Joseph Wong osb, New Camaldoli, 8.9.2000

C'est un grand honneur et un plaisir pour moi de présenter au Congrès des Abbés une partie du rapport de la Commission des Bénédictins. Au cours des quatre dernières années, en 1996 et en 1998, j'ai fait trois voyages en Chine pour aller enseigner. Deux fois j'ai enseigné au Séminaire de Sheshan à Shanghai, chaque fois pour une durée d'environ six semaines, et une fois au séminaire de Shijiazhuang, près de Pékin, pour à peu près un mois. En 1998 j'ai également donné deux conférences aux étudiants de la Faculté d'Études Religieuses à l'Université de Pékin. Dans cet exposé, cependant, je me propose de me limiter à mon expérience au Séminaire de Sheshan à Shanghai.

L'opportunité d'enseigner dans les séminaires en Chine m'a été donnée par le Jésuite bien connu, le P. Edouard Malatesta, qui est malheureusement décédé à Hong Kong en janvier 1998. Le P. Malatesta était le directeur et fondateur de l'Institut Ricci pour l'Histoire de la Culture Occidentale Chinoise à l'Université de San Francisco où je suis Chercheur Associé. Je lui ai rendu visite durant l'été 1994, pour lui proposer de faire une recherche dans le domaine de l'inculturation de la théologie chinoise. Enchanté du projet, le P. Malatesta fit également les arrangements nécessaires pour que j'enseigne au Séminaire de Sheshan.

Comme tous les séminaires en Chine, le Séminaire de Sheshan avait été fermé dans les années 50. En 1982, quelque cinq ans après la mort de Mao Zedong, le Séminaire de Sheshan était le premier Séminaire catholique à rouvrir en Chine. Actuellement l'Église officielle de Chine a une vingtaine de grands séminaires, dont 10 ont plus d'une centaine de séminaristes. Les deux séminaires où j'ai enseigné, Shanghai et Shijiazhuang, ont chacun environ 150 étudiants, pour deux années de philosophie et quatre de théologie. Ces étudiants viennent de beaucoup de diocèses de Chine.

Au lieu de parler d'Église patriotique ou nationale, je crois qu'il convient mieux d'appeler l'Église officielle de Chine ‘l'Église ouverte' pour la distinguer de l' ‘Église clandestine'. Il est vrai que l'Église ouverte, officiellement, n'est pas en communion avec Rome. Cependant, sur les 75 évêques de l'Église ouverte, une soixantaine ont écrit à Rome qu'ils la reconnaissent. Ils ont tous été approuvés par le Saint Siège et sont donc effectivement en communion avec Rome. Connaissant toute la complexité de cette situation délicate, Rome n'a jamais condamné l'Église officielle de Chine. Étant donné que les séminaires de l'Église clandestine sont pour la plupart très mal équipés, Rome a écrit aux évêques clandestins qu'ils pouvaient envoyer leurs étudiants dans les séminaires de l'Église ouverte, de la part de Rome.

A cause des bonnes relations de Mgr Jin, évêque de Shanghai, avec le gouvernement, le Séminaire de Sheshan fut le premier à inviter des professeurs de l'étranger, la plupart de Hong Kong et Taiwan, à partir de 1988. Je me suis rendu au Séminaire de Sheshan en mars 1996 et de nouveau en octobre 1998, pour donner chaque fois un cours de 40 heures sur la christologie. Je faisais cours deux heures par jour le matin, du lundi au vendredi, à quoi s'ajoutaient l'après-midi quelques séances de discussion. Les étudiants étaient très motivés et désireux d'apprendre. Le séminaire a une bibliothèque assez bonne. Malheureusement les étudiants sont plutôt faibles en langues étrangères et les livres de théologie en chinois sont limités.

Dans mon cours j'ai présenté la base scripturaire de différents thèmes en christologie ainsi que son développement doctrinal au cours des premiers siècles. Parmi les théologiens contemporains j'ai présenté tout spécialement l'approche anthropologique de Karl Rahner, en insistant sur la pleine humanité de Jésus Christ et en montrant qu'il est le modèle de l'existence humaine. L'approche de la christologie de Rahner (présentée d'une manière simplifiée) a été très appréciée des étudiants. Ils ont aussi trouvé les vues de Rahner sur les chrétiens anonymes utiles pour le dialogue avec les personnes d'autres religions ou incroyantes. Dans mon cours j'ai aussi rappelé aux étudiants le besoin de relier la théologie chrétienne à la culture chinoise.

            Durant mon séjour au séminaire, j'ai régulièrement participé à la prière des séminaristes qui revêt une structure assez monastique. Outre l'eucharistie quotidienne, ils chantent aussi l'office liturgique matin et soir. J'essayais de les aider à psalmodier de manière plus méditative au lieu de se précipiter. Chaque fois durant mon séjour j'ai été invité à diriger la retraite du mois des séminaristes, ce qui m'a fourni l'occasion d'offrir plusieurs entretiens sur le sujet de la lectio divina et la prière contemplative. Plusieurs d'entre eux m'ont dit ensuite qu'ils commençaient à pratiquer la lectio quotidienne avec un plus grand profit spirituel et qu'ils pratiquaient aussi la prière du cœur ou la prière de Jésus durant leur méditation personnelle chaque jour. J'ai perçu chez beaucoup des séminaristes une certaine disposition contemplative et une ouverture à la spiritualité bénédictine. Je crois qu'il est important de les aider à approfondir cette dimension contemplative au cours de leur formation au séminaire, afin que plus tard ils soient soutenus dans leur ministère actif dans les paroisses qui peut être très exigent.

Outre mon enseignement au séminaire, j'ai aussi donné des conférences et des retraites aux Sœurs du diocèse, particulièrement les sœurs en formation. Il y a une centaine de jeunes candidates et sœurs en formation dans le diocèse de Shanghai. J'ai trouvé chez les sœurs une même réceptivité à la spiritualité contemplative et bénédictine.

Selon mon expérience de mes voyages d'enseignement en Chine, je me rends compte que la formation spirituelles des séminaristes et celle des Sœurs sont les deux domaines qui exigent une priorité d'attention en ce temps de l'histoire de l'Église de Chine. Et je pense que les moines et moniales bénédictins ont beaucoup à offrir dans ces domaines. Nous pouvons offrir notre aide soit en formant les séminaristes et les étudiants dans nos monastères et écoles d'occident, soit en nous rendant en Chine pour donner des cours, des conférences et des sessions aux séminaristes et aux Sœurs. Mais dans l'un et l'autre cas nous devons nous rappeler qu'il faut aider ces étudiants pour une inculturation.

Pour que le christianisme s'enracine en Chine il faut relier la doctrine et la pratique chrétiennes à la culture chinoise. Prenons l'exemple du bouddhisme. Il est arrivé de l'Inde en Chine à l'origine et il a été rejeté au début comme une religion étrangère. Mais les missionnaires bouddhistes avaient de la patience et de la sagesse. Après les premiers siècles de lutte pour la survie, le bouddhisme a pu s'adapter et s'intégrer à la culture chinoise traditionnelle. Il a fini par devenir un bouddhisme chinois et depuis lors il est devenu la religion principale de la Chine et de beaucoup de pays d'Asie de l'Est aussi. Le christianisme s'est introduit en Chine de manière perceptible depuis au moins quatre siècles. Pour diverses raisons il n'a pas encore pu s'enraciner en Chine. Peut-être que ce que les premiers Pères grecs ont fait en plantant le message judéo-chrétien dans le monde gréco-romain ou ce que le grand missionnaire jésuite Matteo Ricci a fait en reliant la doctrine chrétienne à la culture chinoise devrait nous servir de modèle dans la nouvelle tentative pour apporter le message chrétien aux Chinois. La doctrine et la spiritualité doivent toutes deux être inculturées. Comme la culture chinoise comporte une dimension contemplative, monastique, je crois que le monachisme bénédictin peut être une excellente passerelle dans le processus de dialogue et d'inculturation. A mon avis, le résultat du dialogue sera que non seulement la culture chinoise bénéficiera du message chrétien, mais que le christianisme lui aussi sera provoqué et enrichi par la rencontre avec les traditions de sagesse ancienne de Chine et d'Orient.