‘Une nuit, vers la fin de sa vie, Benoît avait devancé le temps de la prière, debout pour ses vigiles nocturnes. Il se tenait à la fenêtre quand tout à coup au cœur de la nuit il vit une lumière épandue d’en haut refouler les ténèbres de la nuit. Elle éclairait d’une telle splendeur qu’elle surpassait la lumière du jour. Une chose très merveilleuse suivit dans cette contemplation : le monde entier, comme ramassé sous un seul rayon de soleil, fut amené à ses yeux’ [1]

Cette histoire des Dialogues de St Grégoire nous raconte que Benoît a eu une expérience mystique du Verbe comme ‘la vraie lumière … par qui le monde fut … et de sa plénitude tous nous avons reçu grâce sur grâce.’ [2] Notre vocation de chrétiens est de voir la gloire du Verbe, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père.'[3] Lorsque nous sommes venues frapper à la porte du monastère nous n’avions peut-être aucune idée très claire de ce que nous cherchions – mais le Dieu de lumière et d’amour nous appelait – et ne cesse de nous appeler ‘des ténèbres à sa merveilleuse lumière.’[4]
 
A ce Symposium nous partageons notre expérience de la Lumière – comme Bon Zèle – ‘le sommet de la Règle, ou la clé avec laquelle nous pouvons vivre toute la Règle.’[5] Chaque intervenante nous a conduites dans la lumière de l’amour du Christ où nous nous tenons tous – en attente du don de son Esprit pour nous rendre capables d’aimer, de servir et de prier. Grégoire présente Benoît dans les Dialogues comme un homme de prière, ‘se voyant toujours sous l’œil du Créateur’[6] ‘possédant l’Esprit du Sauveur qui remplit le cœur des fidèles en leur accordant les fruits de sa Rédemption.’[7] Benoît nous dit que quel que soit le travail que nous faisons, nous devons commencer ‘par une très instante prière’[8], les bonnes œuvres sont l’œuvre de Dieu, pas la nôtre.
 
Dans cet exposé je ferai peu d’allusions directes aux exposés précédents. Mon mandat était de présenter la dimension contemplative du Bon Zèle. Tandis que je méditais sur les exposés, j’étais sans cesse attirée vers la source, ‘l’esprit béni de la prière.’[9] Ma réflexion portera sur la prière dans les traditions mystiques monastiques et anglaises, et j’indiquerai brièvement comment elles nous montrent le chemin qui mène droit à Dieu, l’origine de tout Bon Zèle et des relations porteuses de vie.
 
Retournons maintenant à la vision nocturne de Benoît.
 
Dans les Dialogues St Grégoire traite cette histoire comme une PARABOLE. Il explique ainsi au diacre Pierre : ‘Pour l’âme qui voit le Créateur, la création tout entière est petite. Dans la clarté de la contemplation intérieure s’élargit la capacité de l’âme ; son expansion en Dieu est telle qu’elle devient supérieure au monde. Dans la lumière de Dieu, elle est ravie au-dessus d’elle-même, elle se dilate intérieurement.’[10] La parabole nous dit quelque chose sur la prière : prier c’est être pris dans la lumière de Dieu qui voit toute sa création comme ‘très bonne’ – dans cette vue simple, la création est renouvelée et unifiée, Dieu est vu en chaque chose. Comme Moïse nous commençons à réfléchir la lumière toujours transformée. Nous comprenons qu’après l’œuvre de la création Dieu ‘s’est reposé’ – a contemplé la beauté et l’unité de tout ce qu’il avait fait.[11] Nous savons que c’est son regard contemplatif qui nous maintient en existence. Sans lui le monde sombrerait dans le néant, retournerait au vide du chao :

                        Tu caches ton visage : ils s’épouvantent
                        tu reprends leur souffle, ils expirent…
                        Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
                        tu renouvelles la face de la terre.[12]
 
Benoît lui-même, cependant, en homme avisé, dit seulement quelques mots sur la prière elle-même. Ses premières préoccupations sont pratiques – au monastère il doit y avoir des heures spécifiques régulières pour la prière – le lieu pour la prière – silence – et lectio en préparation pour la prière. Tous les éléments qui composent la CONVERSATIO monastique sont conçus pour encourager une ATTITUDE PRIANTE. Les anciens moines se référaient à un état de prière continue – non pas réciter des prières tout le temps. Marcher sur le chemin ardu de l’ascèse, la connaissance de soi, la solitude, la communauté, l’obéissance, la stabilité, l’oubli de soi, entraînent une réceptivité à la grâce de la prière. Dans les chapitres 20 et 52 de la Règle nous trouvons Benoît qui distille l’enseignement de Cassien et des premiers Pères. Pour comprendre et mettre en pratique le chapitre 72, nous devons avoir une bonne expérience de cette tradition de prière qui parle de
 
            PURITAS CORDE                  INTENTIO CORDIS               COMPUNCTIO CORDIS
 
Trois fois dans les cinq versets du chapitre 20 il parle de prière PURE, une prière qui coule d’un cœur indivis, PURITAS CORDE, entièrement possédé par l’amour de Dieu, INTENTIO CORDIS, un unique mouvement du cœur dirigé vers Dieu. COMPUNCTIO CORDIS, prière d’un cœur sensible aux monitions de l’Esprit, ces intuitions qui nous libèrent de la vaine complaisance et de l’illusion, et qui renouvellent notre désir de Dieu.
 
Nous pouvons comprendre ce que signifie cet enseignement sur la prière pure en nous tournant vers la tradition mystique anglaise. La prière est appelée une ‘œuvre’ : garder un ‘élan nu’ (intentio cordis) dirigé vers Dieu. Le nuage d’inconnaissance nous dit : ‘ne renonce jamais à ton élan nu : frappe à coups redoublés sur cet épais nuage d’inconnaissance entre toi et Dieu avec la lance aiguë de l’amour impatient…’[13] La discipline de la volonté et la persévérance sont exigées.
 
Benoît réfléchit au don du temps qui nous est accordé pour grandir, il nous assure que Dieu sera patient envers nous, qu’il allongera nos jours, afin que nous connaissions la jouissance de vivre en sa présence[14] Les mystiques disent la même chose :
 
Un gage que le temps est précieux, c’est que Dieu ne nous donne jamais deux temps à la fois mais toujours l’un après l’autre. Ce qu’Il fait parce qu’Il ne veut point renverser l’ordre des causes dans Sa création. Car le temps est fait pour l’homme, et non l’homme pour le temps. Et c’est pour cela que Dieu, à qui appartient le gouvernement de la nature, ne veut point précéder le mouvement de nature dans l’âme humaine, lequel mouvement a l’exacte mesure d’un temps, et rien que d’un temps.[15]
 
Un signe de croissance dans la prière est la prise de conscience que Dieu est à l’œuvre dans toutes les situations, même les plus troublantes et les plus provocantes, avec une disponibilité à répondre ‘dans le calme et la confiance’.[16]
 
Le sujet sur lequel Benoît a le plus à dire, l’HUMILITE, est lié à la prière. A chacun des douze degrés nous sommes invités à un autre niveau de conscience de Dieu – et d’oubli de soi. Au douzième degré – tout notre être est possédé par la présence de Dieu – le moine est parvenu ‘à cet amour de Dieu qui, devenu parfait, chasse la crainte … il observe sans aucune peine, comme naturellement et par habitude, non plus par crainte de l’enfer mais par amour du Christ, par l’accoutumance du bien et par goût de la vertu.’[17]
La promesse faite par Benoît à la fin du Prologue a été honorée – par le pouvoir de l’Esprit nos cœurs sont dilatés et nous courons à la lumière du Christ dans une joie indicible.
 
Le nuage d’inconnaissance nous instruit quant au chemin de l’humilité :
 
Toi qui te mets à l’état de contemplatif, choisis plutôt l’humilité sous l’éminence admirable et l’excellence suprême de Dieu plutôt que sous ta propre misère. Ce qui est dire : veille à fixer de préférence ta contemplation sur la suprême éminence de Dieu, bien plutôt que ta faiblesse. Car à ceux qui ont l’humilité parfaite, nulle chose ne fera défaut. C’est qu’ils ont Dieu en Qui est toute plénitude ; et à celui qui Le possède il n’est besoin de rien d’autre en cette vie.[18]
 
Durant toute notre vie où nous ne cessons de gravir les douze degrés, nous devons nous souvenir que c’est Dieu qui nous enseigne à prier et que nous devons être dociles, accepter que Dieu nous enseigne de manières mystérieuses – son enseignement doit nous rendre souples, de sorte que nous le reconnaissions, qu’il vienne dans la brise légère ou l’orage majestueux et le vent de tempête. Le Nuage nous dit que nous devons permettre au Saint Esprit de nous conduire et de nous traiter dans la prière comme il le veut.
 
Ne sois rien que le bois, et que cela soit l’ouvrier de ce bois ; ne sois que la maison, et que cela soit l’habitant de cette maison. Sois et fais-toi aveugle et rejette tout désir et toute ambition de connaissance, lesquels bien plus te feraient obstacle qu’ils ne peuvent t’aider. Qu’il te suffise assez pour toi de te sentir mû et poussé dans ton gré et assentiment par cette chose dont tu ne sais rien, sinon que dans ce tien mouvement tu n’as aucune pensée particulière pour aucune chose au-dessous de Dieu, et que cet élan nu est directement dirigé vers Dieu.[19]
 
La tradition monastique de prière est enracinée dans notre engagement à ‘ne préférer absolument rien à l’amour du Christ’[20]. Notre prière est sienne, la sienne est nôtre, ou plutôt nous désirons faire nôtre sa prière. Dans le récit évangélique de la Transfiguration nous voyons son INTENTIO CORDIS. Dom Demetrius Dumm de l’Archiabbaye St Vincent, Latrobe, dans une retraite à notre communauté, a apporté une lumière nouvelle sur ce récit, qui faisait comprendre à peu près ceci : Jésus a une conscience si aiguë de l’amour du Père que même ses vêtements devinrent éblouissants, ‘si blancs qu’aucun foulon sur terre ne saurait blanchir ainsi’[21], il devint pure lumière. Dans cette lumière il s’est compris comme LE BIENAIME, et que sa mission de sauver les hommes s’accomplirait par l’amour et la kénose, et que cette expérience de Jésus devait être aussi la nôtre. En nous comprenant dans la prière comme BIENAIMES, nous comprendrions notre mission, et nous l’accomplirions avec ‘l’indicible joie de l’amour’[22] Dans la prière, l’une de nos mystiques anglaises, Julienne de Norwich, a entendu Dieu lui dire : ‘C’est pour moi une joie, un bonheur, des délices sans fin d’avoir pu souffrir la passion pour toi. Si je pourrais souffrir plus je le ferais.’[23]

A notre époque, le plus grand défi de la prière est peut-être pour nous d’accepter vraiment et de croire que nous sommes BIENAIMES, si intensément aimés de Dieu que sa mort cruelle dans la chair était toute joie lorsqu’il contempla son côté blessé et vit : ‘un beau lieu délicieux, assez grand pour que tous les hommes sauvés puissent y reposer dans la paix et dans l’amour.’[24] En vérité nous sommes appelés à voir seulement Jésus ; à tourner constamment notre regard vers Jésus, à le laisser partager avec nous sa connaissance sûre d’être LE BIENAIME.

L’apôtre Barnabé nous a été présenté comme un exemple vivant de cette liberté intérieure qui vient de ‘l’abandon volontaire de notre personne à la maîtrise du Christ’. Barnabé a trouvé sa paix assurée ‘à se savoir choisi personnellement et aimé par Dieu.’[25] Telle est la vraie source du bon zèle, la seule source indestructible.
 
Nous savoir profondément aimés de Dieu, si profondément aimés que nous pouvons devenir des canaux de son amour pour les autres est notre désir le plus profond. Pour permettre à ce désir de nous transformer nous devons fixer notre regard sur la vision du Christ humble qui s’est laissé briser pour nous :
Lui qui ayant la condition de Dieu
ne retint pas jalousement
le rang qui l’égalait à Dieu.
Mais il s’est anéanti
prenant la condition de serviteur.
Devenu semblable aux hommes,
reconnu homme à son aspect,
il s’est abaissé
devenant obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix.[26]
 
Nous sommes appelées à cela dans la communauté où nous vivons parmi les  sœurs pour qui le Christ est mort et nous sommes appelées à imiter cet amour qui se donne, dans la joie du bon zèle qui reconnaît le Christ, d’abord en nous, puis en chacune, aussi déguisé qu’il puisse être. Nous exerçons cet amour dans la prière : dans la liturgie en étant le corps du Christ, en priant en lui et avec lui, et dans notre prière personnelle lorsque nous aimons ‘tous les hommes en Dieu comme nous nous aimons’. Le Nuage explique que dans la prière contemplative :
 
Le parfait contemplatif n’a de regard particulier pour aucun homme en lui-même, qu’il soit parent ou étranger, ami ou ennemi. Tous les hommes sont ses frères, aucun ne lui est étranger ; tous les hommes sont ses amis, aucun n’est son ennemi. Et c’est au point que ceux-là, même, qui lui causent ou chagrin ou souffrance, il les tient pour ses amis tout particuliers, s’empressant à leur vouloir autant de bien qu’à son ami le plus intime.[27]
 
Par sa nature cette prière est la plus puissante forme d’évangélisation :
 
Tous les humains en sont merveilleusement assistés, bien que tu ne saches comment. Et les âmes en purgatoire, oui, sont soulagées de leur peine par la vertu de cette opération.[28]
 
Dans cette prière nous sommes unis au Christ de cœur et d’esprit, par l’Esprit Saint dans l’amour du Père. C’est la perfection du bon zèle. Alors, comme le dit Jean Cassien :
 
Dieu sera notre amour, tout ce que nous désirons et cherchons et suivons, tout ce que nous pensons, toute notre vie et notre parole et notre souffle. L’unité qui est maintenant entre le Père et le Fils sera déversée dans nos sentiments et notre esprit ; et comme il nous aime d’une charité sans faille, pure et sincère, nous, pour notre part, serons liés à lui par une affection durable que rien ne saurait abîmer. Dans cette union, tout ce que nous respirons ou pensons ou exprimons est Dieu.[29]
 
Le Cardinal Hume, alors qu’il était Abbé d’Ampleforth, prit, dans un de ses écrits, l’image de la kénose du Christ dans les Philippiens pour l’appliquer au défi pratique de la vie communautaire. Il considère que ‘le véritable renoncement à soi est de se lancer avec enthousiasme dans la vie monastique et ses activités à une époque où l’auto critique et la remise en question ne laissent pas d’engendrer en nous mouvement de recul devant tout engagement.’ Pareille kénose implique la sortie de soi pour donner un encouragement et un exemple mutuels. Les effets d’un don de soi qui coûte autant dépassent les limites de la communauté. Basil Hume conclut : ‘renoncer à soi-même et se lancer de tout cœur, avec enthousiasme, au devant de ce qui se présente à nous même si nous éprouvons intérieurement quelques réticences ! C’est là ce que j’appellerai une kénose, un vrai désistement de soi. Telle l’attitude qu’attend de nous, c’est ma conviction, l’Eglise d’aujourd’hui.’[30]
 
Basil Hume emploie ici le mot ‘enthousiasme’ dans son sens véritable, du grec entheos, ou ‘possédé par Dieu’. Nous savons que les monastères ne peuvent survivre grâce à des moments d’intensité émotionnelle, mais cet enthousiasme vient de l’Esprit Saint à l’œuvre en nous et à travers nous. Thomas Merton, écrivant après de nombreuses années de vie monastique, affirme la même croyance :
 
Maintenant que je suis un moine adulte, je n’ai de temps que pour l’essentiel. Et l’essentiel n’est ni une idée ni un idéal : c’est Dieu Lui-même, qu’on ne peut trouver en comparant le présent à l’avenir ou au passé, mais seulement en sombrant dans le cœur du présent tel qu’il est.[31]
 
Nous aussi qui sombrons dans le présent dans cette aula aujourd’hui, nous voyons une vision, un rayon de lumière, un ARC EN CIEL. Il signifie l’éternelle alliance de Dieu avec l’Ancien Israël, la promesse de ne jamais laisser sa création descendre au chaos, et il désigne aussi la Nouvelle Alliance :
 
                        En donnant mes lois, c’est dans leur pensée
                        Et dans leurs cœurs que je les inscrirai…
                        Tous me connaîtront
                        Du plus petit au plus grand.[32]
 
Cet arc en ciel de papier est aussi un signe et un fruit du bon zèle, le zèle de beaucoup qui ont préparé ce Symposium. Lorsqu’on m’a demandé, voici 18 mois, de préparer une toile de fond pour ce Symposium qui illustrerait le BON ZELE, je fus bien embarrassée ! un moment de chaos…
 
J’ai pris rendez-vous avec Sr Aquinata… Je voulais savoir comment elle enseignait le Bon Zèle à ses étudiants. Elle m’a expliqué comment elle enseignait avec des couleurs… les couleurs de l’arc en ciel… et je sus que notre toile de fond devait être un arc en ciel. Au cours des derniers mois de nombreux e-mails ont été échangés entre Sant’Anselmo et Stanbrook pour essayer de déterminer la position, la taille et les couleurs de la toile, pour définir l’arc en ciel ! Stephen, un ami artiste a proposé son aide et a apporté tous les matériaux ici d’Angleterre. Grâce à son bon zèle, et celui de tous ceux qui nous ont aidés à l’assembler, l’arc en ciel est apparu.
 
Comme la tradition monastique de prière, le phénomène de l’arc en ciel a été étudié et on a beaucoup écrit à ce sujet. Sa source est la lumière pure. La lumière pure est blanche et vient jusqu’à nous en rayons parallèles tout droits en provenance du soleil. Les couleurs de l’arc en ciel sont causées par la diffraction de la lumière blanche, divisée par les nombreuses gouttes d’eau qui tombent en averses de pluie. L’arc en ciel n’est visible qu’avec le soleil derrière nous, ce n’est pas un OBJET dans le ciel, c’est un phénomène privé et personnel. Si deux personnes se tiennent côte à côte, chacune voit son propre arc en ciel. L’arc en ciel est une image du soleil, sa lumière diffractée par la pluie, dirigée vers chaque regard humain.
 
Voici une autre parabole. Chaque arc en ciel est une image de la communauté. De même que l’arc en ciel n’est visible que lorsque le soleil est derrière nous, de même nous ne pouvons voir et servir la communauté telle qu’elle est vraiment que si nous nous tenons dans le Christ, comme ‘notre centre personnel’[33]. Nos yeux doivent être alignés sur les siens qui sont ‘comme une flamme ardente’[34]. Les innombrables gouttes d’eau et le spectre complet des couleurs qui forment l’unique arc sont une parfaite illustration de la communauté.
 
Mais on peut en dire plus de l’arc en ciel. Comme nous dit le Livre de la Sagesse : ‘La grandeur et la beauté des créatures conduisent par analogie à contempler leur créateur’[35] L’arc en ciel représente le Christ, reflet du Père, Lumière de la Lumière, Lumière du Monde, dont le corps a été rompu pour nous[36]. Dans la Lumière divisée il devient notre Alliance avec le Père.
 
La communauté eschatologique finale d’amour est une communauté de partage complet, de complète ouverture mutuelle, dans laquelle tout mon être, toute ma personne est reliée aux autres et au service des autres, et trouve la plénitude de la joie dans le don et le don de soi. Elle n’est pas statique, mais c’est une communauté d’action continue, d’interaction, de reconnaissance et de compagnonnage. Par le Christ la communauté est continuellement créée.
 
C’est pour cela que la fondation doit être la prière, car seul l’amour du Christ a le pouvoir de nous libérer pour devenir notre vrai moi. L’explication de Dom Richard Byrne trouvera un écho dans notre cœur :
En tant que chrétien je tends vers une vie de prière ininterrompue parce que je suis appelé à une vie de souci ininterrompu. Je ne peux me faire du souci tout seul, mon expérience du péché et de la faiblesse est l’expérience de mon incapacité radicale à me faire du souci. Laissé à moi-même je suis tristement dépourvu d’amour pour Dieu et mon frère. Je désire donc l’amour, car j’ai besoin d’amour à chaque instant. Ma prière ininterrompue est mon désir ininterrompu d’amour : de l’amour qui est répandu dans mon cœur par l’Esprit Saint qui nous est donné. La prière ininterrompue est l’expression réelle ou virtuelle de mon désir du don de l’amour Dieu par lequel je peux l’aimer en retour et me soucier de sa volonté dans le sacrement du moment présent.[37]
 
Voici notre arc en ciel. Nous espérons que l’interaction de la prière et de la vie communautaire permettra au Christ de nous ‘conduire tous ensemble à la vie éternelle.’[38]
 
Dans la ville éternelle de Jérusalem, illuminée seulement par la gloire rayonnante de Dieu, un arc en ciel entoure son trône. Là, toute la création est renouvelée dans l’amour. Chacun des bienheureux verra le fruit de l’amour, chacun connaîtra la dette due à l’amour des autres, mystères qui dépassent notre imagination en cette vie. Mais dans la vie à venir, nous assure Ste Thérèse de Lisieux, nous comprendrons car ‘au ciel nous ne serons jamais salués par des regards indifférents ; car tous les élus reconnaîtront comment ils se doivent mutuellement les grâces qui les ont amenés à la gloire. Combien nous verrons clairement que tout vient du bon Dieu.’[39]

[1] St Grégoire, Dialogues II, 35
[2] Jn 1,9 ;10 ;16
[3] Jn 1,14
[4] 1P 2,9
[5] Sr Aquinata Böckmann OSB, RB 72, Que signifie le Bon Zèle pour St Benoît ?
[6] St Grégoire op. cit. 3
[7] ibid. 8
[8] R.B. Pr 4
[9] Prière d’Augustin Baker
[10] St Grégoire op. cit. 35
[11] Gn 2,2
[12] Ps 103,29-30
[13] Le nuage d’inconnaissance,  tr. Armel Guerne, ‘Points Sagesses’, Seuil, 1977, ch 6
[14] R.B. Pr 37
[15] Le nuage d’inconnaissance, op cit, ch 4
[16] Is 30,15
[17] R.B. 7, 67-69
[18] Le nuage d’inconnaissance, op cit, ch 23
[19] Ibid. ch 34
[20] R.B. 4,21
[21] Mc 9,3
[22] R.B. Pr 49
[23] Julienne de Norwich, Le Livre des révélations, tr Roland Maisonneuve, Cerf, 1992, ch 22 p 94
[24] Révélations, op cit ch 24, p 99
[25] Abbé Jerome Kodell OSB RB 72 Comment un moine progresse-t-il dans le Bon Zèle ?La dimension ascétique de la vie communautaire
[26] Ph 6-8
[27] Nuage op cit ch 24
[28] ibid ch 3
[29] Cassien, cité dans John Cassian, Owen Chadwick. Cambridge University Press, 1968 p 237
[30] Basil Hume, A ceux qui cherchent Dieu, tr moines bénédictins de Quévy, Cerf, 1980, p 23
[31] Thomas Merton Le signe de Jonas, tr Marie Tadié, Albin Michel, 1955, p 344
[32] Hb 8,10-11 citant Jer 31,33
[33] Sr Aquinata Böckmann OSB, R.B. 72 : Que signifie le Bon Zèle pour St Benoît ?
[34] Ap 1,14
[35] Sg 13,4
[36] 1 Co 11,24
[37] R. Byrne OCSO, Living the Contemplative Dimension of Everyday Life (Thèse de Maîtrise 1973), imprimé par les Clarisses, Arundel, p 278
[38] R.B. ch 72,12
[39] Hans Urs von Balthasar, Thérèse de Lisieux