Congrès des Abbés de la Confédération bénédictine

Rome, Saint-Anselme, septembre 2000

(AIM, Alliance InterMonastères)

Une prise de conscience nécessaire ?

 A plusieurs reprises,  des questions m'ont été posées concernant l'évolution des monastères issus de saint Benoît en ce début du troisième millénaire. « Y a-t-il encore des vocations dans vos monastères ? Combien d'abbayes existent-elles en Europe, aux Amériques, en Afrique, en Asie, en Océanie ? ».

 Ces questions et d'autres du même style me laissaient perplexe. D'abord, j'avais une vue  approximative de la réponse et surtout je me disais : Laissons Dieu être Dieu et ne cherchons pas à mesurer sa présence dans nos communautés !  La Bible nous met en garde contre ceux qui veulent recenser le Peuple de Dieu et faire des bilans. Toutefois, malgré des réticences certaines, deux raisons  m'ont contraint à faire le point sur le développement des monastères des années 1900 à l'an 2000.

 La première raison est née d'un sentiment et d'une conviction qui se sont affermis au fur et à mesure que je découvrais l'existence des communautés monastiques. Malgré les souffrances et les détresses de nos contemporains, Dieu ne cesse de susciter dans notre monde des femmes et des hommes consacrés au service de la louange et de l'intercession. « Mon Père et moi, nous sommes toujours à l'œuvre » dit Jésus. Cette parole, réalisée dans l'émergence de nouvelles communautés monastiques, engendre émerveillement, admiration et adoration pour l'action de Dieu toujours nouvelle dans notre monde.

La deuxième raison est encore plus simple.  Responsable de l'Alliance Inter Monastères (AIM), je suis amené chaque jour à prendre à cœur la vie et le développement des communautés d'Afrique, d'Amérique latine, d'Asie et d'Océanie. Il m'était donc demandé de mieux situer les monastères issus de saint Benoît dans l'évolution de l'Eglise et du monde actuel.

 Cet essai, concernant l'expansion du monachisme de saint Benoît au cours du XXème siècle se présente comme un point de départ pour une réflexion plus profonde. C'est une invitation à mieux connaître l'histoire de chaque communauté dans son contexte culturel, social, politique, en relation avec la maison mère qui l'a fondée, sa congrégation, son ordre. Nous avons voulu simplement évoquer quelques lignes de force qui jalonnent l'évolution du monachisme. Certains points particuliers appellent sans doute des révisions. Notre perspective reste limitée aux pays en dehors de l'Europe, et du continent nord-américain.
A la fin du XIXème siècle :

 A la fin du XIXème siècle, les monastères en dehors de l'Europe et de l'Amérique du Nord étaient peu nombreux et les deux premières décades du XXème siècle n'ont guère vu de nombreuses fondations. Relevons quelques données principales :

  • Tout avait commencé par le développement de la congrégation brésilienne à la fin du XVIème siècle (Salvador de Bahia, Rio de Janeiro, Olinda, Recife, São Paulo, Vinhedo ;
  • L'Australie a trois fondations au milieu du XIXème siècle (New Norcia, et 2 à Sydney), d'autres monastères apparaissent au tournant du siècle.
  • La congrégation de sainte Odile fonde le monastère de Pugu, en Tanzanie,  en 1888. Les Sœurs de Tutzing y arrivent la même année. Ce premier monastère africain est détruit l'année suivante ; deux frères et une sœur sont tués. Peramiho est fondé en 1898.
  • Le monastère argentin de Niño Dios est fondé par Belloc en 1899.
  • En Asie, les Trappistes sont en Chine depuis 1883.
  • Dans le Proche-Orient, le monastère de Latroun en Israël s'implante en 1890 ; à Jérusalem, un monastère bénédictin apparaît en 1896
  • D'autres fondations  naissent  aux Philippines (Manille 1895) et au Japon (Phare-Hokkaido 1896 et Tenshien 1898).

Une vision globale de l'évolution au XXème siècle :

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Telle est la situation au début du XXème siècle. La comparaison entre la situation des monastères au début du siècle et celle de la fin du millénaire est impressionnante : les deux premiers graphiques nous donnent une vision générale de ce mouvement. Nous découvrons, en effet,  une progression croissante des fondations dans la seconde moitié de ce siècle : 16, 47, 117, 219, 335 monastères en l'an 2000. Cette augmentation est d'autant plus remarquable qu'elle est générale, couvrant l'Amérique latine, l'Afrique et l'Asie. L'émergence des premières fondations en Océanie se manifeste aussi. Un développement significatif apparaît sur les continents mentionnés dans les années 1940 à 1960. La tendance se confirme et s'amplifie dans les années 1960 à  1980 et se maintient dans les vingt dernières années du siècle.

 Vers la fin du XXème siècle, les fondations se stabilisent quelque peu en Amérique latine, elles sont freinées en Afrique par de multiples crises politiques, sociales et économiques. L'Asie, par contre, voit le déploiement des communautés se poursuivre. Quant à l'Amérique latine, elle témoigne d'un essor considérable. Deux exemples illustrent notre propos : la fécondité impressionnante des fondations issues de Stanbrook et le développement des communautés  en Amérique latine de langue espagnole. Sans se confondre, les monastères du Brésil et ceux de langue espagnole illustrent la vitalité du monachisme bénédictin sur ce continent.
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Un exemple chez les moniales du Brésil

Les moniales de Stanbrook en Grande-Bretagne aidèrent à la fondation du monastère de São Paulo en 1911. Le tableau ci-joint illustre la fécondité de cette graine jetée en terre : de là Victoria en Argentine (1941) fonde aussi en Uruguay et au Chili ; Petrópolis (1967) crée successivement Santa Rosa (1989), São Mateus (1994), et Guajara-Mirim dans le bassin de l'Amazone en 1997. Deux autres monastères naissent aussi dans cette région : Itacoatiara (1989) et Rio Branco (1993). Les communautés brésiliennes possèdent de nos jours des fondations et des « petites » fondations faites à partir du Brésil!

L'Amérique latine de langue espagnole

Dans les monastères d'Amérique latine de langue espagnole l'extension se fait surtout en Argentine (15 communautés), au Mexique (15 communautés) et au Chili (6 communautés) ; les autres pays couvrent l'autre moitié de la répartition des monastères (Guatemala, Pérou, Costa Rica, Colombie etc....). Là aussi, l'expansion des monastères est restée constante depuis les années 1940 avec une accentuation dans les années 1960-1980 où plus de 25 monastères ont été fondés.

Si l'on ajoute les nouveaux monastères du Brésil à ceux de l'Amérique latine de langue espagnole, nous ne pouvons que nous émerveiller devant la progression du monachisme manifestant une présence et une action de Dieu nouvelles.

L'Afrique

L'Afrique comptait  quelques rares communautés en 1900 ; en cent ans, plus de cent monastères ont été fondés. La croissance fut lente avant la guerre 1940-45 ; elle progresse surtout autour des indépendances politiques, pour culminer entre 1960-1980 avec 34 fondations ; le chiffre a légèrement diminué entre 1980 et l'an 2000 : 31 fondations.
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 Certains monastères ont dû fermer leurs portes à cause de tragédies. Pensons à l'héroïsme des moines de Tibhirine, à ce qu'ont vécu d'une autre façon les moines de Mokoto, les Bernardines, les Cisterciennes, les Bénédictins et les Bénédictines dans la région des grands lacs, au départ forcé des moines de la Bouenza et des sœurs venues de l'abbaye de Venière en Bourgogne.. La volonté de demeurer proche des populations reste acquise et l'exemple actuel de ces monastères engendre une nouvelle génération de moines et de moniales affrontés aux tragédies, détresses et misères des peuples de l'Afrique.

 La répartition des monastères se fait sur une large part du continent, les plus nombreux sont en République du Congo (15), en Tanzanie (14), à Madagascar (8), au Nigeria (7), au Cameroun (6) et en Afrique du Sud (5). L'exemple le plus significatif est sans conteste la Tanzanie. Les chiffres n'ont guère besoin de commentaire.
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L'Asie

  • Quelques monastères existaient fin du XIXème siècle en Israël (Latroun et Jérusalem), aux Philippines à Manille, au Japon (Phare-Hokkaido 1896 et Tenshien 1898).
  • La Chine avait vécu des périodes troublées. Trente trois moines trappistes y sont morts martyrs. Certains ont été s'établir à Taiwan et à Hongkong venant de l'abbaye Notre-Dame de la Consolation. En Corée du Nord, les moines de sainte Odile eurent une abbaye florissante à Tokwon et les sœurs de Tutzing à Wonsang. En 1949, douze frères furent fusillés ; d'autres étaient enfermés dans un camp de concentration ; deux sœurs furent tuées. Rappelons aussi la tragédie des moines de l'Abbaye de la Pierre-qui-Vire morts au Cambodge.
  • Actuellement, l'Asie compte elle aussi, près d'une centaine de monastères qui se sont surtout développés ces dernières années. Les plus nombreux sont en Inde et au Sri Lanka, aux Philippines, au Vietnam et au Japon. De nouvelles fondations viennent de se réaliser en Indonésie. D'autres se préparent en Birmanie et ailleurs. Près de 46% de ces monastères ont moins de 20 ans d'existence ; 19 %, 10 ans d'âge ! L'Inde et  les Philippines viennent en tête. L'AIM prend à cœur le développement de ces communautés.
  • fig11Il serait long de rentrer dans l'histoire même de chaque pays, des congrégations et des monastères. En Inde, la progression s'est faite lentement au milieu du XXème siècle pour croître entre 1977-1997. L'apport de l'Inde est de 22% des monastères d'Asie. Au Sri Lanka, les monastères se rattachent aux Sylvestrins et se sont bien développés.

  • Au Vietnam, les 15 monastères sont liés à la Congrégation de la Sainte Famille de l'ordre des Cisterciens (10), à la congrégation de Subiaco, et à celle des Bénédictines de Vanves (2). Après les guerres qui ont duré jusqu'en 1975, les monastères ont continué à vivre. Il n'y eut plus de fondations durant les vingt dernières années.
  • Aux Philippines : deux congrégations féminines, consacrées au « Roi - eucharistique » se sont développées,  l'une de sœurs, l'autre de moniales. Les Bénédictins et les Cisterciens ont aussi leurs fondations. En 1998-1999, deux fondations ont été faites à Linamon et à Corte (île de Cebu). Avec l'Inde et le Sri Lanka, les Philippines recouvrent environ la moitié des fondations d'Asie. Viennent ensuite le Vietnam et le Japon, Israël et la Corée. Dans ce dernier pays, les monastères sont prospères ; celui des Olivétaines à Pusan, près de la côte, compte plus de deux cent sœurs consacrées .

Quelques conclusions

En Occident, le monachisme ne connaît pas de nos jours le même développement que celui du continent latino-américain, africain, asiatique. Emerveillons-nous de ce que Dieu réalise sur ces continents, mais gardons-nous de juger. L'Europe  a connu des périodes de grande expansion du monachisme, à l'époque carolingienne, au temps de saint Bernard et de Cluny, après la révolution française et l'ère napoléonienne.

L'heure est venue pour les autres continents d'assister au déploiement du monachisme : celui -ci passe par de nouvelles phases d'inculturation et enrichit nos perspectives ; le Dialogue Inter religieux Monastique complète cet enrichissement mutuel et ouvre de nouvelles voies pour l'avenir.

Le développement des communautés monastiques se fonde sur la quête de Dieu, ou mieux encore sur Dieu qui est en quête des hommes. Cette constatation émerveillée n'enlève rien au discernement, à la générosité et au sacrifice qu'impliquent ces nouvelles fondations. Tantôt ces fondations partent du même continent, voire du même pays. Au Brésil, nous l'avons vu, fondations et petites fondations sont issues de monastères autochtones (par ex. Petrópolis) . Il y a aussi des moines des pays concernés qui se forment dans des monastères mères .Plus rares sont de nos jours, des moines ou des moniales qui partent sur un autre continent pour y « fonder des monastères ». C'est le cas du monastère de Friguiagbe en Guinée, né de l'abbaye de Maumont (France). Plusieurs monastères en Amérique latine ont ainsi été fondés à partir des USA.

Enfin, quelques fondations nouvelles regroupent des vocations de différents continents : Le monastère de Shanti Nivas des sœurs de Tutzing, (Vilakkudy), s'est ouvert en Inde le 3 janvier 2000, à Pineapple Junction, Punalur. Cinq sœurs d'Allemagne, des Philippines, de Corée et de l'Inde arrivèrent en novembre 1996 à l'initiative de l'évêque de Punalur, Monseigneur Matthias Kappil. Pendant deux ans, les préparatifs furent lents : découverte de la population, apprentissage de la langue, insertion dans les programmes et les activités du diocèse. Puis ce fut l'acquisition d'un terrain, la construction d'une route, de ponts et finalement la construction d'un monastère sous la protection de Saint Joseph. Le nombre des sœurs passa de 5 à 21 via l'entrée de 16 postulantes indiennes. La communauté prenait forme, au rythme de la liturgie, de la prière personnelle et du travail.

 Ces réflexions à bâtons rompus, au fil des fondations, imposent une dernière remarque qui est au centre des préoccupations de l'AIM : l'importance accordée à la formation monastique. L'expansion du monachisme issu de saint Benoît sur ces divers continents nous appelle à imaginer de nouvelles formes de formations complémentaires. L'informatique et les nouveaux moyens de communication peuvent nous aider à trouver de nouvelles formes d'apprentissage, communes à tous les disciples de saint Benoît et adaptées à chaque culture et à chaque  personne.

Martin NEYT, osb
Président de l'AIM