Timothy Radcliffe, OP – intervention lors du 1er Congrès mondiale de la Vie Consacrée à Rome, novembre 2004

Nous vivons dans l’ombre du 11 septembre. Ce n’est pas uniquement parce que ce fut un événement terrible. Depuis, les gens ont enduré de plus grandes souffrances dans de nombreux endroits comme au Darfour. C’est plutôt un symbole en ce début du nouveau millénaire. Le monde est marqué par un paradoxe. D’une part nous sommes toujours plus étroitement liés par la communication immédiate. Nous vivons dans le petit monde intime du village planétaire. Nous sommes toujours plus marqués par une culture mondiale unique. Partout les jeunes portent les mêmes vêtements, écoutent les mêmes chansons, et rêvent les mêmes rêves. Ils sont davantage marqués par l’identité d’une génération que par une identité locale. Nous habitons tous et toutes le MacMonde, la planète Pepsi ou la culture Coca. D’autre part, le monde est profondément divisé par la violence religieuse. Sur toute la planète, chrétiens, juifs, musulmans, hindous et bouddhistes règlent leurs comptes les uns avec les autres de manière agressive. En Irlande du Nord, dans les Balkans, au Proche Orient, en Inde, en Indonésie, au Nigeria et tant d’autres lieux, la communication semble s’être interrompue. C’est précisément l’intimité du monde entier rapproché qui provoque la violence. La plupart des meurtres sont commis à domicile, par des gens proches les uns des autres, et dans ce village planétaire nous sommes tous voisins.

Qu’est-ce que la vie religieuse a à dire à ce monde rapproché et violent ? Et ce monde, qu’a-t-il à nous dire ? Je traiterai 3 questions : la crise des sans-abri, l’avenir qui nous attend et la lutte pour l’hégémonie. Un 4e sujet fondamental, le sens de notre vœu de pauvreté dans une culture de consommation, a été abondamment traité par ailleurs.

La crise des sans-abri

Nous habitons tous le village planétaire. Le 11 septembre en a révélé la violence cachée. Comment pouvons-nous, religieux et religieuses, être signe de la maison commune de l’humanité en Dieu ? Dans ma famille on dit souvent avec envie : « Entrez chez les Dominicains pour voir le monde ». Tous les matins, lorsque nous ouvrons nos courriels, il y a des messages de toute la planète. Nous sommes citoyens d’un monde nouveau dans lequel l’espace n’a plus grande importance. La distance semble n’exister que pour être abolie. L’espace a cessé d’être un obstacle.

Serait-ce une anticipation de nos espérances eschatologiques ? Lorsque Jésus rencontre la Samaritaine, il promet qu’un temps viendra où ce ne sera ni sur la montagne des Samaritains ni à Jérusalem qu’on adorera Dieu, « mais en esprit et en vérité ». Le Bon Samaritain s’éloigne de l’espace sacré de Jérusalem. Lorsqu’il prend soin de l’homme blessé tombé aux mains des malfaiteurs, un sacrifice est offert à Dieu sur le bord de la route. Le christianisme nous libère d’une religion d’espaces sacrés pour nous faire entrer dans la Trinité, « Dieu, ce centre qui est partout, et dont la circonférence n’est nulle part. »[1] Le cyberespace ressemble un peu à l’accomplissement de la promesse chrétienne. « Alors que les premiers chrétiens annonçaient le paradis comme un royaume dans lequel l’âme humaine serait libérée des fragilités et des faiblesses de la chair, les champions cybernautes d’aujourd’hui le voient comme un lieu où le ‘moi’ sera libéré des limites imposées par l’incarnation physique », écrit Margaret Wertheim.[2] Le 11 septembre symbolise la distance entre notre village planétaire et le Royaume où habitera toute l’humanité. Ce jour-là, la violence cachée de notre culture mondiale est devenue visible. En fait, notre planète souffre de la multiplication des sans-abri. Nous sommes mal à l’aise dans le village planétaire. Des millions de personnes voudraient voyager, fuir la pauvreté ou l’oppression et ne le peuvent pas. L’Europe est en train de construire des murs pour arrêter les foules qui désirent y entrer. À aucun moment de l’histoire on n’a vu autant de gens vivre dans des camps de réfugiés et être littéralement sans domicile. La communauté humaine se fracture de plus en plus sous l’effet d’une escalade d’inégalités. Les pauvres voient tous les jours le paradis des riches sur leur écran de télévision mais ils restent à la porte. Les nomades financiers qui gouvernent notre monde peuvent déplacer leur argent là où ils veulent. Ils n’ont aucun engagement envers les travailleurs de quelque pays que ce soit. Si la main d’œuvre devient trop onéreuse en Angleterre, ils déménagent au Mexique puis en Indonésie. Les brèves rencontres remplacent les engagements à long terme. Ceci produit une terrible incertitude. Les employés ne sont pas assurés d’avoir du travail le lendemain. Des économistes nous présentent l’image d’un monde inoffensif de libre échange mais notre maison est toute déformée par des barrières douanières, des tarifs commerciaux et des subventions qui excluent les nations pauvres. Elle tient en partie grâce à des réseaux vicieux d’argent blanchi, à des mafias criminelles, au commerce de la drogue, à la vente de femmes et d’enfants pour la prostitution, au trafic d’organes et d’armes.  Le 11 septembre, l’immense colère provoquée par tout cela a explosé au cœur du monde occidental.

Face à cette crise des sans-abri on voit s’édifier des communautés regroupant des gens de même sensibilité, avec lesquels on puisse se sentir en sécurité et à l’aise. Nous en sommes arrivés à avoir peur de la différence. Cette recherche du semblable se retrouve partout. Sur Internet les gens ‘surfent’ à la recherche d’autres personnes qui partagent leurs intérêts et leurs goûts, qu’ils soient politiques, sportifs ou sexuels. Et s’il surgit des différences, alors on peut simplement couper le contact et changer d’adresse de courriel. Les groupes fondamentalistes religieux regroupent aussi des gens de même sensibilité. J’ai le sentiment que la polarisation à l’intérieur de l’Église catholique aujourd’hui s’enracine en partie dans la souffrance de vivre avec ceux et celles qui ne sont pas comme nous. L’Église a toujours souffert de fractures causées par des différends, depuis l’époque où Pierre et Paul se sont expliqués à Antioche. Ce qui est nouveau, c’est notre difficulté à passer par-dessus ces divisions. Nous n’arrivons pas à trouver des mots pour établir la communion avec ceux qui sont différents, même à l’intérieur de l’Église.

La vie religieuse a certainement une vocation urgente à être signe de la vaste demeure de Dieu, de la large ouverture du Royaume, où chacun peut se sentir à l’aise. Si nous nous sentons ‘chez nous’ dans l’immensité de Dieu, alors nous nous sentirons ‘chez nous’ avec tout un chacun. Des milliers de religieux ont quitté leur maison pour se sentir chez eux parmi les étrangers. Du Maroc jusqu’en Indonésie, de petites communautés de sœurs s’installent dans des villages musulmans, apprennent des langues étrangères, mangent de la nourriture étrangère, s’enfouissent dans un autre mode de vivre et d’être humain. Nous nous ouvrons aussi à des différences culturelles et ethniques à l’intérieur de nos propres communautés. J’ai traversé le Burundi en voiture alors que tout le pays était en feu, pour visiter un monastère de nos sœurs contemplatives dans le nord du pays. La moitié de la communauté était Tutsi et l’autre moitié Hutu. Elles avaient toutes perdu leurs familles, sauf une novice. Pendant mon séjour, le curé de sa paroisse a téléphoné pour lui dire que ses parents avaient été assassinés. Et pourtant elles vivaient ensemble dans la paix. Seule une profonde vie de prière et leur effort incessant pour tisser la communion rendaient cela possible. Chose capitale, elles écoutaient ensemble les nouvelles à la radio, et partageaient les chagrins les unes des autres. Dans un pays brûlé où personne ne pouvait semer, leur colline était verte parce que chacun pouvait venir en sécurité y faire pousser de quoi manger : une colline verte sur une terre brune est signe d’espérance. Dans la vie religieuse, la différence la plus rude à accepter n’est peut-être pas ethnique ou culturelle mais théologique. Je puis me sentir à l’aise avec un frère venant d’un autre continent. Mais puis-je me sentir vraiment à l’aise avec quelqu’un d’une autre ecclésiologie ou christologie ? Sommes-nous capables de tendre la main par-dessus les fractures idéologiques de notre Église ? Or, nous ne serons signe de l’immensité de Dieu qu’à ce prix. Ceci exige de nous bien plus qu’une tolérance mutuelle. Nous devons oser exprimer nos désaccords. Cela exige de nous une attention mutuelle qui nous fasse dépasser les étroites limites de nos propres sympathies et de notre langage. Est-ce que j’ose me laisser toucher par l’imagination de l’autre et entrer dans la terre de ses espérances et de ses peurs? Lançons-nous résolument dans une ouverture croissante de nos cœurs et de nos esprits, dans ce que Thomas d’Aquin appelle la latitudo cordis qui nous fait entrer dans la vaste demeure qu’est Dieu.

Carol Shields, romancière canadienne[3] étudie comment le langage nous offre une demeure. Le premier mariage de Larry a échoué parce que sa jeune femme et lui n’avaient pas un langage assez vaste où se trouver et s’aimer. Finalement ils se réconcilient parce que leur langage est devenu assez spacieux pour qu’ils puissent s’y trouver ensemble. ‘C’était cela notre problème ? C’était parce que nous ne connaissions pas assez de mots’?, demande Larry. Être signe de la maison commune de l’humanité en Dieu exige que nous recherchions les mots assez larges pour que vivre en paix avec les étrangers. Ces étrangers peuvent être des gens d’une autre croyance ou d’un groupe ethnique différent.

Voilà l’obéissance dont nous avons besoin aujourd’hui, et particulièrement après le 11 septembre. Non une obéissance faite de soumission aveugle aux ordres des supérieurs religieux mais plutôt cette profonde attention à ceux qui parlent des langages différents, et vivent de sympathies et d’imaginations différentes. C’est ce contact ascétique avec d’autres géographies de l’esprit et du cœur, même au sein de nos communautés, qui nous fasse sortir des prisons étroites qui séparent les hommes. C’est une obéissance créative dans laquelle nous recherchons ensemble des mots anciens et des mots nouveaux, et qui apporte air frais et bien-être à tous. Les communautés religieuses devraient être des creusets de langage renouvelé. Un soir à Rotterdam j’ai demandé à des jeunes pourquoi ils venaient encore à l’Église alors que leurs contemporains ne le font plus. Ils ont eu du mal à répondre. Et puis, à minuit un jeune homme qui s’était débattu avec cette question m’a apporté une lettre. Il y expliquait qu’il était venu dans notre communauté parce qu’il pouvait utiliser là des mots de louange et de sagesse qu’il ne pouvait plus utiliser chez lui. Il avait besoin d’un lieu où user de ces mots.

Vivre sans histoire

Un ‘chez soi’, ce n’est pas uniquement un espace que nous occupons, avec ses murs mentaux et ses fenêtres, ses exclusions et ses inclusions. Nous avons besoin de vivre dans une histoire qui embrasse un passé et regarde vers un avenir. Nous faisons notre demeure à l’intérieur des histoires de nos ancêtres, et nous sommes à l’aise dans un espoir partagé pour l’avenir, avant et après la tombe. Nous pouvons nous sentir en paix parce que nous savons en gros où nous situer dans le scénario. Dans l’hindouisme par exemple, il y a quatre étapes dans la vie d’un homme : étudier, diriger une maison, aller habiter la forêt, et pour finir, renoncer à tout. Le 11 septembre a changé les histoires que nous racontons de nous-mêmes et de notre monde. Voici la deuxième grande transformation du temps que l’occident a traversé ces dernières années. Dans mon enfance nous étions soutenus par un optimisme foncier. Il y avait une confiance partagée dans le progrès de l’humanité. L’humanité marchait, pour certains, vers un paradis capitaliste, pour d’autres, vers un paradis communiste. Mais l’Est et l’Ouest, la gauche et la droite partageaient la conviction qu’il y avait une longue histoire à raconter et que l’humanité était en route vers un monde meilleur. Cette confiance en l’avenir a commencé à s’éroder après la chute du mur de Berlin. Selon la phrase célèbre de Fukuyama, et qu’il regrette depuis, l’histoire a pris fin. Avec l’arrivée de la ‘Génération Maintenant’, qui a cessé de rêver l’avenir, est né et a grandi ce sentiment de désespoir chez les laissés pour compte du rêve capitaliste. Des continents entiers, l’Afrique en particulier, se sont trouvés enfermés dans une pauvreté apparemment irrémissible.

Le 11 septembre nous a fait entrer dans une histoire qui ne promet plus rien sauf un surcroît de violence. Pour les uns c’est ‘la guerre au terrorisme’, pour les autres c’est le ‘jihad’ contre l’Occident corrompu. Dans cette histoire, quel signe de la demeure de l’humanité la vie religieuse peut-elle donner ? Le vingtième siècle a été crucifié par ceux qui déclaraient connaître l’itinéraire de l’humanité. Dans les goulags soviétiques des millions de gens sont morts, tués par ceux qui savaient où se dirigeait l’humanité. A Auschwitz, à l’entrée, une carte montre le camp au centre d’un réseau de lignes ferroviaires transportant les gens vers leur mort, de la Norvège à la Grèce et de la France à l’Ukraine. C’était littéralement le terminus, imposé par ceux qui planifiaient l’avenir de l’humanité. Au Cambodge, Pol Pot a massacré un tiers des habitants parce qu’il savait ce qu’il fallait raconter sur l’avenir. Aujourd’hui le capitalisme impose sa carte routière et, par ce fait même, appauvrit des millions de gens. Nous nous méfions à juste titre de ceux qui prétendent connaître le plan d’ensemble. Le christianisme a été fondé au moment où les disciples ont cessé d’avoir une histoire à raconter sur l’avenir. Ils étaient partis pour Jérusalem, soulevés par la pensée de ce qui allait se passer : Jésus révélé comme le Messie, les Romains jetés hors de Terre Sainte ou quelque chose de semblable. ‘Nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël’ avouaient-ils sur le chemin d’Emmaüs (Luc 24, 21). Cette histoire s’écroulait : Judas avait vendu Jésus, Pierre allait le trahir et les autres disciples fuiraient de peur. Devant cette passion et cette mort, ils n’avaient pas d’histoire à raconter. Au moment où cette fragile communauté s’effondrait, Jésus prit du pain, le bénit et le leur donna en disant ‘Ceci est mon corps livré pour vous’.

Le paradoxe du christianisme est qu’il nous offre une demeure dans le temps mais sans nous raconter le futur. Nous n’avons pas de carte  et nous ne pouvons pas ouvrir le livre de l’Apocalypse et dire : voilà cinq fléaux passés, il n’en reste plus qu’un ! Nous croyons que nous sommes en route vers le Royaume de Dieu où la mort mourra et où toutes les blessures seront guéries, mais nous n’avons aucune idée de la manière dont nous y parviendrons. Après le 11 septembre, quand certains sont séduits par l’éternel présent de la « Génération Maintenant » et que d’autres racontent des histoires ne promettant que violence, nous offrons une Bonne Nouvelle. Notre espérance n’est pas liée à un avenir particulier. Jésus a incarné cette espérance dans un signe : du pain rompu et partagé, une coupe de vin circulant autour d’une table. Comment les religieux peuvent-ils être signes de cette espérance ? Osons embrasser notre avenir incertain avec joie. Nos vœux sont un engagement public à rester ouvert au Dieu des surprises qui bouleverse tous nos plans d’avenir et nous demande de faire des choses que nous n’avions jamais imaginées. On dit que si vous voulez faire rire Dieu, il faut lui parler de vos projets. Essayez d’en parler aussi à vos frères et sœurs ! Lorsque j’ai passé l’examen canonique pour la profession solennelle, j’ai dit que je serais heureux de faire à peu près n’importe quoi, sauf être supérieur. Les frères ont pensé autrement ! Mais nous nous ouvrons à cette incertitude avec la joyeuse liberté des enfants de Dieu. ’Cette espérance n’est pas la conviction que telle chose se passera bien, mais la certitude que cette chose a du sens, indépendamment de la façon dont elle tourne’[4]. Nous sommes heureux de savoir que nous découvrirons un jour que nos vies, si insignifiantes qu’elles puissent paraître parfois, ont du sens, avec leurs triomphes et leurs défaites.

Le vœu d’obéissance est le signe le plus clair que nous laisserons Dieu continuer à nous surprendre. Nous remettons notre vie entre les mains de nos frères et sœurs, pour qu’ils en fassent ce qu’ils veulent. Ce n’est pas une régression vers une passivité infantile. C’est plutôt une libre acceptation du fait que nous ne sommes pas les seuls auteurs de nos histoires. C’est un geste eucharistique, à la suite de Jésus qui s’est remis entre les mains des disciples en disant : ‘Ceci est mon corps et je vous le donne’. Et nous n’attirerons les jeunes que s’ils discernent voient en nous une impatience d’accueillir le don de leur vie et d’utiliser ce don de façon courageuse. Une sœur m’a confié qu’en trente ans de vie religieuse sa congrégation n’avait jamais osé lui demander quoi que ce soit !

Notre vœu de chasteté est aussi la promesse de rester ouvert aux surprises que Dieu nous réserve. Nous renonçons à une relation d’un scénario prévisible, à un amour stable pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à ce que la mort nous sépare. Au lieu de cela nous promettons d’aimer et d’accepter d’être aimé, sans savoir très bien à qui nous confions notre cœur. Quand je suis arrivé à la profession solennelle, cela m’a été de loin l’acte de confiance le plus difficile à faire. Est-ce que j’allais finir tout seul comme un vieux bâton desséché, ou est-ce que mon cœur resterait vivant ? Par ce vœu, nous croyons que Dieu nous donnera des cœurs de chair, par des chemins que nous ne pouvons prévoir à l’avance.

Hélas ! pour la plupart d’entre nous, c’est à peine si le vœu de pauvreté nous engage à quelque incertitude. Dans de nombreuses régions du monde, l’un des attraits de la Vie Religieuse est qu’elle offre une sécurité financière et toutes les ressources d’une fortune assurée. Au Synode sur la Vie Religieuse, le Cardinal Etchegaray appela les religieux et religieuses à embrasser une pauvreté plus radicale. Si les gens voyaient une réelle précarité dans notre pauvreté, alors quel signe d’espérance ce serait !

Notre vie consacrée par les vœux ne sera signe que si nous la vivons avec joie. Alors on verra que nous nous sentons à l’aise dans cette incertitude, dans le fait de ne pas connaître à l’avance le déroulement de notre existence. Nous découvrirons un jour que nos vies ont un sens, et que ce sens c’est Dieu lui-même.

St Augustin dit : ‘Chantons Alleluia ici-bas tandis que nous sommes encore inquiets, afin de pouvoir le chanter un jour là-haut lorsque nous serons libres de tout souci’[5].  J’ai un ami proche dans l’Ordre Dominicain, un français qui s’appelle Jean-Jacques. Il a fait des études d’économie, il est allé en Algérie pour étudier l’irrigation, apprendre l’arabe et il a enseigné à l’université là-bas. C’était dur mais il était profondément content. Un jour, son Provincial lui a demandé de revenir enseigner l’économie à l’université de Lyon. Il a été complètement démonté. Puis il s’est souvenu de la joie d’avoir donné sa vie sans condition. Alors il est sorti acheter une bouteille de champagne pour faire la fête avec ses amis. Quelques années plus tard j’ai été élu Maître de l’Ordre et je cherchais désespérément quelqu’un pour le Conseil Général. J’ai retrouvé Jean-Jacques et lui ai demandé. Il m’a demandé s’il pouvait réfléchir, j’ai répondu oui. Il m’a demandé de prendre un mois de réflexion, je lui ai donné un jour. Il a dit oui. Re-champagne. Voilà la joie de se sentir chez soi dans l’imprévu de Dieu. Enzo Bianchi cite un Père du quatrième siècle : les jeunes sont comme des chiens à la chasse. Si la meute sent le loup, les chiens continueront à chasser jusqu’au bout. S’ils ne sentent jamais le loup, alors ils se fatigueront et s’arrêteront. Si les jeunes sentent en nous la joie du Royaume, alors ils iront jusqu’au bout. Oser donner sa vie jusqu’à la mort fait partie intrinsèque de ce témoignage d’espérance. Nous en sommes convaincus : au terme, toute l’histoire de notre vie aura trouvé son sens, jusque dans les moments les plus obscurs. Les ordres religieux ont toujours proposé d’autres formes d’appartenance à ceux qui ne souhaitaient pas un engagement perpétuel et bon nombre de congrégations sont actuellement à la recherche de nouveaux engagements non perpétuels. Il y a aussi les personnes qui entrent et font profession mais qui s’en vont un jour ; nous ne voulons pas qu’ils restent paralysés pour toujours dans un sentiment d’échec. Cependant, ceci ne devrait pas remettre en cause l’engagement usque ad mortem. On se demande souvent si les jeunes d’aujourd’hui sont capables d’un tel engagement. Le problème est peut-être de savoir si nous les en croyons capables, et si nous les croyons prêts à se battre pour leur vocation.

La subversion de la culture de contrôle


Notre planète n’a jamais été aussi surveillée. Cette surveillance émane de quelques nations. Malgré tant de discours sur le développement, les intérêts nationaux de certains pays sont une provocation. Comme jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité, nous vivons sous le contrôle d’une super puissance. Selon Bill Clinton, il n’existe pas de différence entre politique intérieure et politique étrangère. Le 11 septembre fut une protestation contre ceux qui désirent prendre le contrôle de la planète et de ses ressources. Les symboles de l’économie et de la puissance militaire de l’Occident, les Tours Jumelles et le Pentagone, ont été frappés. Depuis le 11 septembre, cette culture de contrôle a été encore renforcée : escalade dans la collecte des informations, le contrôle des migrations, la militarisation du monde et la perte des droits humains fondamentaux. En même temps, paradoxalement, les nations, même les États Unis, semblent de moins en moins capables de contrôler quoi que ce soit. Nous vivons dans ‘un monde qui nous échappe, une jungle fabriquée’[6]. Au cœur de la modernité se trouve cette paradoxale combinaison d’une culture de contrôle et de notre incapacité à prendre nos vies en charge. Ceci est illustré symboliquement par nos guerres technologiques modernes : armes techniquement sophistiquées et pourtant une immense difficulté d’atteindre les objectifs fixés.

Ceci provient en partie du fait que les entreprises multinationales échappent largement aux réglementations nationales. L’économie est incontrôlable. La fluidité du capitalisme moderne engendre insécurité et anxiété. Toute cette anxiété se projette sur les étrangers, hors de nos frontières et à l’intérieur de nos frontières. De plus en plus, les gouvernements considèrent le maintien de la loi et de l’ordre comme leur tâche première. Combattre le crime, voilà le drame moderne ; enfermer les inconnus sur lesquels nous projetons notre peur. Presque dans tous les pays du monde, le nombre des personnes emprisonnées monte en flèche. Les gens aux objectifs différents des nôtres sont de plus en plus souvent considérés en ennemis, terroristes qui appartiennent à des « axes du mal ». La pauvreté se criminalise. Même l’aide et le développement humanitaires sont récupérés par le programme sécuritaire occidental. Sécurité mondiale signifie sécurité occidentale, et les agences de développement n’obtiendront des subventions qu’à la condition d’accepter ses priorités. C’est pourquoi il est si difficile d’obtenir de l’aide pour le Soudan ou le Congo ou autres régions sinistrées d’Afrique.

La culture de contrôle entre dans le système sanguin de la vie publique sous forme de gestion. Toutes les formes d’institution doivent être gérées, vérifiées, mesurées ; elles doivent atteindre des objectifs et subir des évaluations. Même l’Église est en train de devenir une institution gouvernée par la culture de contrôle. Nous sommes surveillés, on fait des rapports et des évaluations sur nous. Cela montre que l’Église aussi traverse la crise de la modernité, comme tout le monde ! Même les congrégations religieuses succombent à la culture de gestion. Nos frères et sœurs élus deviennent ‘l’Administration’ et les membres des communautés sont transformés en ‘personnel’. J’ai rencontré des Supérieurs généraux dont les bureaux me font penser à des multinationales ; le Supérieur Général devient PDG ; les Chapitres fixent des objectifs et évaluent les réalisations. Tout doit être quantifiable et c’est surtout l’argent qui sert de mesure.

Dans cette culture de contrôle il faudrait que la vie religieuse éclate comme une explosion de folle liberté. Revenons à Jésus au puits avec la Samaritaine. Les apôtres sont partis faire les courses ; quand ils reviennent, le voilà en train de bavarder avec cette femme vulgaire. ‘dès qu’on a le dos tourné, on ne sait jamais ce qui va lui passer par la tête !’  Jésus est surveillé… mais notre Seigneur échappe à tout contrôle.

Nos congrégations ont différentes conceptions de la manière de gouverner et de la nature de l’obéissance. Mais nous serions certainement tous d’accord sur le fait que le leadership – pour utiliser un mot que je déteste – n’est pas affaire de surveillance. Il est au service de la grâce imprévisible de Dieu. Nul n’est propriétaire de la grâce et ne peut soumettre son avènement au programme qu’il s’est fixé, et surtout pas le supérieur. Ceux qui exercent le leadership doivent s’assurer que personne ne s’empare de la grâce de Dieu, ni les jeunes ni les vieux, ni la gauche ni la droite, ni l’Occident ni aucun autre groupe. Dieu est parmi nous comme celui qui est constamment en train de faire du nouveau, et ceux qui exercent le leadership seront habituellement les derniers à apprendre ce dont il s’agit. Ils doivent veiller à nous garder ouverts aux directions imprévisibles où Dieu pourrait nous conduire, car Il fait toutes choses nouvelles comme dit Isaïe (Is 42,9).

Ainsi, le leadership se manifestera en aidant nos communautés à prendre des risques, à ne pas toujours choisir l’option confortable, à faire confiance aux jeunes, à accepter la précarité et la vulnérabilité. Il se manifestera en gardant les fenêtres ouvertes à la grâce imprévisible de Dieu. Aussi, dans cette culture de contrôle, la vie religieuse devrait être une réserve écologique de liberté ; non pas la liberté de ceux qui imposent leur volonté, mais une liberté de remise de soi à la constante nouveauté de Dieu. Christ est mort, Christ est ressuscité, Christ reviendra. Le voilà le seul drame final. De quoi aurions-nous peur ? Lorsque j’étais étudiant, notre communauté d’Oxford subit quelques très petites attaques à la bombe, de la part d’un mouvement politique de droite qui, pour quelque raison mystérieuse, nous détestait profondément. Je me souviens avoir été réveillé pendant la nuit par le bruit des explosions. Je descendis précipitamment à l’entrée de notre prieuré et j’y trouvai tous les frères en tenues variées pour la nuit. Mais où était le prieur ? La police est arrivée, et le prieur dormait toujours. Je courus le réveiller. ‘Il y a eu une attaque à la bombe’ criai-je tout agité. ‘Quelqu’un est-il mort ?’ ‘Non’. ‘Quelqu’un est-il blessé ?’ ‘Euh…non’. ‘Bon, alors pourquoi vous ne me laissez pas dormir ? Nous en reparlerons demain matin’. C’est la première fois que j’ai un peu saisi ce que pouvait signifier le leadership ! Il dédramatise nos petites paniques. Si nos vœux sont la promesse de laisser Dieu continuer à nous surprendre, alors le leadership nous garde fidèles à cet accueil courageux de l’incertitude.

En conclusion, depuis le 11 septembre notre petite planète souffre d’une crise des sans-abri. Ceci est littéralement vrai pour des millions de réfugiés, de demandeurs d’asile et d’immigrants clandestins. Nous souffrons aussi d’une absence de demeure culturelle, d’un sentiment de précarité, et du bouleversement des cultures locales dans lesquelles l’humanité a bâti ses nombreuses demeures. En tant que religieux et religieuses, nous sommes appelés à être signe de cette vaste demeure qu’est la maison du Père, ‘dans laquelle il y a beaucoup de demeures’ (Jean 14, 2). Nous pouvons construire cette maison avec le Samaritain et accueillir le Samaritain chez nous. En ce moment nous sommes aussi confrontés à un défi plus subtil : faire notre demeure avec ceux qui nous sont étrangers, dans nos propres congrégations et dans notre Église. Tout ceci nous demande une imagination créative. Nous devons laisser l’Esprit Saint briser les petits discours idéologiques, qu’ils soient de gauche ou de droite, dans lesquels nous trouvons notre sécurité. Nous avons besoin de trouver les mots qui nous ouvrent à l’immensité de Dieu. Ne réduisons pas Dieu aux dimensions mesquines de nos cœurs et de nos esprits. Depuis le 11 septembre, ce sentiment de n’avoir pas de demeure a été renforcé par la perte d’une histoire à raconter sur notre avenir. L’histoire qui domine de plus en plus nos vies parle de guerre contre le terrorisme et le jihad. Nous, religieux et religieuses, nous pouvons nous sentir à l’aise dans cette époque désorientée, non pas en proposant une histoire alternative, mais en accueillant joyeusement et librement l’incertitude. Nous avons la ferme conviction que nous comprendrons à la fin que toute notre vie a un sens. Nous pouvons donc avec bonheur laisser Dieu nous ménager des surprises. L’insécurité des temps actuels génère de l’anxiété. Ceci alimente la culture de contrôle et peut même contaminer la vie religieuse, au point de nous faire succomber au modèle de gestion et d’administration. Le leadership devrait desceller les portes et les fenêtres de nos demeures pour laisser entrer l’Esprit, dont ‘on ne sait ni d’où il vient ni où il va… Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit’ (Jean 3,8).

[1]     Allan de Lille, cité par saint Bonaventure

[2]   Cf. Z. Bauman ‘Globalization: the Human Consequences’ London 1998, p.19

[3] ‘Larry’s Party’, Carol Shields, Londres 1998

[4] Citation de Václav Havel

[5]  Sermon 256, saint Augustin

[6] Runway world: globalisation, Anthony Giddens, Londre 1999