La dimension ascétique de la vie communautaire  par Jerome Kodell OSB
 
            Il y a des exemples partout dans le monde, passé et présent, du pouvoir transformant de l’ascétisme monastique dans la vie de moines et de moniales, mais pour illustrer le but vers lequel aspire ce mode de vie je vais sortir du contexte monastique en présentant l’exemple d’une personne mariée. Je fais cela parce que voir le résultat de l’ascétisme de la communauté chrétienne dans un contexte différent peut projeter une lumière nouvelle  sur notre projet personnel ; en outre cela peut servir à bien montrer que le but de l’ascétisme monastique est simplement le but de la vie chrétienne, qui est atteint non grâce à une série de pratiques extérieures, mais grâce à la motivation, la conviction, la grâce qui inspire ces pratiques en tant que mode de vie.
            Il y a une vingtaine d’années, non loin de notre monastère, un couple marié depuis plus de quarante ans découvrit que le mari était atteint d’un cancer avancé. On ne lui donnait que quelques mois à vivre. Six mois plus tard il était sur son lit de mort, faible, émacié, rongé pour le cancer. Le 28 avril le docteur annonça à la famille qu’il mourrait dans les vingt-quatre heures. Son corps n’acceptait aucune nourriture et il souffrait d’une douleur intense qu’aucun médicament ne pouvait soulager. Lorsque sa fille vint lui dire au revoir, il lui demanda quel jour o était. ‘Mardi’, répondit-elle. ‘Non, la date ?’ ’28 avril.’ Là-dessus il ferma les yeux et resta silencieux.
            Mais il ne mourut pas le lendemain ni la nuit suivante. Et il ne pouvait dormir. Les docteurs n’y comprenaient rien. Pas de nourriture, et une douleur suffisante pour entraîner le coma et la mort. Il redemanda la date le 30 avril. Il transpirait de douleur. La famille essayait de le soulager, de lui donner la permission de mourir. Mais il tenait bon. Et il ne pouvait dormir. Deux heures avant minuit, il demanda encore, ‘Quel jour sommes-nous ?’ Sa femme et sa fille savaient maintenant qu’il parlait de la date : ’30 avril.’ Cette fois il demanda aussi l’heure : ‘10h 15 du soir’
            Contre sa volonté il s’endormit deux heures, mais se réveilla en sursaut. ‘Quelle date ?’ Sa fille regarda sa montre. C’était juste après minuit. ‘C’est le 1er mai, Papa.’ ‘C’est bien,’ répondit-il. ‘Ta mère recevra son chèque.’ Dans la demi-heure il était mort. Il avait tenu bon jusqu’au mois suivant pour que sa femme touche encore un chèque de la sécurité social pour lui.
            Cet homme n’était pas un moine, cependant son action m’a impressionné, comme un exemple dramatique de ce que Saint Benoît décrit comme le ‘bon zèle’ au chapitre 72, exprimé spécialement dans l’obéissance mutuelle (v 6) et la poursuite de ce qui est meilleur pour l’autre (v 7), animée par un amour désintéressé (v 8). Ce mari et père n’a pas pu agir de la sorte au moment de sa mort sous l’impulsion. Il fait le bout de chemin supplémentaire sans que cela lui rapporte rien dans son don extravagant de souffrance ; le gain était entièrement pour l’autre. D’une certaine manière il avait vécu de telle sorte qu’il était devenu ce qu’il fut  au dernier moment ; il avait, si l’on veut, pratiqué l’ascétisme effectif durant sa vie d’amour conjugal. Il s’était entraîné (ou bien avait accepté de l’être) à devenir ce qu’il fut à la fin.
            J’espère que mon exemple complètement en dehors de la vie communautaire bénédictine va nous aider à éviter une discussion des aspects extérieurs. Le résultat final de notre recherche de Dieu au monastère ne dépend pas de la manière dont nous organisons notre vie ni des traditions locales que nous suivons. Ce qui ne veut pas dire que ces aspects sont sans importance. Cela veut simplement dire que nos actes dans notre vie dérivent leur pouvoir d’une honnêteté qui sous tend nos observances et d’un engagement de tout notre être dans la tâche comprise comme un appel de Dieu.
            Nous ignorons quelles étaient les pratiques de ce couple dans leur vie, en d’autres termes quel fut le chemin qui a mené le mari (et vraisemblablement aussi la femme) à parvenir à l’amour véritable exprimé au moment de sa mort. La vie conjugale n’a plus de tradition éprouvée et acceptée disponible pour les couples dans la plupart des cultures. Dans le monde d’aujourd’hui chaque couple de jeunes mariés doit se débrouiller pour créer son propre chemin ; c’est pour cela, certainement que le mariage est dans un tel chaos et le divorce si fréquent.
            La vie monastique, cependant, possède le don d’une tradition ascétique séculaire ; et ceux d’entre nous appelés à cette vie doivent la vivre selon la tradition éprouvée que nous avons reçue. Le but, qu’il soit identifié dans nos sources comme ‘bon zèle’ ou ‘pureté du cœur’ n’est pas réservé exclusivement au monachisme. C’est simplement le but chrétien approché ‘avec l’évangile comme notre guide’ (Pour 21). Mais notre vocation demande que nous cheminions vers le but avec les pratiques qui conviennent à cette vie, et non celles pour une autre vie.
 
Ascétisme
            Arrivés à ce point  sans doute convient-il de dire un mot sur l’ascétisme. ‘Ascétisme’, qui vient du grec askesis ‘discipline’ ou ‘exercice’ ou même ‘combat’, implique un programme actif en vue de la réalisation d’un but spirituel, s’exercer pour acquérir une aptitude. Le terme lui-même ne se trouve pas dans la Bible ni la RB, mais le concept est essentiel pour les deux. Les Evangiles relatent les instructions de Jésus sur les  pratiques de la prière, du jeûne et des aumônes (Mt 6) et l’exigence de prendre sa croix (Lc 9,23). Saint Benoît communique ce sens de poursuite active par les mots militare et currere : ‘Nous devon donc préparer notre cœur et notre corps pour le combat de la sainte obéissance (oboedientiae militanda) à ses instructions. (RB Pr  40 ; et Pr 22, 44, 49 ; 27,5 ; 43,1) La Règle (et toute la tradition) est sûrement influencée par la description par Saint Paul du combat spirituel en termes de course et de lutte et son insistance sur un programme d’entraînement strict en vue du but : ‘tout athlète exerce la discipline de toutes les manières’ (1 Cor 9,2)

            Et quel est le but ? Dans le Westminster Dictionary of Christian Spirituality on lit : ‘Bien qu’il n’y ait jamais eu de définition ni de pratique uniformes de l’ascétisme au long de l’histoire du christianisme, la motivation sous jacente a toujours été de surmonter les obstacles à l’accomplissement de l’impératif évangélique d’aimer Dieu et d’aimer son prochain.’ Nous remarquons immédiatement que c’est à l’opposé du concept populaire selon lequel l’ascétisme consiste à traiter durement son corps par haine de soi-même ou une approche négative de ce qui est humain. L’ascétisme chrétien authentique dépend d’une approche saine de l’humanité : nous croyons possible pour des êtres humains de prendre des mesures pour mettre de l’ordre dans leur vie et œuvrer à la transformation d’eux-mêmes, en comptant toujours, bien sûr,  sur l’aide de la grâce divine. Saint Paul écrit de manière très belle aux Corinthiens plongés dans une culture qui dévalorisait l’humain : ‘Glorifiez Dieu dans votre corps’ (1 Cor 6,20).
Voilà une parole encourageante dans un monde qui veut nous faire croire toujours plus que nous sommes à la merci de notre éducation ou de nos inclinations. Les psychologues décrivent trois théories principales du déterminisme : le déterminisme génétique – mes ancêtres sont la cause de mon comportement erratique ; le déterminisme psychique – mes parents m’ont ‘codé émotionnellement’ dans mes compulsions ; et le déterminisme de l’environnement – je suis ce que je suis par suite du monde qui m’entoure (l’économie, la culture, les personnes dans ma vie, les circonstances). La tradition ascétique dit que, bien que nous transportions des bagages divers, nous ne sommes pas des prisonniers dans les fers, nous pouvons prendre un nouveau départ et notre liberté augmente à mesure que nous progressons. Comme dit St Augustin, ‘Nous sommes nos choix’.
 
            Les spécialistes en Sciences Sociales ont remarqué un phénomène dans la société américaine de ces dernières années :  les gens abordent la religion ou l’église comme un choix de style de vie. La motivation n’est pas la foi ou une conviction de conscience mais le désir de trouver une philosophie ou un style de vie selon mon goût. Ceci a parfois affecté la vie religieuse lorsque des candidats sont apparus à la recherche d’une communauté qui convienne à leur mode de vie actuel ou qui peut s’y adapter. Le message de l’ascétisme monastique est que si vous êtes content de vous ou de votre mode de vie, ce n’est pas la peine de vous présenter. Nous venons au monastère pour être changés. L’ascétisme monastique a trait à la conversion et ce processus sera un chemin de croix : ‘Nous participerons par la patience aux souffrances du Christ pour être admis à partager son règne’ (RB, Pr 50). On raconte l’histoire d’une novice dans une communauté religieuse missionnaire fondée en Europe au dix-neuvième siècle qui écrivait fréquemment à la fondatrice, lui racontant les bénédictions de son noviciat et débordant d’enthousiasme à propos des beautés de la vie communautaire. Ceci finit par inquiéter la supérieure qui lui écrivit : ‘Ma Sœur, lorsque cette lettre vous parviendra, si vous n’avez toujours pas reçu de croix, faites une neuvaine.’
            Evagre décrit le but de l’ascétisme monastique comme apatheia. Ceci est passé dans le monachisme occidental comme puritas cordis par l’intermédiaire de Cassien qui a évité le mot grec apparemment à cause de la controverse suscitée à ce sujet par Jérôme et Augustin. Nous avons ironiquement de la chance en cela, parce que ‘pureté de cœur’ est beaucoup plus facile à comprendre comme but spirituel que ‘apathie’, une traduction inexacte qu’il aurait été difficile d’éviter dans la plupart des langues modernes.
            St Benoît ne parle pas de pureté de cœur en tant que telle mais le concept est certainement présent dans l’objectif de l’échelle de l’humilité qu’il emprunte à Cassien par la Règle du Maître : ‘Ayant gravi tous ces degrés de l’humilité, le moine parviendra donc bientôt à cet amour de Dieu qui, devenu parfait, chasse la crainte.’ (RB 7,67) Cassien  aussi utilise l’image des degrés à propos des pratiques ascétiques qui mènent à la pureté du cœur : ‘C’est pour elle que nous devons embrasser la solitude, souffrir les jeûnes, les veilles, le travail, la nudité, nous adonner à la lecture et à la pratique des autres vertus, n’ayant dessein, par elles, que de rendre et de garder notre cœur invulnérable à toutes passions mauvaises, et de monter, comme par autant de degrés, jusqu’à la perfection de la charité.’ (Conf. I,7)
            Ces sources monastiques ainsi que d’autres insistent constamment que le but  de l’ascétisme n’est pas la discipline ou le contrôle de soi mais un cœur qui aime. Evagre voit la douceur et la compassion comme au cœur de l’apatheia. Mais le combat engage la personne entière. Ce n’est pas seulement une question d’intention et de désir. Cassien explique cela en relation avec la prière : il faut un solide fondement dans la vertu pour soutenir une vie de prière (Conf. IX,2).
 
Liberté
            Nous accomplissons ces pratiques ascétiques, dit Cassien, ‘pour garder notre cœur libre’. L’ascétisme est une question de liberté, plutôt que d’amour parce que le don de soi qu’est l’amour requiert la liberté de donner.
            Dans nos programmes de formation monastique nous avons à bon droit le souci de couvrir beaucoup de sujets : l’Ecriture et la Règle, l’histoire et les traditions monastiques, l’enseignement et les lois de l’Eglise Catholique, les dispositions psychologiques pour les exigences de la vie consacrée, la recherche de Dieu dans la prière et la lectio divina, etc. Mais le but de toute formation monastique, comme de toute formation chrétienne et même humaine, est de nous mener à la liberté personnelle. Vatican II appelle la liberté authentique ‘un signe exceptionnel de l’image divine dans la personne humaine.’ (Gaudium et Spes, 17)  La liberté, bien sûr, est un mot piégé, dont on use et abuse, qu’il faut manier avec tact. Il a beaucoup de significations, dont certaines sont frauduleuses et d’autres  mènent ironiquement et insidieusement à l’asservissement. La liberté, fondamentalement, c’est la capacité d’être soi-même. Ce n’est pas, cependant, aussi simple que cela. La liberté est un prix de maturité humaine ; elle est pour tous et disponible à tous, mais tous n’y parviennent pas.
            La lutte pour la liberté humaine commence dès le berceau, mais elle devient un feu dévorant à l’adolescence avec la recherche de son individualité et de la personne unique que l’on est. La lutte se poursuit, mais si nous avons commencé à faire la paix avec nous-même dans l’adolescence la croissance vers la liberté sera organique ; autrement elle sera chaotique car les problèmes resteront à vif, ils couveront sous la cendre prêts à repartir à tout moment.
            L’erreur la plus commune à propos de la liberté est de la confondre avec l’élimination des restrictions extérieures. Ceci implique que pour être libre il faut enlever les obstacles : le contrôle parental, les mœurs sociales, les restrictions légales et même les gens qui me gênent,  que je quitte, que j’enferme ou que je lock-out ou même que je tue (par ex. l’avortement). Ceci, bien sûr, est une illusion parce que la suppression des obstacles identifiables ne traite qu’une faible part du champ de bataille de la liberté qui est surtout intérieur et invisible.
            Nous ne serons pas libres tant que nous ne nous attaquons pas aux maîtres invisibles et non identifiés qui nous incitent à agir et à prendre des décisions, tout ce monde intérieur des passions, des humeurs, des craintes, le domaine de la sexualité, l’orgueil, le doute de soi ; à quoi s’ajoute un bagage historique de blessures, ressentiments et préjugés passés. Et puis il y a ce monde extérieur des pressions exercées par nos pairs et les media d’endoctrinement culturel, de valeurs sociales, qui ne cesse de nous affecter par osmose.
            L’esclavage veut dire être contrôlé par un ou plusieurs maîtres que je n’ai pas choisis. Ce n’en est pas moins un esclavage même si mes maîtres restent non identifiés ou si je n’ai pas conscience qu’ils me contrôlent. L’esclavage n’en est que plus sinistre car ses agents demeurent cachés.
            La liberté veut dire être guidé par un maître ou une norme que j’ai choisis, qui ne me sont pas imposés, que je le sache ou non. Ceci explique la curieuse expression biblique ‘la loi de la liberté’ (Jc 2,12). Dans notre condition humaine il n’y a pas de véritable indépendance. Nous sommes impliqués dans un réseau de dépendances qui a tendance à croître plutôt qu’à diminuer avec les progrès de la science et de la technique : songez à l’impact mondial des effets des attaques terroristes du 11 septembre dernier. Ceci ne fait que refléter une autre dépendance à un niveau bien supérieur : la dépendance de Dieu. Bien que nous puissions choisir de rejeter cette dépendance, il est impossible d’être vraiment indépendant, d’être notre propre maître. Comme nous le dit St Paul, nous serons esclaves soit du péché soit de Dieu : ‘Lorsque vous étiez esclaves du péché, vous étiez libres à l’égard de la justice… Mais maintenant, libérés du péché et devenus esclaves de Dieu, vous portez les fruits qui conduisent à la sanctification, et leur aboutissement c’est la vie éternelle.’ (Rm 6,20.22) La vraie liberté exige l’acceptation de la dépendance de Dieu. Augustin dit : ‘Quiconque n’est pas attaché par cette chaîne est esclave’.
            Pour souligner cela Jésus a employé l’image de l’enfant : ‘Si vous ne changez et ne devenez comme des enfants, non, vous n’entrerez pas dans le Royaume des cieux.’ (Mt 18,3)
Il n’est pas question ici d’innocence – un enfant peut être bon ou mauvais – mais de reconnaître et d’accepter la dépendance d’un autre. Nous sommes tous pécheurs, mais il y a de l’espoir pour des pécheurs qui reconnaissent qu’ils dépendent de la miséricorde de Dieu.
            Une personne libre a intériorisé, par une décision personnelle, les normes du maître choisi. Tout est soumis à cette loi intérieure, même les lois extérieures. St Paul appelle cela ‘la loi de l’esprit’ (Rm 8,2). Nous voyons cette loi à l’œuvre en Jésus et chez les saints, et tous ceux qui ont décidé consciemment de vivre selon une norme intérieure. Ceux qui ne partagent pas le même maître ne peuvent comprendre la vie de ceux qui sont ainsi guidés et conduits. Jésus et Paul ont tous deux été accusés de folie.
            L’ascétisme chrétien – et l’ascétisme monastique en tant qu’expression particulière – est consacré à nous former à la vraie liberté : choisir Dieu pour maître, délier les chaînes d’autres maîtres pour être capables d’accueillir Dieu et ses commandements, et vivre alors librement selon la norme intérieure que nous avons choisie. Benoît définit cela comme un processus de ‘renoncement à sa volonté propre’ : être prêt à faire cela est spécifié comme une exigence au début de la Règle (Pr 3), et c’est une clé des deux premiers degrés de l’humilité (7,19.31-33). A première vue, cela coïncide mal avec la psychologie moderne, une image faible de soi-même est un symptôme de maladie. Benoît ne trouverait rien à redire à cela. Ce qu’il demande, en accord avec toute la tradition monastique, c’est de s’engager dans un processus d’élimination des illusions qui dissimulent sa volonté véritable. Voluntas propria et desideria sua dans la Règle ne se réfèrent pas à la volonté véritable du moi qui est sain. Cette volonté véritable se trouve dans les profondeurs intérieures, où nous sommes vraiment nous-même, où tous nous désirons être unis au Créateur et accomplir la destinée pour laquelle nous avons été créés. Le péché a recouvert cette volonté véritable et nous a fait la confondre avec nos désirs éphémères égoïstes. Tant que nous souffrons de cette confusion, nous ne pouvons accomplir notre volonté véritable parce que nous l’ignorons, et nous ne pouvons être libres. Alors Benoît nous donne comme un des instruments des bonnes œuvres de haïr sa fausse volonté. (4,60)
            Choisir Dieu pour maître n’est pas un choix fait une fois pour toutes. Les autres maîtres n’abandonnent pas facilement leur emprise ; et nous ne les laissons pas facilement lâcher. Les personnes les plus tragiques dans un monastère sont celles qui ne se souviennent pas ou n’ont jamais compris qu’elles ont librement choisi Dieu pour maître par la vie consacrée, et que maintenant leur seul espoir de liberté véritable est grâce à ce qu’elles considèrent comme les ‘empiétements’ de l’obéissance et de l’observance monastique.
Une école du service du Seigneur
            St Benoît nous offre une école et une discipline pour grandir dans cette vraie liberté. Il appelle cela ‘courir sur le chemin des commandements du Seigneur’ (Pr 49). Nous ne devons pas courir n’importe où. Il ne suffit pas qu’une activité soit inspirée par de bonnes intentions pour que l’on soit assuré qu’elle mène à un but. Nous pouvons nous démener sans but avec grande énergie. St Benoît lâche pour nous une ancre avec sa forte maxime au chapitre 43 : ‘Ne rien préférer ( ou ‘mettre avant’ : praeponatur) à l’Opus Dei.’ Le poids de cette instruction peut se mesurer à son écho dans le chapitre 72 : ‘Ils ne préféreront (praeponant) rien au Christ’. Pourquoi l’œuvre de Dieu est-elle si importante dans la vie programmée par la Règle ? Nous savons que Benoît a comprimé le sens de cette expression. Dans la tradition avant lui l’œuvre de Dieu décrivait le projet monastique entier ou la prière en général ; dans sa Règle elle dénote les Heures de la liturgie. C’est là que la présence divine, partout mise en valeur – chez l’abbé, les malades, l’hôte, les pauvres, l’ancien et le jeune – se reconnaît et doit être révérée spécialement.
            Pour Benoît la participation à la liturgie communautaire devient la pierre de touche de l’observance de la communauté et de chacun des membres. D’abord elle ôte les illusions sur ce qui est important et qui le rend important. Il faut la foi (au sens profond du terme néo testamentaire pistis ‘confiance’) et la dépendance de Dieu pour lâcher tout plusieurs fois par jour pour se réunir pour louer Dieu. C’est une expression constante de la crainte de Dieu, sur laquelle insistent les deux premiers degrés de l’humilité au chapitre 7 et une évidence du bon zèle au chapitre 72, qui signifie que nous mettons Dieu en premier, au-dessus de tout autre projet ou influence, à chaque instant. Si quelque chose ou quelqu’un me détourne sans raison de l’œuvre de Dieu, à ce moment-là je crains cette personne ou cette chose plus que Dieu. Contrairement à un examen de conscience, ouvert à l’illusion à cause de son intériorité, la participation à l’œuvre de Dieu est une norme extérieure, physique et observable. Un axiome déclare : Mon esprit et ma langue me trompent, mais mes pieds me disent la vérité.
            L’œuvre de Dieu est comme le sabbat pour le Juif croyant, un rappel de la seigneurie de Dieu. Celui qui croit à la présence de Dieu pleine de sollicitude est capable de laisser continuer le monde un jour entier par semaine, de faire confiance à Dieu pour maintenir le monde et s’occuper des hommes. Un moine est capable de quitter son travail, même un travail d’une importance primordiale pour le monastère, plusieurs fois par jour pour apparaître avec la communauté réunie en présence de Dieu. Tant que cette priorité n’est pas établie la croissance d’un individu en liberté intérieure et en bon zèle sera compromise. Tout reste en  suspens si Dieu n’est pas le premier. ‘Que rien ne soit préféré à l’œuvre de Dieu’.
            Cependant pour que la fidélité à l’œuvre de Dieu m’entraîne dans la poursuite du bon zèle, la seule présence physique ne suffît pas. La qualité de la présence est déterminée par la fidélité à l’autre grand domaine de l’ascétisme monastique, la lectio divina, qui est le code de St Benoît pour la recherche de Dieu personnelle et privée du moine. C’est l’observance qui approfondit directement notre amour de Dieu et purifie notre intention pour toutes les autres poursuites de notre journée, y compris l’œuvre de Dieu. En s’imprégnant de l’esprit d’un texte biblique ou en méditant lentement la tradition nous grandissons progressivement dans la perspective de Dieu sur la réalité, voyant le monde et les hommes avec le regard de Dieu, lisant la vie divinement. St Benoît ne dit presque rien de la méthode de la lectio divina ou de la prière personnelle avec laquelle elle forme une tunique sans couture. Il s’intéresse plutôt au cadre à établir pour le voyage spirituel personnel, à sa raison d’être, sachant que le temps passé en présence de Dieu garantit que Dieu montrera le chemin. Pour plus ample information, au chapitre 73 il indique ses propres sources, dont nous redécouvrons  certaines, notamment les Pères du Désert et Cassien, comme des guides pour aujourd’hui.

            Sans l’assurance de cette recherche personnelle de Dieu, toutes les autres observances monastiques, y compris l’œuvre de Dieu, ne sont que de la paille : elles n’apporteront ni nourriture ni joie. Alors que la nature publique de l’œuvre de Dieu lui confère un pouvoir spécial pour nous rappeler la fidélité quotidienne, et nous y inciter, l’effet de la lectio divina et de la prière personnelle provient de leur intériorité même. Comme personne d’autre ne peut savoir si je suis fidèle dans ce voyage intérieur, et qu’il n’y a pas de preuve mesurable que quelque chose se produit pour me stimuler jour après jour, ma fidélité doit être fondée sur ma conviction personnelle et mon désir de Dieu. Au delà de tout ce que je peux savoir, cette pratique nourrit à la racine ma foi en Dieu et donc ma liberté intérieure.  Mais elle exige la persévérance quotidienne sans défaillance.
 
L’obéissance : verticale et horizontale

            St Benoît nous avertit au début du Prologue que le projet monastique sera futile si nous ne prenons pas les nobles armes de l’obéissance dans une décision de renoncer à notre volonté propre pour adopter celle du Christ. Nous savons que ce n’est pas un appel à perdre notre personnalité et notre intégrité, mais à persévérer dans l’abandon de notre personne à la domination du Christ. La clé ici est de reconnaître la présence de Dieu partout et de nous soumettre aux manifestations de la volonté de Dieu, quelle qu’en soit la forme : par l’intermédiaire de l’abbé ou du supérieur ‘qui occupe la place du Christ au monastère’ ou dans l’obéissance mutuelle aux besoins des autres dans l’expérience quotidienne de la vie communautaire.
            Le chapitre 68 sur les tâches impossibles est très important car il montre que la valeur de notre travail provient, non de la qualité du produit ou de l’habileté que nous y apportons, qui sont des choses excellentes, mais de la foi qui nous permet de progresser à l’encontre de notre évidence personnelle, ‘confiant en l’aide de Dieu’. Dans la vie de la Règle il n’est pas question de démissionner d’une charge reçue dans l’obéissance, bien qu’il soit possible de demander un changement, tout en ne le désirant que s’il est conforme à la volonté de Dieu sur nous. La prière du Pape Clément XI est une expression exacte de cette attitude :
                        “ O Dieu, je veux faire ce que vous voulez
                        aussi longtemps que vous le voulez
                        de la manière que vous voulez
                        parce que vous le voulez. ”
            Benoît distingue deux grands ennemis de cette confiance en Dieu, de la poursuite de l’obéissance et, finalement, de toute la vie monastique : le murmure et la propriété privée. Bien que ces pratiques soient nuisibles au tonus de la communauté et pour la confiance mutuelle, leur puissance de destruction va beaucoup plus loin que cela. Ce sont des questions de vie ou de mort spirituelles. Tant le murmure que la propriété privée frappent au cœur de la communauté, sa foi en la présence aimante et providentielle de Dieu. Ces deux pratiques impliquent que Dieu ou bien ne connaît pas ma triste situation dans cette communauté ou bien qu’il s’en désintéresse ou n’est pas capable de me secourir ; je dois donc m’occuper de moi-même, en paroles ou avec des objets.
            Le murmure contre Dieu est un thème du voyage au désert dans l’Exode et dans les Nombres. Il a été évoqué par Jésus dan le discours du pain de vie en Jn 6. Le pouvoir insidieux de cette faute est spécialement exprimé dans deux textes : au lieu appelé Massah et Meribah avant que Moïse frappe le rocher, lorsque le peuple s’écrie ‘Le Seigneur est-il ou non au milieu de nous ?’ (Ex 17,7) et dans les gémissements la nuit, lorsque ses doutes et ses craintes incitent le peuple à proposer : ‘Choisissons nous un chef et retournons en Egypte’ (Nb 14,4). Le murmure nous incite à abandonner Dieu et à retourner en esclavage. Sa forme la plus mortelle aujourd’hui est probablement l’agression passive, par laquelle je me nomme moi-même Dieu et deviens juge de la communauté à chaque instant.
            Le voyage au désert est aussi à l’origine de l’avertissement de ne pas laisser ses possessions s’interposer entre soi-même et Dieu. La Lettre aux Hébreux applique la leçon au Deutéronome : ‘Que l’amour de l’argent n’inspire pas votre conduite ; contentez-vous de ce que vous avez, car le Seigneur lui-même a dit : Non, je ne te lâcherai pas, je ne t’abandonnerai pas !’ (13,5) Accumuler ou cacher des possessions veut dire que l’on n’a pas confiance que Dieu pourvoira : pour survivre dans cette communauté qui se fourvoie, je dois prendre soin de moi-même.
            Tout à fait différent de cette attitude égoïste est l’esprit que St Benoît recommande avec la notion d’obéissance mutuelle aux chapitres 71 et 72. ‘Ils savent qu’ils iront à Dieu par ce chemin de l’obéissance’ (71,2). Au chapitre 71, bien qu’il s’intitule ‘Qu’ils s’obéissent mutuellement’, le traitement de l’aspect communautaire de l’obéissance cède la place à une vigoureuse réitération de l’obéissance verticale ; Mais au chapitre 72, St Benoît traite de l’obéissance mutuelle plus à fond comme un ingrédient essentiel du bon zèle.
            Le verset 6, qui a le langage vigoureux de la ‘compétition’ en obéissance mutuelle, est entre des versets qui en expose les éléments principaux : respect mutuel (4) et patience avec les faiblesses les uns des autres (5) d’une part, souci du bien de l’autre (7) et amour mutuel, (8) d’autre part.
            L’obéissance mutuelle peut être considérée comme centrale dans l’observance de la stabilité monastique : ce groupe particulier d’individus, avec qui Dieu m’a appelé à faire alliance, est médiateur pour moi de la volonté de Dieu, jour après jour. Le ‘bon zèle’ des Bénédictins ne se réalise pas par l’obéissance aux ordres reçus, aussi fidèlement que ce soit, mais exige également de la sensibilité et une disponibilité aux besoins exprimés ou non de mes sœurs et de mes frères. Le Cardinal Newman voyait dans les échanges quotidiens de la vie familiale ou communautaire un terrain favorable pour la sainteté : ‘Je n’imagine pas d’état de vie plus favorable pour l’exercice des principes chrétiens les plus élevés que celui de personnes qui diffèrent par les goûts et le tempérament, obligées de vivre ensemble et de s’accommoder mutuellement aux souhaits et aux engagements les unes des autres.’ Ceci cerne l’esprit de l’obéissance mutuelle bénédictine. St Bernard dit ‘Vita communis poenitentia maxima’ (la vie commune est le plus grand ascétisme). Lorsqu’au verset 11, Benoît nous invite à ‘ne préférer absolument rien au Christ’, ceci inclut tous ceux qui représentent le Christ dans ma vie : l’abbé/ le supérieur, les anciens, les jeunes, les malades, tout le monde.
            L’obéissance mutuelle rend Dieu tout proche, mais elle signifie que je dois percer à jour les déguisements du Christ. Il sera présent dans toutes les ‘faiblesses de corps et de caractère’ de la communauté – dans l’emprunteur qui ne rend jamais, celui qui n’est jamais à l’heure, celui qui traque le grain de poussière sur un sol propre et le membre qui ne se propose jamais pour aider.
            Mais il sera aussi présent en celui qui est fidèle mais blessant, ou recueilli mais solitaire, ou qui se désole intérieurement de la perte d’un être cher. L’obéissance mutuelle ici demande une écoute en profondeur, la pratique quotidienne d’ ‘écouter avec l’oreille du cœur les instructions du maître’ à laquelle nous sommes invités au début de la Règle, particulièrement lorsque l’appel de Dieu nous parvient incarné en nos sœurs ou nos frères en communauté. Un anachorète du désert alla trouver un autre moine et au moment de partir il lui dit : ‘Pardonne-moi, Abba, de t’avoir détourné de ta règle.’ Mais l’autre lui répondit : ‘Ma règle est de te restaurer et de te renvoyer en paix.’
 
Hospitalité
            Il y a une grande force dans la stabilité et la régularité de la vie monastique mais il y a aussi un danger : nous courons le risque de nous arrêter en route, de nous installer dans des oasis que nous prenons pour la terre promise. La Règle avec ses images de course, d’effort et de combat devrait nous rendre frais et dispos pour le nouveau, mais la régularité de la vie risque de nous installer et de nous enfermer. La tradition monastique  de l’hospitalité est d’une grande aide ici.
            St Benoît nous enjoint d’accueillir l’hôte comme le Christ  (RB 53,1), et une tradition d’hospitalité bénédictine, célèbre pour sa qualité dans le monde entier, s’est développée à partir de son instruction. Mais je pense que nous pouvons en faire davantage pour récolter des bénéfices spirituels en communauté à partir de cet enseignement. En communauté nous sommes constamment des hôtes et même à certains moments des étrangers les uns pour les autres. Si nous sommes vraiment hospitaliers, nous nous accueillerons sans cesse mutuellement à nouveau.
            RB 72,4 est une citation de St Paul que l’on peut traduire ‘Chacun doit essayer d’être le premier à montrer du respect à l’autre’ (Rm 12,10). Le latin honore est ici traduit par ‘respect’, qui apporte une nuance dans son application. Respecter signifie littéralement regarder en arrière, considérer de plus près, voir de nouveau. Le respect authentique ne range pas les personnes en catégories ou, pire encore, les caricature ; il fait l’effort de voir le Christ à nouveau à chaque fois.
            Il y a de cela quelques années j’ai été invité à donner une retraite aux Dominicaines de Béthanie, une petite communauté monastique dans le Nord-Est des Etats Unis. Deux ou trois membres sont assignés pour leur apostolat à l’extérieur, le ministère pour les femmes dans une grande prison fédérale.
            Au fil des années ce ministère a éveillé chez certaines des détenues une vocation monastique qu’elles ont poursuivie dans ce monastère dominicain. Les sœurs se sont efforcées d’éviter toute discrimination envers ces candidates. Elles ont institué un statut unique en communauté : aucun membre n’est autorisé à parler de sa vie passée sauf à une supérieure ou un directeur spirituel ou confesseur ; et personne n’est autorisé à poser des questions sur le passé d’une autre. Idéalement personne ne sait si un autre membre était autrefois enseignant, banquier ou détenu.
            Ceci peut s’appliquer à toute communauté. Tous nous avons des histoires, des origines différentes, mais nous avons été mis ensemble par un appel commun. Notre vie au monastère commence le jour de notre entrée. Ce qui s’est passé avant n’est pas ce qui compte, mais comment nous vivons ensemble en réponse à l’appel de Dieu aujourd’hui. Le passé n’est qu’un prologue. Nous devons abandonner notre passé, même hier, et partir de nouveau sur notre route aujourd’hui ; et nous devons laisser nos sœurs ou nos frères faire de même. Ce qui compte c’est comment nous servons le Seigneur aujourd’hui, quelle que soit la façon dont Dieu nous a réunis pour partager ce jour.
            L’hospitalité chrétienne vécue authentiquement est très dangereuse, car elle signifie réserver son jugement pour après que l’hôte ou l’étranger a été accueilli. Pour le monde le premier mouvement est le jugement, le second l’acceptation, tout le contraire de l’Evangile et de la Règle. Cela fait partie de notre charisme et de notre tradition en tant que moines hospitaliers d’ouvrir la porte de nos monastères à de complets étrangers, de leur donner un espace pour être eux-mêmes avant que le jugement ne s’impose. La Lettre aux Hébreux nous rappelle que ‘sans le savoir certains ont accueilli des anges’ (13,2). Mais pour être pleinement hospitaliers nous devons compléter en communauté le bon zèle par un don plus riche : sans cesse ouvrir la porte de notre cœur à notre sœur ou notre frère, prêts pour une nouvelle révélation de la personne que nous croyons déjà connaître.
 
Un modèle biblique
            J’ai commencé par un exemple de bon zèle chrétien dans la vie mariée, et comme j’approche de la conclusion je voudrais attirer votre attention sur un exemple tiré de la bible : Barnabé, le compagnon de Paul, qui est un bon exemple de vertus appréciées dans la vie commune.
            Barnabé fut un chef unique dans la communauté apostolique, étant à la fois Lévite, et donc totalement juif et parlant hébreux, et natif de Chypre, familier des coutumes grecques et parlant grec. Il était providentiellement équipé pour être une passerelle entre chrétiens juifs et grecs, et un chef dans la mission auprès des Gentils. Tout ceci s’ajoutant à ses dons naturels considérables plaçait Barnabé de manière idéale pour remplir le service délicat de la fondation de l’Eglise chrétienne, mais n’explique pas sa contribution. Les dons sont gaspillés quotidiennement. Le secret du succès de Dieu à travers lui est son bon zèle.
            Barnabé est introduit dans les Actes des Apôtres par une seule phrase qui révèle son intégrité (par opposition à la dissimulation d’Ananias et Saphire) et l’estime en laquelle il était encore tenu des années après sa mort : ‘Ainsi Joseph, surnommé Barnabé par les apôtres – ce qui signifie l’homme du réconfort – possédait un champ. C’était un lévite, originaire de Chypre. Il vendit son champ, en apporta le montant et le déposa aux pieds des apôtres.’ (4,36-37). Les chefs furent si impressionnés par son aptitude à confirmer les gens et à construire la communauté qu’ils le nommaient ‘l’homme du réconfort’, expression qui décrivait si bien son rôle apostolique qu’elle remplaça son nom dans la mémoire de la communauté (comme ‘Pierre’ pour ‘Simon’). 
            Nous le voyons en action au fur et à mesure des Actes, mentor de Saul lorsque les autres chefs sont effrayés de lui (9,26-27), et confirmant l’Eglise d’Antioche lorsque son extension vers les Gentils est contestée. Mais le test véritable vient lorsque Barnabé est confronté au choix de rappeler Saul pour servir après que celui-ci a été jugé gênant par les chefs de Jérusalem et renvoyé chez lui.
            Barnabé voyait sûrement le danger que représentaient les manières de Saul, mais il reconnut aussi le potentiel des dons de Saul pour la mission de l’Eglise. Il se rendit sûrement compte aussi que de se faire le champion de Saul compromettrait sa propre position dans la communauté de Jérusalem si Saul échouait. Mais il était davantage préoccupé par la proclamation de l’évangile et ce qui était meilleur pour l’Eglise, que de poursuivre ce qu’il pouvait estimer meilleur pour lui.
            Très vite, inévitablement, à cause des capacités de Saul comme orateur doué d’un talent de persuasion, Barnabé commença à prendre la seconde place et à s’effacer. Lorsque la mission parmi les Gentils est lancée à Antioche, Barnabé est mentionné en premier dans la communauté et Saul en dernier. Le Saint Esprit dit à la communauté en prière de mettre à part ‘Barnabé et Saul’ pour ce travail, mais déjà lorsque la mission de Chypre touche à sa fin le récit parle de ‘Paul et ses compagnons’ (Ac 13,1-2.13), et par la suite le duo est habituellement : ‘Paul et Barnabé’.
            C’est là précisément que le bon zèle de Barnabé apporte sa contribution à point nommé dans son obéissance que, dans les termes de la Règle nous appellerions à la fois verticale et mutuelle, et dans son humilité. Il n’y a nulle part aucune indication que Barnabé se soit plaint ou n’ait protesté de se voir rétrograder au profit de Paul. Il reconnaissait les dons de Paul et le bien qui en résulterait pour l’Eglise si Paul était encouragé et qu’on lui laissait les coudées franches. Barnabé reconnaissait qu’il ne pouvait faire ce dont Paul était capable. Aussi longtemps que Paul le lui permit, il lui apporta son soutien et ses encouragements et il le protégea vis à vis de la communauté de Jérusalem.
            Mais si Barnabé ne possédait pas les dons de Paul, Paul non plus n’avait pas les dons de Barnabé. Dieu n’avait pas besoin de deux Paul ou de deux Barnabé, mais d’un de chaque sorte donnant ce qu’il avait reçu. La première communauté aurait-elle tenu comme elle le fit sans Barnabé, un homme du réconfort, qui était ‘le premier à manifester du respect à l’autre’, un humble et discret bâtisseur de la communauté ?
            Au sommet de l’échelle de l’humilité de Benoît est ‘l’amour parfait de Dieu qui bannit la crainte’. Barnabé fut capable de servir Dieu et l’Eglise, en encourageant toujours les autres et en promouvant le bien, parce qu’il était en paix avec lui-même. Il possédait la sécurité intérieure qui ne peut venir que lorsque l’on est totalement et profondément convaincu d’être personnellement choisi et aimé de Dieu. Ses actions manifestaient que son cœur, pour reprendre encore les termes de Benoît ‘était dilaté par une indicible douceur d’amour’ (Pr 49).
            Barnabé risquait des désaccords et des ruptures en prenant sous son aile Saul/ Paul ; il risquait de s’aliéner les chefs de Jérusalem, et de perdre son prestige dans la communauté et une réputation bien établie de sagesse et de bon jugement. Mais Barnabé ne craignait pas de perdre ces approbations extérieures. Il n’en avait pas besoin pour être lui-même. Il avait l’amour de Dieu, et cela le rendait libre.
            Cela aurait été plus facile et plus sûr pour Barnabé de se détourner lorsque Saul apparut sur son horizon comme un buisson ardent, et de préserver ainsi ce qu’il avait. Nul ne lui aurait fait de reproche ; nul même ne l’aurait su. Mais l’Eglise aurait perdu Paul, et Barnabé se serait perdu.
            Lorsque nous voyons la vie de quelqu’un comme Barnabé, si sûr de l’amour de Dieu dans son cœur, nous reconnaissons le bon zèle et nous comprenons combien le mauvais zèle, par contraste, vient d’une insécurité intérieure et s’exprime par la mesquinerie et l’auto protection.
 
Un choix de zèles
            Une version de l’enfer sur terre est d’avoir tout ce que l’on désire mais personne avec qui le partager. Le ‘mauvais zèle amer’ est une poursuite égoïste qui ‘conduit en enfer’ dès cette vie présente, tandis que le bon zèle offre un avant-goût du ciel, où il n’y aura aucun égoïsme : tout sera amour.
            Tout dans le bon zèle détourne du moi et tourne vers le prochain et Dieu. C’est l’accomplissement du grand commandement, le premier instrument dans l’atelier de Benoît (RB 4,1) et le but de l’ascétisme monastique. Nous pouvons considérer comme un ensemble les instruments regroupés au chapitre 4, vv 10-19. Les quatre premiers pourraient sembler négatifs et orientés vers le soi – ‘Renoncer à soi pour suivre le Christ ; discipliner le corps ; ne pas s’attacher aux plaisirs mais aimer le jeûne’ – mais ils sont centrés sur le bon zèle par les instruments qui suivent immédiatement : ‘Restaurer les pauvres, vêtir qui est nu, visiter les malades et ensevelir les morts. Aider les tourmentés et consoler les affligés.’ Si vous entrez en vous, c’est pour sortir de vous.
            Dans la Règle du Maître, les moines sont encouragés à rivaliser d’obéissance à l’abbé. Peut-être était-ce la direction de l’enseignement de Benoît au début tel qu’il se reflète dans la première partie de la Règle, très influencée par la RM. L’obéissance à l’abbé, qui représente le Christ, peut et doit être un chemin d’humilité et de sainteté, mais telle qu’elle est présentée par la RM elle est potentiellement un chemin égoïste, une recherche de la gloire personnelle, du prestige et du pouvoir.
            Dans son enseignement de la maturité, sans minimiser l’obéissance à Dieu à travers le supérieur qui représente le Christ, Benoît incite les moines à  rivaliser d’obéissance l’un à l’autre. Cela donne une vue plus claire de tout le labeur de l’obéissance au monastère, en écartant le risque d’une motivation égoïste. Cela donne à chacun dans la communauté un rôle dans ma recherche de Dieu, et à moi un rôle dans la leur, et augmente toujours plus notre désir que le Christ nous conduise tous ensemble à la vie éternelle.
 
 
 
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Idées de questions pour la réflexion
 
1.     Qui vous vient à l’esprit, au monastère ou en dehors, comme modèle du bon zèle décrit par St Benoît ? Pourquoi ?
2.     Nommez un aspect particulièrement trompeur de la vie contemporaine qui entrave le développement de la liberté intérieure.
3.     Quelles sont des formes appropriées et inappropriées de la discipline monastique aujourd’hui ?
4.     Quelles sont les façons de faire monastiques qui peuvent à la fois attirer et aider ceux/ celles qui entrent aujourd’hui ?
5.     Quel est le concept monastique le plus difficile pour ceux/ celles qui entrent aujourd’hui ?
6.     En quoi une carrière professionnelle antérieure peut-elle aider ou gêner la vie en communauté ?
7.     Comment l’obéissance hiérarchique et mutuelle se complètent-elles ou entrent-elles en conflit ?
8.     Quelles sont les limites de l’hospitalité monastique
 
Traduction: Marie-Claire van der Elst