Martin Neyt, osb., Président de l’AIM

Le commentaire du P. John Kurichianil, osb., Abbé de Kappadu en Inde, prolonge notre réflexion sur “l’art de gouverner” (Bulletin n°84) qui apporte de précieuses réflexions sur cette dimension importante de la vie de nos communautés.

La grande variété des chroniques rapportées dans ce numéro rend compte de la vie quotidienne des communautés monastiques. Tantôt ce sont des épreuves qui peuvent être dépassées, telle l’incendie de l’église de Vigan aux Philippines, tantôt ce sont des moments de joie, 50 ans de présence des Trappistines de la Clarté-Dieu au Bénin et des moines de Mahitsy à Madagascar[1]. Quelques 400 monastères, plus de 600 communautés, vivent et s’accroissent sous le regard de Dieu au rythme de la prière et du travail.

Dans le monde actuel où la « globalisation » s’impose de force dans bien des situations, des questions fondamentales surgissent et les générations futures seront en droit de se demander comment les monastères de la famille bénédictine se sont situés face aux défis contemporains et de quelle manière l’Alliance InterMonastères les a secondés. Trois défis majeurs peuvent mobiliser nos communautés tout en sauvegardant notre identité propre : la pauvreté, l’environnement et la guerre. Ces réalités se présentent à nous régulièrement d’une manière ou d’une autre et interpellent notre vie de chaque jour. Saint Benoît nous rappelle humblement des pratiques quotidiennes qui respectent les personnes et les choses et appellent à l’intercession et à la louange.

L’Evangile révèle combien le Christ Jésus est du côté des pauvres, tout en luttant contre la pauvreté. D’immenses contrastes séparent, d’un côté, ceux qui vivent dans l’aisance, ont accès à une abondance de nourriture, de biens et de services (moyens de communications etc.) et, d’un autre côté, la part de l’humanité qui survit chaque jour avec un minimum vital. Les témoignages de Sr Teresa de Calcutta, de Sr Emmanuelle du Caire et du P. Pedro à Tananarive suscitent l’admiration, le respect et la solidarité. Nombre de nos monastères sont environnés d’une population démunie qui attend d’une manière ou d’une autre ce qui les rendrait autonome, moins dépendants d’un ensemble de précarités qui s’enchaînent et les harcèlent quotidiennement. Le SIDA est une préoccupation majeure en Afrique, comme le décrit le P. Robert Igo, osb., du Zimbabwe.

Le second défi qui se présente à l’humanité d’aujourd’hui est celui de l’environnement. Un voyage récent à Madagascar m’a permis de mieux comprendre encore le lien qui relie la pauvreté à la détérioration de l’environnement. L’absence d’électricité et d’énergies nouvelles amène les populations des hautes terres à couper les arbres pour la cuisine, l’ameublement, les travaux. Il en résulte une utilisation anarchique des terres sur des écosystèmes fragiles, érosion et désertification des sols. L’appel adressé aux monastères issus de saint Benoît a été entendu. Dans un premier temps, deux monastères masculins (Mahitsy,osb. et Maromby, ocso.) et deux monastères féminins (Ambositra,osb. et Ampibanjinana, ocso.) vont collaborer avec le WWF-Madagascar[2] pour devenir des modèles de gestion durable pour le reboisement, constituer un arboretum et un jardin des espèces autochtones, collecter les plantes médicinales locales. Ces projets qui portent le beau nom de « foi et environnement » seront encadrés par des unités compétentes, soutenues par l’AIM et des organismes internationaux[3]. L’objectif est aussi de montrer aux populations environnantes comment améliorer leurs conditions de vie, d’hygiène et de soins médicaux. Les perspectives sont vastes, mais elles ouvrent modestement des espaces d’espérance, de foi et de solidarité[4].

La situation des deux monastères bénédictins à Bouaké en Côte d’Ivoire s’inscrit dans le troisième défi de notre monde contemporain. Conflits et guerres se conjuguent avec tous les instruments d’agression et de mort : pierres, couteaux, machettes, explosifs, armes et technologie sophistiquée. Tout est mis en œuvre entre des forces inégales et des perspectives diamétralement opposées. Ces conflits armés créent d’immenses blessures entre les nations et au sein de celles-ci. Ce sont les populations qui en pâtissent de même que nos communautés, lieux d’asile, de prière, de réconciliation, de silence. Il n’est pas nécessaire d’évoquer la longue liste des pays et des monastères qui ont été et sont encore éprouvés par les conflits internes et externes, et même les monastères qui ont disparu, victimes de ces malheurs communs.

Face à ces triples défis de la pauvreté, de la dégradation de l’environnement et des conflits, nos communautés demeurent souvent des refuges et des lieux d’espérance. Avec d’autres organismes et des personnes mobilisées pour l’éducation et l’enseignement, les soins, le développement, nous pouvons soutenir l’espérance et la foi des groupes éprouvés. Nos monastères demeurent des lieux de solidarité et à coup sûr de développement durable dans un monde souvent centré sur des intérêts particuliers. Que saint Benoît guide nos pas pour que nos maisons demeurent des lieux de silence, de prière et d’accueil.

[1]  Le récit de la célébration des 50 ans de Mahitsy, étant arrivé tardivement à la rédaction, sera publié dans le Bulletin n° 86.

[2] World Wild Fund, organisme créé pour préserver la planète, sa faune et sa flore. C’est le Fonds pour la Nature.

[3]  Notre vive gratitude s’adresse à Mr Joseph Ramamonjisoa et au Directeur du WWF-Madagascar.

[4] Voir aussi le Bulletin de l’AIM consacré à la Création et à l’environnement, n° 78-79