Maciej Bielawski (osb), Présentation de l’Institut Monastique au Groupe de Chevetogne

C’est à l’intérieur de deux récits de l’évangile de Luc : celui du Fils prodigue et celui des disciples d’Emmaüs que se déroule l’aventure du moine-étudiant ou de la moniale-étudiante. Etudier veut dire partir, s’élancer vers des terres inconnues, desquelles il faudra repartir ensuite de quelque manière.

Mais tout en étudiant, un autre chemin s’ouvre, sur lequel le Christ-Étranger nous explique quelque chose, lui qui est le Chemin, la Vérité et la Vie. Dans ces quelques pages, je voudrais décrire cette double parabole du « Fils prodigue sur le chemin d’Emmaüs » qui est vécue concrètement par les étudiants de l’Institut Monastique de l’Université pontificale Sant’Anselmo à Rome.

Pourquoi ils arrivent

A l’Institut Monastique arrivent des personnes de toute origine : des moines et des laïcs, des hommes et des femmes, des anciens et des jeunes, des enthousiastes et des déçus, des personnes déjà aguerries au travail intellectuel et d’autres pour qui Sant Anselmo représente la première rencontre avec des études sérieuses et prolongées.

Les étudiants arrivent parce qu’ils sont envoyés, et souvent parce qu’il ont le désir d’approfondir leur connaissance du monachisme. Ils arrivent parce que pour eux et pour chacune de leurs communautés, une meilleure éducation servira à faire face avec plus de compétence à divers engagements. Arrivent des personnes qui se sont beaucoup dépensées dans bien des domaines et qui ont besoin d’une halte ou d’un temps de reprise. D’autres arrivent parce que, eux-mêmes ou leur communauté se trouvent dans une période de crise ou de discernement – les études et le temps qu’elles demandent seront alors une bonne « excuse » pour vivre cette situation. De la même manière, toute personne qui prend en mains un livre, qui se pose une question, qui se met à l’écoute de quelqu’un, qui écrit un texte – même s’il reste à la maison – tous entreprennent un voyage similaire. Mais personne ne peut prévoir ce qui arrivera au cours de ce voyage intérieur, ni comment il se finira – le Fils prodigue ne le savait pas, et pas non plus les disciples d’Emmaüs ! Une bonne partie des étudiants qui s’inscrivent à l’IM ne savent pas exactement pourquoi, ni où ils arrivent, ni ce qui les attend. Souvent, ils arrivent avec l’illusion et l’espérance qu’ils seront mis à l’épreuve, une épreuve de vérité, de purification et de maturité. De temps en temps, des personnes qui arrivent « éteintes », reprennent courage au long de ce parcours et recommencent à apprécier la beauté du projet monastique.

Où ils arrivent

Ils arrivent surtout dans une structure universitaire. Une structure qui a déjà un demi-siècle d’expérience. Les étudiants passent des heures dans les salles de cours et les bibliothèques. Ils se vouent à un travail intellectuel plus intense que celui qui se pratique généralement dans les monastères. Ils doivent écouter, lire, réfléchir, écrire et passer des examens.

Le parcours dure deux ans, et les étudiants se forment : à l’histoire du monachisme (occidental et bénédictin, mais aussi copte, syriaque, palestinien, byzantin et orthodoxe), aux sources  du monachisme (les pères grecs et latins, les auteurs syriaques, les textes médiévaux latins et byzantins, anciens et modernes), à la codification juridique du monachisme, surtout ce qui a trait à la Règle bénédictine et le Droit canonique, à la théologie et la spiritualité « éternelle »  et contemporaine du monachisme, aux questions d’anthropologie et de spiritualité, et aussi au monachisme non-chrétien.

L’IM ne présente pas tout ce qui devrait être approfondi sur le monachisme. A l’Institut, on enseigne surtout la méthode avec laquelle les étudiants pourront non seulement affronter les sources de la tradition, mais aussi développer leur propre réflexion à propos de la situation concrète des monastères et de la culture de laquelle ils proviennent et vers laquelle ils retourneront. Le programme, même s’il est limité, dépasse déjà les possibilités des étudiants (surtout quand on pense au temps très bref - deux ans - dont ils disposent).

Il faut souligner que la matière ayant directement trait au monachisme, qui devrait/pourrait être enseignée, est immense. Les sources, les langues, les histoires, les personnages, les interprétations, les thèmes théologiques et spirituels, les défis de l’époque actuelle… Les professeurs et les élèves doivent compter avec tout cela. A l’Institut, le monachisme devient objet de réflexion selon une méthode universitaire, qui, en quelque sorte, atténue l’impact immédiat des divers problèmes et en facilite l’approche – mais cependant, pour une bonne part, ne les résout pas.

La relation entre le monachisme et l’université a une longue histoire. Cette relation a été souvent tendue et dramatique. Il faut toutefois noter que le monastère et l’université sont deux institutions qui ont contribué au succès de la civilisation occidentale. Toutes les deux, avec des hauts et des bas, subsistent à l’intérieur des réalités ecclésiales et culturelles, où elles transmettent le primat de la vérité et de l’esprit. Le lien entre le monastère et l’université n’a pas toujours été cordial. Le préjugé existe, selon lequel les études sont contraires à la piété, ou que les moines ne sont pas faits pour les études. Il n’en a pas toujours été ainsi, le cas de Sant Anselmo en est un exemple assez réussi, bien que fragile. Cependant, dans l’histoire de l’Église, l’ignorance des moines a provoqué plus de dommages que leur éducation. Ce dont le monachisme aujourd’hui a sans doute le plus besoin c’est d’une réflexion courageuse et approfondie, nouvelle, mais enracinée dans la tradition.

Le pays lointain devient le chemin

Voici quelques uns des défis que doit affronter un étudiant de l’IM : le pays lointain (l’Italie) et sa culture (méditerranéenne, européenne, occidentale) bien différente, souvent, de celle de l’étudiant ; une rupture – souvent pour la première fois – avec le cercle de famille, du monastère, des amis et de quelques certitudes ou protections offertes par la patrie ; des difficultés juridiques (les papiers, le permis de séjour, le permis de conduire) économiques et pratiques (prendre les transports en commun, comment téléphoner, etc.) ; la cuisine (pour les moines, normalement, ça ne devrait pas faire problème, mais malheureusement, parfois c’en est un grand) ; la langue italienne et les autres, nécessaires pour communiquer et pour étudier ; la communauté (monastique et universitaire) mixte, multi-nationale et multi-confessionnelle ; une plus grande liberté et plus de temps pour soi – à l’IM, il ne faut pas tout demander, mais être capable de discerner et de choisir personnellement. Le temps ‘libre’ met à l’épreuve le sens de la responsabilité.

Tout cela, et tant d’autres expériences – après l’enthousiasme des premières semaines – génère la fatigue, l’épuisement, et alors survient la crise.

A Rome, souvent, on envoie les « meilleurs », les plus doués, c'est-à-dire des personnes qui jouissent de l’estime des supérieurs et de la communauté, et dont on attend beaucoup pour l’avenir. Nombreux sont ceux qui ont déjà eu un rôle important dans leur monastère. Ici, au contraire, -surtout au début -, ils restent dans l’anonymat, sans voix, sans rôle qui leur donnerait l’occasion de briller. Ils sentent alors qu’ils ne sont  pas à leur place, étrangers à eux-mêmes, étrangers sans privilège, humiliés en quelque sorte, parce qu’ils expérimentent douloureusement leurs propres limites. Ils sont comme de frêles embarcations sur l’océan. C’est pourquoi, presque tous les étudiants, au début de leur séjour à l’IM, veulent renoncer et repartir d’où ils viennent.

En mettant en relief ces aspects de la vie quotidienne d’un étudiant de l’IM, je veux souligner que le temps des études est un temps fort et riche d’expériences existentielles, pendant lequel on peut acquérir, en plus de la formation universitaire, une bonne dose de sagesse et de maturation. Ce n’est pas – comme on l’entend dire parfois – la « dolce vita » romaine.

L’étude du monachisme se présente comme un autre défi. Quelques uns arrivent en pensant déjà tout savoir, mais doivent déchanter, face à l’immensité de la matière à assumer, et aux méthodologies nouvelles à apprendre. Le résultat est que l’étudiant se rend rapidement compte qu’il ne pourra tout apprendre. Il arrive – souvent - en connaissant déjà la tradition monastique (l’histoire de son monastère, de sa congrégation, une certaine connaissance de quelques textes et de quelques auteurs). Mais à l’IM, on apprend vite qu’il existe tant d’histoires et tellement d’auteurs. Il voit aussi que sa tradition (par exemple : quelqu’un qui vit dans la tradition bénédictine) en est seulement l’une des branches monastiques nées au cours d’un millénaire, répandues dans diverses cultures et églises. C’est comme arriver d’un petit village au centre d’une métropole à l’heure de pointe. L’étudiant doit développer l’art de la pensée analogique, et, avec le temps, s’habituer à un contexte monastique beaucoup plus large. L’enseignement de l’histoire monastique (occidentale et orientale) tout comme l’étude critique des sources du monachisme, non seulement instruit, mais permet de poser des questions qui ne trouvent de réponses ni faciles ni immédiates. Quiconque pensait qu’étudier à l’IM aurait permis d’acquérir les outils pour la future conquête de son propre monastère ou les sécurités construites sur des formules faciles, qu’il suffirait de répéter, sera vaincu. Les réponses, au contraire, sont complexes. Et, malgré l’expérience accumulée par la tradition monastique, chaque génération et chaque personne doit chercher à partir « de zéro ». La devise de l’Abbé Antoine : « chaque jour, je commence » s’applique ici parfaitement, même aux études monastiques. De plus, comme une certaine science « enfle », rien ne désenfle mieux que l’étude laborieuse et la science véritable.

Pour en revenir à la parabole du Fils prodigue, on pourrait dire de chaque étudiant, de chaque théologien qu’il est lui est semblable : il part vers les terres lointaines de la connaissance parce que, de quelque façon, il est insatisfait, parce qu’il cherche, il est inquiet ou triste. C’est une composante humaine irréductible, le destin caché au fond du cœur. Étudier, chercher, réfléchir signifient se rendre en un pays lointain et étranger. L’étude remet en question notre statut actuel, le système dans lequel nous vivons. Se donner de tout son cœur à une problématique c’est se perdre entièrement, (en quelque sorte) se prostituer (excusez l’expression, mais elle n’est pas de moi) avec les sciences, se perdre, se vider, prendre un risque. C’est ce qui arrive à qui plonge dans les méandres de l’histoire monastique, dans sa théologie et dans l’herméneutique des textes spirituels. Tout cela est une véritable aventure humaine – belle, séduisante, pleine d’intrigues, dangereuse. Ce n’est pas toujours aussi dramatique que pour le Fils prodigue, mais la dynamique des études et de l’approfondissement est bel et bien de cet ordre.

Ensuite survient le tournant. L’étudiant qui s’en est allé loin avec ses études, comme le Fils prodigue, « rentre en soi-même » ‘eis heautón dè elthón’  (Lc 15, 17). Cette phrase de Luc est célèbre, elle a été souvent commentée dans la tradition monastique. Rentré en lui-même ou revenu à lui-même, l’étudiant se demande :  A quoi sert tout cela ? Comment faut-il se comporter devant toutes ces connaissances et ces problématiques ?  Où suis-je, en vérité ? Qu’est-ce qui touche vraiment le fond de mon cœur ? Comment répondre à toutes ces vérités ? L’étudiant, quand il en est là, cesse d’être arrogant, c'est-à-dire de croire qu’il sait tout. Seul l’arrogant « sait », s’informe et range les problèmes et les informations à l’intérieur de ses propres schémas pré-existants et qui le protègent – et de cette position, ne bouge jamais. Le véritable étudiant, l’ami de la Sagesse, se met à l’écoute – il n’est plus seulement un réceptacle passif qui accumule les informations et trouve des armes contre des hypothétiques ennemis – au plus profond de soi, il ne sait pas, il ne pense pas et ne vit pas. Le véritable étudiant se met à l’écoute, tant de soi-même (qui suis-je, où suis-je, qu’est-ce qui est vraiment essentiel, que choisir dans tout cela ?) que des matières enseignées (qu’est-ce qu’ils disent vraiment, quel mystère me révèlent-ils sur Dieu et sur le monachisme, comment apprendre véritablement ?) L’étudiant écoute, essayant de créer en lui-même un pont, l’analogie, entre son expérience, contenue dans la tradition et présentée dans l’enseignement. C’est une véritable « epiclesi » - invocation à l’Esprit Saint, parce que c’est seulement grâce à lui qu’une telle analogie devient possible, la communion et la participation à la tradition monastique devenue réelle, vécue, consciente. Les études sont une recherche spirituelle au sens propre et plus profond du terme. Cette dynamique se répète au long de la vie spirituelle et dans le véritable apprentissage de la sagesse.

Le temps passe, et le séjour et l’attitude de l’étudiant changent. La première crise est passée, le moine a appris à cheminer, il s’est adapté. De nouveau l’expérience montre que, tout comme au premier semestre tous veulent partir et rentrer à la maison, la deuxième année plus personne ne veut rentrer, plus personne n’est pressé ! Parce qu’on se rend compte que deux ans, c’est peu pour apprendre vraiment, et de plus, on veut prolonger la joie des études. Mais aussi parce que maintenant, une vraie amitié s’est créée avec tant de moines et de moniales, et on découvre que, malgré la diversité, on parcourt le même chemin, et que la compagnie des autres, (collègues d’études, mais aussi moines et moniales du passé, dont on étudie les vies et les textes) nous enrichit.

Le temps des études – surtout dans la deuxième étape – devient la route d’Emmaüs. L’étudiant marche avec les autres. Il parle de « tout ce qui est arrivé » (Lc 24, 14) dans l’histoire du monachisme, et qui fait partie de l’histoire de l’Église et du salut dans le Christ. Certes, l’étudiant est inquiet – il voit le drame non résolu de l’histoire de l’humanité, au cours de laquelle le monachisme n’a pas toujours été parfait. Mais, désormais, lui, il en fait partie. Il commence à comprendre que, sur ce chemin, s’est approché de lui un Étranger – qui, à travers toutes ces réalités (professeurs, textes, amis, façons de voir et de regarder) lui parle. Les études deviennent un lieu de remise de soi réciproque, une conversation avec cet Étranger au sujet de son histoire personnelle et de ses propres préoccupations. Qui étudie vraiment connaît de ces moments – parfois, seulement un instant – où soudain tout resplendit. C’est comme un éclair. Puis la lumière s’estompe, mais désormais, c’est comme si on voyait tout différemment – et on reconnaît que cela valait la peine de partir, d’arriver, de s’engager. Oui, cet Étranger est le Christ lui-même, qui, au long du chemin, à travers les lectures et les cours, les rencontres et les devoirs à rédiger, à travers les sentiments d’enthousiasme et d’errance, nous a expliqué les Écritures, il s’est expliqué et nous a expliqués à nous-mêmes. On soulignera ici l’importance du parcours historique et exégétique accompli par le Christ avec les disciples d’Emmaüs. L’IM reprend cette méthode et l’applique à l’étude du monachisme. Nous parcourons l’histoire du monachisme de ses origines jusqu’à nos jours, et nous faisons l’exégèse des textes classiques pour découvrir et contempler au fond de tout cela le visage du Christ. Étudier de la sorte détruit les illusions, les idéologies religieuses, le mysticisme faux et trop rapide, les rêves à propos du pouvoir dans les cloîtres bien organisés, - mais révèle la présence du Voyageur, qui chemine qu long de la vraie tradition monastique.

Le retour

A la fin, il faut partir de l’IM, pour rejoindre son monastère, ou bien le lieu de la mission reçue. On part vraiment enrichi, mais aussi profondément appauvri. Les étudiants, au moment du départ, s’échangent leurs adresses (on ne veut pas perdre la relation d’amitié, au moins avec quelques uns), on achète des livres, on se procure des textes, pour avoir à sa disposition du matériel à présenter. Quelques uns rêvent, mais savent tout de même que le retour ne sera pas facile, et sera peut-être un des défis les plus grands du départ. Eux-mêmes ont changé, mais leur monastère également a changé, et souvent aussi, leur pays a changé.

Dans tout cela, on remarque une étrange dynamique, dans la relation entre la communauté, (l’abbé), et le moine étudiant. Au début, c’est l’étudiant lui-même qui se perçoit comme le Fils prodigue, alors que la communauté et l’abbé le voient comme quelqu’un qui fait un chemin superbe, comme celui des disciples d’Emmaüs. Ensuite, c’est l’étudiant lui-même qui voit son chemin comme celui d’Emmaüs, pendant que la communauté l’attend comme le Fils prodigue.

L’orgueil de l’étudiant qui rentre, trouvera devant lui la jalousie de ceux qui sont restés. Il n’est pas rare que la communauté et aussi le supérieur lui-même ne sachent plus le nombre d’années qu’il a passées hors du monastère. Il n’est pas rare qu’on lui demande, à son retour : « où es-tu allé ? » sans rien lui demander ensuite de ce qu’il a étudié, ni ce qu’il a rédigé, ni ce qu’il a appris.

Luc raconte que, alors que le Fils prodigue était encore loin, son Père le vit, et ému de pitié, courut à sa rencontre, se jeta à son cou et le couvrit de baisers (Lc 15, 20) ». Des disciples d’Emmaüs, il est dit qu’ils « partirent et retournèrent à Jérusalem, où ils trouvèrent les onze et leurs compagnons… ils leur racontèrent alors ce qui était arrivé lorsqu’ils étaient en chemin, et comment ils avaient reconnu [le Seigneur] quand il avait rompu le pain. (Lc 24, 33-35).

Belles images !

Le Fils prodigue, sur le chemin d’Emmaüs, a vu la lumière !

Rome, février 2003