Dom Bernardo Olivera, ocso
Ancien Abbé général des trappistes

Le discernement vocationnel
selon la règle de saint Benoît

 

Cette intervention[1] de Dom Bernardo Olivera portant sur la formation initiale nous a paru utile pour éclairer cette formation très concrètement, à partir de ce qu’envisage saint Benoît dans sa Règle.

 

OliveraBernardoL’abondance et le manque de vocations sont généralement des causes qui soulignent l’importance du discernement. Le manque de vocations invite souvent à courir le risque inconsidéré « d’essayer » des candidats ; l’abondance de vocations conduit à ne pas assez passer au tamis discrètement la récolte.

Notre objectif est de consulter l’enseignement de saint Benoît contenu dans sa Règle : un enseignement qui va de l’instant précédant l’entrée au moment de la profession monastique.

Saint Benoît avait certainement le charisme du discernement des esprits, cependant, quand il s’agit de vocations, il est très pratique : il se base sur le visible et l’observable. Voici quatre critères particuliers et généraux offerts par la règle de saint Benoît.


La patience persévérante

Le premier critère de la Règle se trouve au début du chapitre 58, il se lit comme suit :

« Quand quelqu’un embrasse la vie monastique, on ne doit pas l’accueillir trop facilement, mais, comme le dit l’apôtre, “examinez les esprits pour voir s’ils sont de Dieu”. Si donc celui qui se présente persévère dans son appel et, si au bout de quatre ou cinq jours, on voit qu’il endure patiemment les blessures qui lui ont été faites et la difficulté d’admission, et qu’il persiste dans sa demande, on lui accorde d’entrer ; il restera alors quelques jours à l’hôtellerie » (RB 58, 1-4).

Il s’agit d’un discernement préliminaire pour examiner si le candidat est touché par l’Esprit de Dieu en ce qui concerne sa venue au monastère.

Benoît indique deux points faciles à vérifier : la persévérance et la patience. Le facteur temps aidera à vérifier ces deux réalités. Si, sur une période de quelques jours, le candidat persévère dans sa demande et patiente face au retard qu’on lui oppose, on pourra dire que l’Esprit de Dieu l’a amené au monastère. Ce qui ne signifie pas, bien sûr, qu’il doive embrasser obligatoirement la vie monastique. La patience est la première vertu que doit pratiquer le candidat. La patience – avec soi-même et avec les autres – est un facteur prioritaire de persévérance dans la vie monastique. Sans patience, il n’y a pas de communion avec les souffrances pascales du Christ, ni de communion profonde et miséricordieuse avec les déficiences des frères de la communauté (RB Prol. 50 ; 72, 5).

Commentaire pastoral : Bien des fois, conditionnés par le manque de vocations, certains et certaines se précipitent pour admettre les candidats, laissant de côté ce critère que toutes les règles mentionnent ainsi que la tradition monastique en général. Pour la même raison, il est souvent omis de dire à l’avance au candidat les choses dures et âpres par lesquelles on va à Dieu (58, 8).


La vraie recherche de Dieu

Le deuxième critère bénédictin se lit comme suit :

« Observer si le candidat cherche vraiment Dieu, s’il est soucieux de l’œuvre de Dieu, de l’obéissance, des humiliations » (58, 7).

OliveraFresqueLa recherche de Dieu, dans ce contexte, ne renvoie pas à la recherche d’un Dieu caché mais d’un Dieu dont nous nous étions éloignés et vers lequel nous avons décidé de revenir, un Dieu qui a précédé notre recherche en nous cherchant d’abord (Prol 2, 14 ; 58, 8). Notons que Benoît recommande « d’observer ». En d’autres termes, les critères de discernement qu’il propose ne nécessitent qu’une observation attentive. Le texte suggère que ceux qui observent soient l’ensemble des frères de la communauté. Ce qui précède suppose que l’ancien (senior), capable de gagner des âmes (le maître des novices), soit particulièrement responsable de cette observation… Le soin qui caractérise l’observation est compris comme une observation attentive. Cette attention particulière se réfère à son intensité et surtout à sa durée. Ce que la subtilité et la perspicacité ne font pas, se fait facilement avec le temps. Le passage du temps révèle les cœurs. L’objet d’une observation attentive n’est pas l’intention (invisible) du candidat à la vie monastique mais son comportement (visible) et ce, dans une triple perspective : le don de soi à la vie de prière, l’acceptation de la volonté des autres et tout ce qui met l’orgueil du candidat sous ses pieds.

Notons qu’il ne suffit pas de se dédier à la prière, à l’obéissance et à l’humilité, mais d’y être livré dans une acceptation dévouée, fervente et pleine de bon zèle.


- L’Œuvre de Dieu

En ce qui concerne l’Œuvre de Dieu, la prière y occupe la première place. Benoît est cohérent avec ce qu’il dit au tout début de la Règle :
« Tout d’abord, lorsque vous vous préparez à faire du bon travail, demandez-lui avec une prière très insistante qu’Il le mène à bonne fin… » (Prol. 4).

Et, par souci de clarté, on affirmera pour ne pas laisser de place au doute : « Ne rien préférer à l’Œuvre de Dieu » (43, 3). Notons que l’Opus Dei se réfère à l’office divin, mais en relation avec l’effort général d’attention à Dieu (cf. 19, 1-2 ; 7, 10 ss.).

Commentaire pastoral : Il ne s’agit pas seulement d’observer la « demande » du candidat pour sa participation active et consciente à l’Œuvre de Dieu... mais aussi sa manière d’intégrer ce que les formateurs lui proposent dans l’ordre de la praxis : utilisation des livres de chœur, chant ; étude : histoire, théologie, structure de la liturgie des heures ; mystagogie : prière des psaumes, que l’esprit soit d’accord avec le cœur...


- L’obéissance

L’obéissance bénédictine est une conséquence de la prière (cf. 6, 2), donc elle comporte aussi une certaine primauté. Le premier degré d’humilité est l’obéissance sans délai (5, 1).

La demande d’obéissance (ferveur, bon zèle) conduit à obéir non seulement aux supérieurs mais aussi à tous les frères de la communauté (72, 6). Cette obéissance unit à Jésus Christ, qui a dit : « Je ne suis pas venu faire mon volonté, mais celle de celui qui m’a envoyé » (RB 7, 32 citant Jn 6) .

Commentaire pastoral : Il faut garder à l’esprit qu’il existe deux types d’obéissance par rapport à la liberté :

– l’obéissance par coercition : ce qui fait agir, c’est la peur ;
– l’obéissance par conviction : ce qui fait bouger, c’est le choix.

Dans la première forme d’obéissance, la liberté est conditionnée par la peur de la punition ; dans le second cas, le libre arbitre prévaut (liberté motivée par la raison) : il s’identifie à l’obéissance volontaire dont parle Perfectae caritatis.


- Opprobia

Les opprobres, si l’on regarde la possible source basilienne du texte (Basile, Règle, 6-7), se réfèrent aux tâches modestes et vulgaires, considérées comme serviles dans le monde séculier.

Saint Benoît prend en charge toute la vie du candidat pour aider l’humilité par des inévitables humiliations (cf. 7, 44-54). C’est ainsi que le candidat à la vie monastique commence par adhérer à Jésus Christ qui se présente comme doux et humble de cœur et qui est venu pour servir et non pour être servi (Mt11, 29 ; Mc10, 45) .

Commentaire pastoral : Il ne s’agit pas d’être humilié exprès et intentionnellement, mais d’accepter une vie de service et de simplicité.


- Conclusion

Benoît est très concret : la recherche de Dieu se manifeste en combattant l’égoïsme et l’orgueil car ils empêchent la communion avec Jésus Christ et avec son prochain.

Notons également que les trois critères proposés par le Patriarche trouvent une certaine correspondance avec l’échelle de l’humilité. En effet, le premier degré d’humilité correspond à la relation du moine avec Dieu ; les degrés 2 à 4 se réfèrent à l’obéissance ; les degrés 5 à 8 proposent des façons de s’abaisser en lien avec la honte ou l’humiliation.

Pour des raisons que nous ne connaissons pas – littéraires ou pédagogiques ? – Benoît ne mentionne pas le silence comme critère de discernement ; cependant, les degrés 9 à 12 de l’échelle d’humilité nous en parlent.

En résumé, les propos de saint Benoît peuvent être reformulés en deux questions : Le candidat à la vie monastique cherche-t-il à suivre et à imiter le Christ dans sa prière, son obéissance et son abnégation ? Prière, obéissance et humilité sont-elles au service d’une vraie recherche de Dieu ?


L’observance de la Règle

Le troisième critère clé consiste dans la confrontation avec la Règle de vie de la communauté.

Saint Benoît dit qu’elle doit être lue au candidat trois fois en entier avant de faire sa promesse finale. La capacité du candidat à observer patiemment ce qu’elle prescrit est également un critère de discernement (58, 9-16).

Commentaire pastoral : Les comportements obéissants et humbles doivent vivifier l’observance de la Règle entière, cette observance étant une preuve supplémentaire de la recherche de Dieu. En plus de la règle de saint Benoît, le candidat doit connaître les coutumes de l’Ordre contenues dans les Constitutions et les Usages de la communauté.


Le bon zèle

La demande que le candidat à la vie monastique doit manifester est intimement liée au bon zèle, typique de quelqu’un qui décide de s’éloigner des vices et de diriger ses pas vers Dieu. Par conséquent, le chapitre 72 de la Règle, sur le bon zèle ou l’amour plus ardent, offre des critères supplémentaires pour vérifier le don de sa vie et sa croissance dans la vie divine.

En bref, les critères du bon zèle peuvent être présentés comme suit :

– se respecter les uns les autres (honneur) ;
– se soutenir mutuellement (patience) ;
– s’obéir mutuellement (obéissance) ;
– renoncer à soi-même, pas à son voisin ! (abnégation-oblation) ;
– s’aimer (fraternité, sororité) ;
– craindre Dieu avec amour (début de la sagesse) ;
– aimer l’abbé / cela avec une affection sincère (filiation) ;
– ne rien préférer au Fils unique ! (Christocentrisme).

Commentaire pastoral : Un novice qui ne brûle pas, au moins parfois, d’un zèle ardent même s’il est un peu excessif, court le risque de devenir un médiocre profès solennel. La sagesse populaire pourrait traduire ainsi ce texte de la Règle : un nouveau balai balaye bien et un vieil âne « n’arrive pas à trotter ».


Conclusion

Il est évident que ces critères, en particulier le critère du bon zèle, ont une valeur, non seulement pour l’entrée dans la vie monastique et la persévérance, mais aussi pour le passage du moine et de la moniale dans la vie éternelle.

La doctrine du Patriarche, en raison de sa base évangélique, conserve toute sa valeur. L’enseignement de saint Benoît exposé ci-dessus doit être pris en compte et retraduit pour les circonstances du monde d’aujourd’hui. La manière dont ses principes sont incarnés peut changer et s’enrichir.

 

[1] Intervention à la session des formateurs de l’ABECCA (2019).