Saisir la chance de la globalisation, cette intégration économique aux dimensions du monde, voilà un défi crucial pour l'avenir. Exiger une sécurité absolue, c’est en revanche un danger pour la prospérité et la liberté.

Globalisation : croissance, répartition, sécurité
Les années 90 furent marquées par le slogan de la globalisation. Par ‘globalisation’ on entend connexion économique croissante à l’échelle du monde, c’est-à-dire la suppression progressive des frontières économiques. La globalisation est ainsi d'abord pour l’économie un catalyseur pour la croissance et la prospérité, le libre échange favorisant la circulation des ressources.
La répartition des profits sur la productivité et de la prospérité est évidemment libre a priori. Cela vaut à tous les niveaux. Tout un chacun se demande s'il fait partie de ceux qui gagnent ou de ceux qui perdent dans la globalisation. Lors d’un sondage effectué en Allemagne, 20% des citoyens s’attendent à être personnellement avantagés par la globalisation, 15% s’attendent à être désavantagés et 51% pensent qu’ils trouveront autant d’avantages que d’inconvénients. Ces chiffres montrent la grande insécurité des Allemands au niveau de la concurrence mondiale. Les effets de la globalisation ne sont pas perçus comme essentiellement positifs. 23% des personnes interrogées pensent que l’Allemagne sera avantagée, 18% qu’elle sera désavantagée et 47% que leur pays sera aussi avantagé que pénalisé. Le scepticisme qui s'exprime dans ces chiffres étonne. On pense, peut-être un peu vite, que les grands pays industrialisés sont les gagnants de la globalisation, et que les pays en marge ou en voie de développement sont les perdants dans la globalisation.
Les débats autour de la globalisation relèvent souvent des interrogations sur la justice, l’efficacité et la répartition des bénéfices. Par les attentats terroristes du 11 septembre 2001, la globalisation a aussi acquis une dimension politique sécuritaire. On avait pu croire jusqu'à cette date que la globalisation ferait reculer l’envie de s’affronter et renforcerait donc la paix dans le monde. On voit maintenant que l'interdépendance et l'anonymat croissants de la société facilitent le travail des terroristes. Le besoin sécuritaire qui en a découlé a pris çà et là des proportions énormes, s’exprimant par exemple dans une restriction exagérée envers l'immigration.

La sécurité absolue est une fiction
La sécurité est un bien très précieux. La sécurité absolue n’a jamais existé, elle n’existe pas aujourd’hui et sans doute n’existera jamais. Nous pouvons seulement réduire la probabilité d'entrées des dommages et nous préparer à leurs conséquences.

Le terrorisme, est-ce la fin de l'ouverture ?
Les conséquences économiques du terrorisme ne sont pas limitées au déplacement des dépenses nationales ("fin des dividendes de paix"). Il faut s’attendre à des effets à court, moyen et long terme. Par exemple les frais de transaction augmenteront, du fait des mesures sécuritaires plus élevées qu’il faudra prendre. On estime la majoration à environ 1% de la valeur des marchandises. A l’expérience, une augmentation de 1% sur les frais de règlements et de transport amène une diminution de 3% sur le commerce international. Le commerce mondial en est donc sensiblement affecté.

On peut craindre aussi que la mobilité de la main d’œuvre, et donc le partage international du travail, seront touchés. Un moyen simple de tenir les terroristes étrangers hors du pays est de fermer les frontières à tous les travailleurs étrangers. Une solution aussi radicale est non seulement non souhaitable, elle est simplement non praticable vu le haut degré de l’internationalisation de notre société. Le danger existe malgré tout qu'avec une telle argumentation l'immigration soit bridée aux frontières ; vu le développement démographique dans beaucoup de pays occidentaux cela signifierait une aggravation massive des perspectives économiques.

Efficience du libre échange – les questions de répartition non expliquées
La logique économique de la globalisation est simple et corruptrice : le libre échange maximise dans certaines conditions la prospérité économique dans son ensemble. Donc la globalisation promet un gain d’efficience et de bien-être à l’ensemble de la communauté mondiale. Mais rien n’est dit de la répartition de la prospérité matérielle. Le libre échange modifie des ajustements relatifs et donc également la rémunération des facteurs de production. Pour l'Allemagne, il faut s'attendre par exemple à ce que des activités qui requièrent une faible qualification soient moins bien rémunérées à l'avenir. Des immigrés moins qualifiés seront une concurrence supplémentaire dans ce secteur du marché de l'emploi et feront ainsi pression au niveau des salaires. Les importations de produits manufacturés dans des pays aux salaires faibles produisent un effet analogue. Le changement structurel va s'accélérer. Ceux qui veulent s’en tenir au statu quo seront plus mal placés, y compris ceux qui ont aujourd’hui des revenus élevés.
Il faut donc s'attendre à des résistances considérables qui empêchent l’adaptation rapide et efficace de l'économie à ces nouvelles conditions. Il est important d'effectuer un travail de clarification, d'autant plus que la transition devra être accueillie et acceptée puisque, à long terme, elle apportera un accroissement de bien-être. Ainsi, ceux qui font partie à court terme des perdants profiteront à long terme s’ils entrent dans la dynamique de cette économie. C’est seulement quand le chômeur reconnaît qu’une formation complémentaire lui ouvre de nouvelles chances dans de nouveaux secteurs qu’il accepte des changements économiques et sociaux. Voilà le climat qu’il faut créer.

L'économie de marché, une opportunité
Dès la première moitié du 19ème siècle, David Ricardo montrait déjà les avantages de la répartition du travail dans l’économie politique, avec sa théorie des avantages de coûts comparés. De plus il a démontré que le partage international du travail vaut la peine même quand un pays est absolument avantagé pour la production de tous les produits. Ricardo a montré que ce ne sont pas les avantages absolus mais les avantages relatifs qui sont déterminants. On doit donc se spécialiser dans ce qu'on sait faire de relativement mieux.
Certes, l’ensemble des pays en voie de développement a jusqu'ici fort peu profité de l'intégration croissante du commerce, de la production et du capital. Depuis environ 30 ans, sa part dans l’exportation mondiale tourne autour de 30%. Pour les pays en pleine mutation il en va bien autrement ; leur croissance à l’exportation est très supérieure à la moyenne. Ainsi, sur la part des 30% réalisés par les pays en voie de développement dans l'exportation mondiale, 1/3 revient à seulement six nations d'Asie et d’Asie du Sud-Est. Il en va de même pour les investissements directs à l’étranger : environ 70% a été attribué à seulement 12 pays en pleine évolution, à savoir la Chine, le Mexique, le Brésil, la Malaisie, l'Indonésie, la Thaïlande, l'Argentine, l'Inde, la Russie, la Turquie, le Chili et la Hongrie.

Ouverture du marché pour des produits des pays en voie de développement
Dans les rangs des adversaires de la globalisation on entend toujours le même reproche, à savoir que le libre échange des produits se fait unilatéralement en faveur du « premier » et du « deuxième » monde. On critique en particulier les nations développées qui exigent de la part des pays du « troisième » monde, le Tiers-monde, l'ouverture de leurs marchés pour exporter leurs produits tandis qu’elles arrêtent l’import de produits agricoles et textiles du Tiers-monde au moyen de taxes, subventions et autres barrières commerciales non-tarifaires. Cette critique est pertinente et pèse lourd sur les plans économique et éthique.

La globalisation et l'État social
L'exigence de sécurité au niveau social sera aussi, ou justement, importante dans ce temps de globalisation mais le désir de justice pourra à peine freiner la globalisation. Au contraire : la globalisation contribuera à augmenter l'efficacité de la politique sociale. Des mesures politiques inefficaces et non consenties par les acteurs sont démystifiées plus rapidement et sanctionnées par les marchés. Les actions des politiciens sont soumises à un contrôle de plus en plus serré par le marché. C’est ainsi que l'État devra se défaire des interventions paternalistes et se focaliser sur sa fonction de service public. La globalisation encourage la concurrence et la concurrence limite aussi le pouvoir politique. C'est pourquoi la politique sera à l'avenir encore plus fortement jaugée au rapport qualité-prix. Si ce rapport est bon, la politique peut agir - elle garde ainsi le pouvoir -, s’il est mauvais, les citoyens lui enlèvent leur mandat. Une politique opposée aux contribuables est extrêmement difficile en zone de libre échange : les résidents peuvent quitter le pays et nul investisseur étranger ne souhaite s’y installer.

L'État, un pilote sur une mer démontée
En temps de terreur, de guerres et de révolutions économiques profondes, le besoin de sécurité n'est que trop compréhensible. Mais l'État ne peut que tenir la barre fermement pour maintenir le cap sur la mer démontée. Il ne peut pas commander à la mer de se calmer. Dans une économie mondiale de marché il y aura des hauts et des bas. La dynamique résulte indubitablement de la globalisation et on ne pourra pas arrêter la globalisation.
La politique répondra au mieux à l'exigence de sécurité en changeant l'État social de telle sorte qu'il maîtrise les exigences de la globalisation et du vieillissement de la société. Une réforme de l'État social doit d'abord relancer l’incitation à investir. Il ne s'agit pas de supprimer l'Etat providence mais de le rendre efficace et finançable. Une garantie de base est même une pierre angulaire importante du système de libre échange. Selon les premiers théoriciens de l'économie de marché, la compétition trouve sa légitimité quand elle est complétée par la protection sociale des participants qui ne peuvent pas faire partie de cette compétition.

Norbert Walter, PDG de la Deutsche Bank