Dom Donald McGlynn, ocso., Abbé de Nunraw, Ecosse.

(Après son service abbatial, il passa un temps sabbatique à Jérusalem et écrivit cet article pour l'AIM).

“Situation de la présence monastique en Terre Sainte à l’heure actuelle”.

La présence monastique en Terre Sainte est vraiment faible en regard à celle des Franciscains. Ce n’est pas que les Franciscains “aient monopolisé le marché” mais  - et c’est tout à leur honneur -  ils sont très engagés et  donnés au service de la Terre Sainte. En Israël les lieux monastiques se comptent sur les doigts de la main : Latroun (Trappistes), Moniales Bénédictines du Mont des Oliviers, Bénédictins de la Dormition et Tabga (Allemands), Moines et Moniales Bénédictins Olivétains à Abu Gosh (Français), Moines “Chartreux”, Moniales, Sœurs de Bethlehem de rite melchite et moines de Lavra Netofa en Galilée. Ils ont chacun leur identité nationale bien marquée et de plus jouent le rôle d’”hôteliers” pour les pèlerins qui viennent en Terre Sainte. Cela ne sert à rien de vouloir cataloguer cette “présence monastique” insaisissable.

1. Monastère cistercien de Latroun (Trappiste), OCSO, 1890.

Dans ce contexte la “situation” de la présence monastique est un élément de toute importance mais difficile à cataloguer. Par exemple l’Abbaye de la Dormition en ville est à des années lumière différente de l’abbaye de Latroun qui se trouve “dans les bois”, si on peut qualifier ainsi la jonction des autoroutes de Latroun (15 à 20 minutes en bus de Jérusalem). Ce qui est remarquable  de la présence monastique en Terre Sainte à l’heure actuelle, c’est simplement qu’elle existe. Ce qui est plus remarquable encore,  c’est qu’on peut la regarder comme une identité si distincte qu'il est alors possible d’en parler.

Quand le monastère de Latroun fut fondé en Terre Sainte, en 1890, ce fut dans le strict style contemplatif trappiste. Contre tout conseil venant des prêtres de s’installer sur une terre plus propice, les Trappistes choisirent Latroun pour sa solitude et son silence. Il a fallu des décades avant que la terre retourne à quelque chose de semblable à la terre biblique “de lait et de miel” ou bien à sa réussite actuelle en production de vin. Les jardins sont magnifiques; les oiseaux  chantent dans les arbres luxuriants. Cet état idyllique est quelque peu amoindri par l’avancée de l’industrie israélienne reconnaissable à l’incessant mouvement des gros camions de construction et le flot ininterrompu des travailleurs - sauf pendant le sacro-saint Sabbat juif le samedi.

Dans une homélie pour l’anniversaire de la dédicace de l’église de Latroun, dom Paul, Abbé, disait: “En “christianisme”, le même mot désigne le lieu de l’adoration et les gens qui y sont rassemblés ; cela nous montre que le véritable temple, la véritable Eglise, la demeure de Dieu est l’assemblée des croyants. C’est cela qui mérite en premier le nom d’Eglise et qui donne son nom au lieu qui nous a rassemblés. Ce bâtiment, cette église est sainte parce que l’assemblée qu’elle contient est sainte. Dieu demeure en elle dans la mesure où notre foi, notre amour et notre communion demeurent en elle ... c’est nous qui, par notre foi, notre amour, notre communion fraternelle, consacrons cette Eglise” - paroles qui décrivent le sens de la présence monastique en ce lieu.

2. Le couvent bénédictin du Mont des Oliviers, Jérusalem, 1896

16 moniales. La congrégation des Bénédictines de Notre Dame du Calvaire a été fondée à Poitiers en 1617. Presque trois siècles s’écouleront (1617-1896) entre l’aspiration des fondatrices et la réalisation de leur espérance.

Les deux guerres mondiales ont menacé leur existence même. Pendant la guerre des 6 jours de 1967 leur habitation fut littéralement ébranlée jusqu’aux fondations tandis que les sœurs et d’autres réfugiés trouvaient refuge dans des caves souterraines lors d’un bombardement qui dura trois jours.

Après avoir fait face aux défis durant une centaine d’années, sans parler du  Concile Vatican II, des changements liturgiques et du Renouveau de la vie religieuse, les sœurs trouvent que leur vie a atteint un équilibre et une profondeur qui leur apportent paix et satisfaction.

La solution concrète pour leur gagne-pain est un atelier  de peintures d’icônes qui marche bien. Une sympathique note bénédictine : la prière en commun peut aussi avoir lieu ensemble sur place à l'Heure de l’Office Divin.

3. Mont Sion, Jérusalem, Bénédictins, OSB, 1906

Au départ appartenant à la Congrégation de Beuron, actuellement sous la responsabilité de l’Abbé Primat, Rome. 18 moines, de langue allemande. Ce sont les Bénédictins de la Congrégation de Beuron qui reçurent le soin de ce Haut Lieu en 1899. Ces dernières années la communauté a été directement reliée à la fédération bénédictine sous la responsabilité de l’Abbé Primat. En août 1995 l’Abbé Benedikt Lindeman, OSB, auparavant maître des novices à Konigsmünster, Meschede [monastère allemand de la Congrégation de St Ottilien], a été élu Abbé de l’Abbaye Sainte Marie de Sion.

L’arrivée de l’Abbé Benedikt, à 37 ans à peine, a été suivie de l’entrée de plusieurs jeunes qui ont rejoint la communauté depuis 1997, et d’un nouvel élan qui a renouvelé le style monastique et la vie en communauté.

Dans ce lieu unique qu’est la Porte de Sion dans la Vieille Ville, l’Abbaye ne peut éviter d’avoir des engagement aussi complexes qu’enrichissants. Dom Benedikt, Abbé actuel réélu pour 8 ans, est une figure imposante et fait preuve de grandes qualités au service de la communauté. En même temps, étant dans à un poste clé, il doit faire face à des  demandes sans fin, vu le contexte de Jérusalem, d’Israël et de la situation internationale. Sa préférence”, un mot important dans la Règle de saint Benoît, va au grand soin qu’il donne à la clôture monastique, si facilement  empiétée par les pèlerinages et l’intérêt touristique.  La liturgie et l’Eucharistie dans la Basilique sont d’une grande simplicité et dignité monastiques. Et pour la tranquillité de la prière monastique le Père Abbé a ouvert une Chapelle du Saint Sacrement réservée aux moines. La récente cérémonie de la profession solennelle des deux moines Elias et Samuel a clairement manifesté l’esprit de la Règle de saint Benoît et a été un témoignage marquant de ce que sont les moines.

4. Tabgha, Sanctuaire de la Multiplication des Pains

Prieuré Simple dépendant de l’Abbaye du Mont Sion. Cette orientation claire de la priorité de la vie monastique trouve un puissant prolongement dans la fondation du Prieuré simple de Tabgha, le sanctuaire de la multiplication des pains. A Tabgha, sur la mer de Galilée, les moines ont trouvé un autre havre pour une présence monastique. Le génie de saint Benoît toujours à l'œuvre, les moines de Tabgha offrent de nouvelles voies pour intégrer solitude et prière monastiques au service d’une  hospitalité accueillante ;  c’est ainsi qu’ils prennent soin de personnes ayant un handicap, de jeunes et qu’ils organisent des exercices spirituels.

5. Couvent des Sœurs Bénédictines du Roi Eucharistique

1995. Le travail considérable que représente l'accueil des pèlerins et des hôtes a reçu la collaboration providentielle de sœurs Bénédictines venant des Philippines. Une communauté des Sœurs Bénédictines du Roi Eucharistique est venue former un couvent adjoint au monastère [de Tabgha]. On sent ici l’irremplaçable présence monastique des sœurs. En termes de formation biblique, cette collaboration a donné la possibilité à d’autres sœurs de venir en Terre Sainte. Une semblable opportunité existe dans le Programme d’Etudes du Mont Sion.

6. Abu Gosh

Bénédictins Olivétains, 1976, 10 moines. 1977, 12 moniales. Le monastère bénédictin d’Abu Gosh a été fondé en 1977. Il appartient à la Congrégation Olivétaine et présente l’avantage inhabituel d’une double communauté de moines et moniales célébrant l’Eucharistie et les principaux offices liturgiques ensemble.

La fondation de la communauté bénédictine olivétaine actuelle remonte à 1976. Le fondateur, dom Grammont du Bec-Hellouin, a beaucoup réfléchi pour préciser le dessein de cette communauté, “Ce n’est pas pour “judaïser” mais pour reconnaître le “roc” dans lequel nous avons été taillés, et pour donner à nos frères Juifs le témoignage d’une vie réellement inspirée par la beauté de la prière qui nous a donné des poèmes, surtout dans les Psaumes”.

C’est en fait sagesse. Cette fondation a dû prendre racine dans un contexte très troublé après la guerre des Six Jours. Au milieu des conflits de 1947 Abu Gosh était sur le point d’être détruit par l’armée israélienne. Heureusement cela n’a pas eu lieu et Abu Gosh est devenu le premier village arabo-israélien. Des groupes de jeunes Israéliens viennent pour des échanges culturels avec les moines. L’hébreu semble être le choix de la communauté plus que l’arabe.

Au long des siècles, le génie de saint Benoît maintenant toute chose en équilibre, la communauté actuelle de quelques 10 moines et 12 moniales a appris à tenir une présence contemplative réellement monastique.

Les relations et la collaboration avec d’autres communautés monastiques en Terre Sainte ont amené les moines et les moniales à se rencontrer et à s’entraider. Le programme de formation ajoute une dimension supplémentaire à cette présence monastique significative.

7. Beit Jamal (Beit Shemish).

Moniales de Bethléem et de l’Assomption, (solitude de style cartusien), 1985, 40 moniales, de langue française.

C’est une nouvelle fondation de tradition cartusienne en Terre Sainte. On ne peut qu’être touché de voir que c’est dans des endroits comme Israël qu’apparaît cette vie nouvelle.

La communauté compte plus de 40 sœurs. La fondation remonte à 1950, au moment de la définition du dogme de l’Assomption. Actuellement les communautés masculines et féminines, pour la plupart en France, sont au nombre d’environ 27. Fondamentalement elles sont une renaissance de saint Bruno et de la tradition de communautés de type “laure”. Un livret très simple fournit un précis magistral de leur vocation solitaire et érémitique. Le CDRom des sœurs, “Une voix de profond silence”, présente leur liturgie avec des mélodies  hébreux et arabes. Elles ont un magasin florissant présentant leurs produits, bien connus des colonies juives environnantes.

Tout le monastère a été construit par les sœurs elles-mêmes. L’architecture de l’Eglise incarne la simplicité cartusienne et un grand respect pour la tradition juive.

8. Beit Jamal

Moines de Bethléem, l’Assomption et saint Bruno, (solitude de style cartusien), 1990, 5 (?)  moines, de langue française.

Les moines du monastère de Notre Dame de Maranatha, Tel Gamaliel, Beit Shemesh, sont arrivés tout près des sœurs, après qu'elles se soient bien établies. P. Réginald, le Prieur, explique comment en principe chaque détail du lieu est agencé comme dans toute  Chartreuse. Les cellules des moines sont tout à fait solitaires, construites dans le style arabe des huttes. Les collines en face sont couvertes des maisons des centaines d’immigrants juifs venant de tout pays. Et  tout autour on perçoit les signes de l’activité des kibboutz, plus bas. Les livres liturgiques semblent être en français avec une version phonétique en hébreu au-dessus des lignes.

9. Les Sœurs de l’Emmanuel à Bethléem

La communauté vient d’Algérie. Les sœurs ont bien connu les Frères de l’Atlas ; elles ont subi la menace de l’expulsion générale d’Algérie de ce temps-là. Elles sont moniales et contemplatives, avec une clôture doublement réelle maintenant, due à l’atrocité qu’est la construction de murs par les Israéliens. Elles utilisent la liturgie melchite. Aller visiter les Sœurs de l’Emmanuel à Bethléem, c’est affronter les horreurs de “l’occupation” israélienne. Nous avons pris une route qui conduit directement au portail du couvent. Sur la gauche, un immense mur en construction sous la garde de la police. La police voulait que nous rebroussions chemin mais les ouvriers nous ont salué et la police a dû céder. Cent mètres plus loin, il y avait un énorme bulldozer bloquant le chemin et derrière, une tranchée creusée juste devant l’entrée du monastère. Au milieu de la tranchée un petit amoncellement nous a permis, sans prendre égard à nous-mêmes, de grimper dessus et de trouver l’accès, et ainsi de recevoir de la part des soeurs le plus chaleureux des accueils.

10. Deir Hanna, Galilée-Nazareth, Lavra Netofa

Monastère autonome melchite, 1963, 5 (?) moines. Ces paroles tirées du Typicon de Père Ya’aqov Willebrands, Higoumène de Lavra Netofa, donnent un sens profond de la vocation spécifique de cette présence monastique en Terre Sainte.

“Lavra Netofa a été établi en Eretz Israël, au cœur de la Galilée. Nous sommes une part intégrale de l’Eglise Catholique Melchite qui  existe ici depuis 2000 ans. Vivre en moine ou moniale dans ce pays semble requérir une vocation spéciale. Etre constamment conscient de la Gloire Divine demeure notre premier propos, mais nous avons aussi à être conscients de la complexité de la réalité  et la regarder en face. Cela demande une largeur de cœur et une capacité d’écouter chacun, de se réjouir et de souffrir avec tous, d’autant que le conflit juif-palestinien n’est pas résolu. Cela requiert aussi de pouvoir parler avec la population locale dans sa propre langue”.