceux qui peuvent et même doivent se marier puisque leur charge est héréditaire. Les moines de la 'Perfection totale' - fondés au XIIè siècle par WANG CHONGYANG - sont ceux qui vivent dans les monastères en faisant vœu de célibat. Une des spécificités du monachisme taoïste réside dans sa transmission spirituelle de maître à disciple. On ne se coopte pas. C'est le disciple qui doit aller chercher son maître et pas l'inverse.

Vocations: pour les novices sont requis trois ans de probation de leur maître; ce laps de temps est égal à celui durant lequel il convient de porter le deuil d’un père; ainsi y a-t-il peut-être un rapport entre ces deux attitudes: quitter sa famille s’apparenterait à un deuil. Les vocations monastiques connaissent une crise depuis la politique de l'enfant unique qui devient, du coup, moins libre de choisir son avenir. On trouve aujourd'hui dans les monastères des moines âgés mais aussi des jeunes, des moines qui le sont depuis des années et des moines dont la vocation fut retardée pour des raisons politiques, ou encore des moines entrés à l’adolescence ou plus tard: BANLU CHUJIA=entré au monastère au milieu de la vie. Depuis la fin de la Révolution culturelle, à la fin des années 1970, il y a eu trois séances de consécrations collectives de moines.

Liens de famille: les appellations des moines entre eux procèdent de l'usage familial: SHIFU=père d'apprentissage=maître; SHIYE= grand-père d'apprentissage=maître de mon maître. Les moniales emploient entre elles des appellations masculines et se disent ainsi mon frère ; ce n'est pas par négation du féminin, bien au contraire, mais une façon de faire qui s'inspire du principe des forces vitales: YIN/YANG. En s'appelant par un terme masculin elles reconnaissent les principes sous-jacents à ce terme YANG=le Ciel et par extension ici l’immortalité recherchée.

La liturgie: être moine taoïste, c’est avoir une charge liturgique: il est l'intermédiaire entre Dieu et les hommes. Trois offices scandent la journée au temple: l'office du matin, celui de midi et celui du soir; un quatrième office est célébré pour le Boisseau du Nord (la Grande Ourse.) L'office monastique s'appelle NIANJING=lire à haute voix les textes canoniques. Tout est dans le texte qu'il faut lire, relire et encore lire; c'est pourquoi il n'y a pas de gloses.

L'ascèse: Dans la tradition TAO le corps a une place de choix car il doit fonctionner de concert avec l’esprit: l'intérieur ne peut exister sans l'extérieur. La présence aux offices demande un long entraînement physique car les liturgies peuvent durer jusqu'à trois heures dans la station debout. Pour comprendre combien de fois on doit réciter l'office (une, deux ou plusieurs fois) on est à l'écoute des YUANFEN=affinités prédestinées. La récitation des textes est accompagnée par la percussion de gongs et tambours. Les moines utilisent une panoplie de moyens ascétiques: la méditation assise, les techniques respiratoires, le contrôle de la nutrition. D'autres disciplines comme les arts martiaux (TAIJIQUAN/TAICHI, KONGFU) participent de l'entraînement corporel et spirituel. La calligraphie est parmi ces pratiques car elle participe à une certaine forme de méditation: on ne peut pas bien tracer un trait si l'on n'a pas la paix intérieure. Avec la pratique alchimique interne NEIDAN=transformer son corps, on fait de la transformation des métaux la métaphore de la transformation des corps: seule la transformation des corps permet d'acquérir la longue vie.

Coutumes et costumes: l'essentiel de la règle est contenu en cinq préceptes: 1. Ne pas détruire la vie; 2. Ne pas ingérer de viande ni d’alcool; 3. Ne pas parler contre sa pensée; 4. Ne pas voler; 5. Ne pas céder aux tentations de la luxure. L'habit monastique ordinaire doit être de couleur QING (lire “tsin”) c'est à dire bleu foncé ou noir, couleurs associées au YANG. L'habit illustre l'unité qui enserre en son sein le multiple. Les moines ne se coupent pas les cheveux qui sont noués en chignon et qui représentent à la fois le YIN/YANG et l'immortalité. La coiffe change selon la tradition et la plus portée par les moines  symbolise le monde au  moment du chaos primordial.

Le travail et les fêtes: le matin est occupé par l'office et le déjeuner; ensuite par des occupations liturgiques selon les demandes des fidèles: rituels thérapeutiques, funéraires. Les maîtres taoïstes sont également considérés comme des exorcistes. Rien n'est tarifé, mais la coutume veut que l'on fasse des dons aux divinités par l'intermédiaire des moines. Différentes autres besognes occupent les moines telles que l'exercice de la médecine traditionnelle, l'acupuncture, et la divination par le YIJING/I CHING. Ce très ancien ouvrage, qui est une exégèse des principes du YIN/YANG, indique une réponse qui suppose une maîtrise de la philosophie et de la religion taoïstes. Le 1er et le 15è jour du mois lunaire - nouvelle lune et pleine lune - sont considérés comme fastes et choisis pour les fêtes communautaires. Les fêtes pour le nouvel an chinois réunissent au temple de nombreux fidèles qui se joignent aux moines. Les moines taoïstes ne sont pas itinérants mais ils voyagent, car le voyage fait partie de leur apprentissage et de leur ascèse. Cela éclaire l'intérêt pour le paysage et la nature qui favorisent le voyage intérieur et la recherche de longue vie. La grotte, comme le sommet de la montagne, est le puits du Ciel. La montagne est, dans la tradition taoïste, un lieu favorable à la contemplation: là résident les ermites car il est le point le plus proche du Ciel. 'Le moine indiqua la cime cachée de la montagne: <Dans la grotte de la Pureté demeurent les Immortels>.' (F.CHENG, Le dit de Tianyi, 1998,p.28.)

Le Monastère  du Temple Wengong.

Érigé dans la ville de Hanzhong et fondé à une date incertaine (à la fin de la dynastie des Han Occidentaux, 25-220 de notre ère ?), il était un temple  dédié au dieu du sol, entouré par une dévotion populaire avant de devenir monastère au XVIIIe siècle. WENGONG est le titre canonique d'un personnage historique appelé HAN YU (768-824), poète-lettré qui vivait aux VIIIe et IXe siècles de notre ère, sous la dynastie TANG (618-907.) Il est l’oncle d’un des Huit Immortels. Ce temple devint en 1763 un monastère dédié à la divinité de WENGONG. On dit qu'un moine venu de la région de BAOJI, à travers les Monts QINLING, en voyage vers le Sud, se serait arrêté à HANZHONG, sollicité par les autorités locales ou poussé par une intuition YUANFEN. En ce cas la fondation provoquée par l'intuition a donné lieu au partage de l'encens  qui consiste à prélever de l’encens du brûle-parfum du temple mère et à l’apporter au nouveau lieu. Le partage de l'encens rendra tributaire le temple fondé envers le monastère mère en fêtant les mêmes fêtes que celui-ci tout en jouissant de la visite de la maison mère. Au début du XXe siècle le monastère fut agrandi mais les moines qui y résidaient furent sommés de renoncer à la vie au Temple à la fin des années 5O. Aucun d'eux n’est revenu après la Révolution culturelle (1966-1976) ou plus exactement après la période de prohibition de toutes les religions en Chine de la fin des années 1950 au début des années 1980. Le territoire a été rendu au Monastère au debout des années 90 et un moine expulsé, qui vivait à proximité, a relancé la vie monastique au temple WENGONG. Le nouveau petit monastère (500 m2) a été reconstruit à partir de 1993 avec la volonté d'en faire un temple plus important que dans le passé agencé autour de trois patios et d’un grand pavillon à étages. Les moines vivent seuls dans leurs cellules situées à côté des édifices réservés au culte dans l’enceinte du temple. Le temple est orienté sur la rose des vents pour organiser le rituel. Après la Révolution culturelle il y a eu un renouveau monastique dans la région de HANZHONG comme dans toute la Chine. Aujourd'hui il y a une résurgence d'intérêt pour la religion taoïste qui a gagné toutes les catégories sociales et tous les âges. Ce renouveau certain chez les laïcs et dans les monastères reste cependant difficile à évaluer du fait aussi qu'il y a des moines itinérants. On peut toutefois risquer l'appréciation de 25 grands centres monastiques avec au moins 10.000 moines et moniales globalement. Les pratiquants sont rares au dehors de la Chine mais la diaspora de l'émigration a provoqué la création de petites communautés aux USA, à Londres et à Paris où existe un temple dans le 13e.