Voyages au Viêt Nam
Mai-juillet 2016

Père Jean-Pierre Longeat, Président de l’AIM

 

paysagevietnamEn cette année, un accent particulier du travail de l’AIM porte sur le Viêt Nam. Au mois de mai, je suis allé dans le Nord de ce pays, à Hanoï, et au mois de juillet, à Ho Chi Minh Ville (Saïgon) et ses environs. J’ai visité au cours de ces deux périples une douzaine de monastères.

Le catholicisme est présent au Viêt Nam depuis le XVIIe siècle. Sur 92 000 000 d’habitants, 5 658 000 sont catholiques, soit près de 7 % de la population sur un territoire dont la superficie est deux fois moins grande que celle de la France. Il y a vingt-six diocèses, répartis en trois provinces ecclésiastiques.

Aux sources des croyances et des idées religieuses

Mais du point de vue religieux, le Viêt Nam est surtout un carrefour, une charnière importante entre le monde chinois et le monde indien. De tout temps, ce sont les forces morales et spirituelles qui ont soutenu ce peuple au cours de sa tragique histoire. Celles-ci puisent leurs sources dans le bouddhisme, le confucianisme et le taoïsme qui imprègnent toujours pensée, mœurs et coutumes. Le bouddhisme ne représente que 10 % de la population mais le confucianisme imprègne l’esprit familial et le culte des ancêtres est pratiqué d’une manière ordinaire dans tout le pays.
Au Viêt Nam, l’image de la pagode est plus que familière. Le mot pagode désigne un lieu où se trouve une relique d’un sage ; c’est aussi un lieu de culte pour les croyants de la religion bouddhiste prenant l’aspect d’une tour de plusieurs étages, circulaire, octogonale ou carrée. Habituellement, le lieu est occupé et animé par une communauté de moines ou de moniales bouddhistes.
Le communisme est encore très présent et actif dans le pays et plus encore au Nord. Les minorités religieuses restent sous contrôle même si l’étau s’est nettement desserré par rapport aux décennies passées.

 

Visite au Nord Viêt Nam

Il n’y a qu’un seul monastère dans le Nord ; c’est l’abbaye de Châu Son, dans la région de Ninh Binh, au sud d’Hanoï. Il y a là une communauté de l’ordre cistercien appartenant à la congrégation locale de la Sainte-Famille.

Des contacts avec le clergé du diocèse d’Hanoï m’ont permis de mieux percevoir le contexte. À Hanoï, il y a quelques cent cinquante prêtres en fonction et au séminaire interdiocésain, il y a trois cents séminaristes !

L’abbaye de Châu Son

ChauSonAprès avoir visité quelques aspects de la ville, je me rends donc au monastère de Châu Son à cent vingt kilomètres d’Hanoï. La personne qui m’y conduit est un homme d’une quarantaine d’années appartenant à la paroisse de la cathédrale et qui tient une boutique de vêtements liturgiques.

Pour arriver au monastère, il faut traverser une région de forêts et de paysages légèrement montagneux. Après deux heures et demie de voyage, nous arrivons devant l’entrée du monastère. Châu Son signifie « Montagne de la perle » en rapport avec la colline voisine qui est un but de pèlerinage pour les populations alentour. Fondée en 1936, l’abbaye a survécu aux vicissitudes des deux guerres du Viêtnam.

Il y a eu ici jusqu’à deux cents moines, avec 2000 catholiques installés aux alentours. Après les accords de Genève (1954) un seul moine est resté, surveillant l’ensemble des lieux. Il est décédé en 1998, âgé de quatre-cingt-cinq ans. Les autres moines ont fui et fondé Châu Son Sud dans le Sud Viêt Nam. Après la chute du mur de Berlin, quelques vocations se sont présentées ; un renouveau s’est manifesté de manière plus massive à partir des années 2000 comme dans les autres monastères du Sud et du Centre. Châu Son Nord est le monastère qui a actuellement le plus de vocations dans la congrégation cistercienne de la Sainte-Famille. La communauté compte maintenant cent cinquante moines dont seulement vingt-cinq profès solennels. Les autres frères sont soit profès temporaires, soit novices ou aspirants ; seulement une centaine de moines vivent sur place ; les cinquante autres sont absents pour la formation ou des raisons « pastorales ».

L’immense abbatiale a été construite entre 1939 et 1945, avec des briques fabriquées sur place. Les quatre grandes surfaces d’eau carrées entourant le monastère ont été constitués par les excavations provoquées pour recueillir l’argile nécessaire à la fabrication des briques. Actuellement se sont des étangs utilisés pour l’élevage de poissons.

Le supérieur du monastère est le père Dominique Savio. Il parle bien le français ayant fait quatre ans de théologie à Toulouse. Les moines ont agrandi le monastère qui était déjà très vaste. Les galeries du rez-de-chaussée sont impressionnantes : deux étages les surmontent.  Actuellement les moines construisent un nouveau bâtiment pour accueillir les candidats à la vie monastique.
Leur travail consiste en la fabrication de bouteilles et de bidons d’eau, en maraîchage, plantation de riz, élevage de porcs, de poulets et de poissons ; fabrication de bougies liturgiques, de rosaires en bois et de statues religieuses. Ce sont de bons moyens de ressources pour la vie ordinaire du monastère. Les week-ends, des cars entiers arrivent de Hanoï avec des visiteurs ou des retraitants.
Une messe est régulièrement célébrée dans la grotte de la colline voisine, assez difficile d’accès, abritant une grande statue de la Sainte Vierge de Lourdes. Outre la visite du monastère, la participation à la vie de la communauté et une rencontre avec les moines, je parle longuement avec Mgr Joseph, l’ancien archevêque d’Hanoï, en résidence au monastère après qu’il ait été retiré de son siège épiscopal. Il me dit combien ici l’essentiel consiste en la formation des jeunes. Il faut trouver des moyens supplémentaires pour bien l’assurer d’autant plus que le nombre de jeunes moines en formation est considérable.

Les offices se déroulent dans la grande église avec beaucoup de soin. Le temps de rencontre avec la communauté fut un moment particulièrement intéressant. Les questions fusaient de toutes parts. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la largeur de ce questionnement et son assez grande liberté.

L’une des grandes difficultés de cette communauté est finalement d’arriver à trouver une occupation pour tous et d’assurer l’encadrement de l’ensemble de la vie du monastère, tant du point de vue humain que matériel et spirituel. Il serait important que cette communauté soit visitée régulièrement par des moines venant d’autres parties du pays ou de l’étranger pour que le point de vue des moines puisse être constamment enrichi.

De retour à Hanoï, je rencontre à nouveau des prêtres et des chrétiens du diocèse ainsi que l’archevêque lui-même. Cet homme âgé (il a actuellement soixante-dix-huit ans) est d’une grande simplicité avec un regard limpide plein de vitalité et une bonté irrésistible. Il m’expliqua qu’il venait du Sud et qu’il lui avait fallu du temps pour s’habituer à la mentalité du Nord si différente de celle de sa région. Il fut nommé après la mise à l’écart de Mgr Joseph et très vite créé cardinal. Nous abordâmes de nombreux sujets avec une grande confiance. Au bout d’un moment, il m’interrogea sur le motif de ma venue au Viêt Nam et comme je lui parlais de ma visite au monastère de Châu Son dans le cadre de l’AIM, il fit mention d’une jeune fondation de Thien An dans son diocèse : Hoa Binh. Je lui dis ma surprise car je n’avais jamais entendu parler de celle-ci. Il décrocha aussitôt son téléphone et me mit en contact avec le prieur pour une visite improvisée de cette petite communauté.

 

HoaBinhVisite du monastère de Hoa Binh

Au lendemain de la fête de Pentecôte où j’ai présidé la messe à la cathédrale pour la communauté francophone, je retrouve le prieur de Hoa Binh pour partir vers son monastère.

Après deux heures de route, nous arrivons dans une ère montagneuse et la voiture s’engage sur des routes de plus en plus étroites. Une église apparaît. C’est celle du village où se tient le prieuré. Nous franchissons un simple portail ; la voiture se gare le long d’un bâtiment allongé et relativement modeste. Un frère apparaît pour nous accueillir. Nous entrons dans la maison, saluons des personnes au travail dans la cuisine et prenons le thé. La fondation s’est ouverte il y a cinq ans. Le père François a été envoyé en reconnaissance par le Père Abbé de Thien An. Puis trois autres frères sont venus deux ans après pour l’aider à mettre les choses en place. Tout est encore très simple même si les projets ne manquent pas et que les plans sont déjà très précis. Nous visitons le domaine. La propriété s’étend sur cinq hectares. Mais elle pourrait s’accroître. Les moines pratiquent plusieurs types de cultures dont le rendement est assez bon. Les champs sont bien entretenus. Le terrain est entouré d’un mur de clôture de bonne proportion.

L’avenir semble positivement ouvert pour cet embryon. Je regrette de ne pouvoir rester plus longtemps dans ce lieu porteur.

Le bilan de ce voyage est très positif. Les contacts ont été fraternels et approfondis. Le désir monastique des uns et des autres est bien réel. Il demande un suivi de formation et une bonne possibilité d’encadrement. L’AIM peut apporter son concours en ce sens. L’Église du Viêt Nam Nord cherche à se libérer et à se développer. Les soutiens sont bienvenus. Un discernement est nécessaire.

 

Juillet 2016, Viêt Nam Sud

Au mois de juillet 2016, me voilà reparti pour le Viêt Nam. Mais cette fois, ce sera vers le sud. Je fais le voyage accompagné du père Minh. C’est un prêtre d’origine vietnamienne. Il est en France depuis trente-sept ans ; il est incardiné dans le diocèse de Poitiers. Ayant gardé contact avec son pays d’une manière approfondie, et exercé des responsabilités en France pour l’accompagnement des séminaristes, religieux, religieuses et prêtres vietnamiens, il sera pour moi un guide précieux afin de mieux comprendre ce qui est en jeu dans les rencontres que j’aurai l’occasion de vivre.

Arrivés à Ho Chi Minh Ville (Saïgon) nous nous rendons aussitôt en voiture au monastère de Thu Duc à quelques quinze kilomètres. Imposante communauté de quelques quatre-vingt sœurs dont de nombreuses postulantes et novices (autour d’une trentaine). Toute la liturgie est chantée en vietnamien, bien sûr. L’office est beau, l’accueil est fraternel, les repas sont très abondants avec des préparations exotiques de toutes sortes.

ThuDucLe monastère s’étend sur deux hectares. L’aménagement est remarquable, tout est tenu avec beaucoup de soin. L’atmosphère est silencieuse et en même temps les contacts sont simples et joyeux. Les sœurs produisent des hosties pour deux diocèses, dont celui de Saïgon, et des ornements liturgiques. La cuisine est rationnellement aménagée. Les dortoirs des novices et postulantes sont très simples avec des lits simplement recouverts d’une natte. Chaque sœur bénéficie d’un box rudimentaire. Chapitre, espace de réunions communautaires en plein air, hôtellerie, ateliers, tout est bien pensé. Nous sommes là dans un monastère aéré dont on sent qu’il laisse passer la vitalité de l’Évangile et qu’il tente d’interpréter selon un usage adapté au Viêt Nam la règle de saint Benoît.

Je rencontre la communauté. L’entretien est vraiment simple et beau. Les sœurs posent de nombreuses questions avec une grande profondeur spirituelle. L’intérêt porte surtout sur l’expérience concrète de la vie monastique : qu’est-ce qui est le plus important, le plus difficile, le plus beau ?

Pas très loin de Thu Duc, de l’autre côté de Saïgon, se trouve le monastère de Thien Phuoc. Je pars le visiter un matin après les Laudes (à 4 heures 30), la messe qui suit et le petit-déjeuner. Ce monastère appartient à la congrégation de Subiaco. Nous sommes reçus par le prieur administrateur et le sous-prieur ainsi qu’un jeune frère qui parle un excellent français. Là aussi, nous sommes frappés par l’ampleur des bâtiments sur une propriété relativement peu étendue, simplement quelques hectares. Après les congratulations d’usage, nous visitons le domaine sur lequel se trouvent une importante fabrique de café, deux étangs poissonniers, des plantations diverses et un élevage de bœufs, de cochons, ainsi qu’une basse-cour. Au détour de la visite, nous croisons deux singes qui nous font la fête.

ThienPhuocLes frères sont au nombre d’une centaine et construisent un bâtiment supplémentaire. Celui-ci est commencé depuis deux ans mais les fonds manquent pour continuer. Ce déploiement a été très rapide, comme partout ailleurs. Il se fait sentir surtout depuis les années 2000. Et comme en toute période d’efflorescence, il est important de ne pas perdre de vue que le sens de la vie ne se trouve pas dans le déploiement des forces mais dans l’approfondissement des racines.

Dans l’après-midi, une rencontre est prévue avec les jeunes profès et professes bénédictins du Viêt Nam réunis au monastère de Thu Duc. C’est un très beau moment d’échange avec de nombreuses questions sur l’expérience de la vie monastique.

Le dimanche 17 juillet, après la messe du matin et le petit-déjeuner, nous partons pour une expédition de cinq heures de route au nord de Ho Chi Minh pour rejoindre dans les montagnes la fondation de Loc Nam, du monastère de Thu Duc. Le petit bus est rempli de jeunes sœurs qui ont participé à la session de Thu Duc et qui reviennent dans leur communauté à Loc Nam. En arrivant sur le lieu, nous découvrons un paysage fabuleux au bord d’un large cours d’eau avec une abondante végétation et toutes sortes d’animaux aquatiques dont de nombreux canards très bruyants ! Le monastère a été fondé il y a dix-sept ans : il y a là une quarantaine de sœurs. L’AIM a beaucoup aidé cette communauté. Dès le premier soir a lieu une brève rencontre avec la communauté.

Le lendemain nous passons la matinée à visiter les lieux. Du fait du cours d’eau abondant tout autour des bâtiments, il y a malheureusement de nombreux glissements de terrain. La communauté a déjà fait construire plusieurs renforts mais cela ne suffit pas. Elle est en train de faire combler une partie de la rivière par d’immenses blocs de pierre maniés avec une pelleteuse imposante. Pour corser la situation, les sœurs ont construit un nouveau bâtiment de deux étages en plus de ceux qui existent déjà.

LocNamLes sœurs utilisent encore une partie des premiers bâtiments qui sont très rudimentaires. C’est le cas par exemple de la cuisine et du réfectoire. L’hôtellerie consiste en de petites maisons dispersées sur la propriété au-dessus du cours d’eau, sur les pentes de la colline. Cela donne un aspect charmant mais peu pratique d’entretien.

La communauté est bien intégrée maintenant dans la région. Elle peut accueillir chaque jour une centaine de laïcs à la messe communautaire présidée par le curé de la paroisse. Il y a 400 ou 500 personnes le dimanche et cela peut aller à plus de 1000 personnes les jours de Noël ou de Pâques. On compte aussi dans la paroisse de nombreux catéchumènes et des baptêmes. Les sœurs aident à l’apprentissage des chants notamment avec la chorale paroissiale.

À l’occasion d’un entretien avec la prieure de Loc Nam, Mère Agnès, je relève quelques points :

– À la question « Qu’est-ce qui vous semble le plus utile aujourd’hui ? » dans la collaboration avec les autres monastères dans le monde, Mère Agnès répond sans hésitation : « de prier les uns pour les autres ».
– « Qu’est-ce qui est le plus difficile dans la vie monastique au Viêt Nam, aujourd’hui ? », - « C’est la confrontation à la vie moderne qui modifie complètement les mentalités ».
– Les supérieur(es) monastiques du Viêt Nam se réunissent tous les deux ans pendant deux jours et abordent ensemble des thèmes qui leur sont communs. Ces réunions sont très suivies.
– La formation s’opère avec la mise en place de quelques moyens comme des sessions inter-monastères pour les formateurs et pour les jeunes. Le recours à des intervenants extérieurs est nécessaire.

Dans l’après-midi, nous avons une rencontre avec l’ensemble de la communauté pour un partage sur le sens de la vie monastique. Partage d’expérience, enrichissement mutuel.

Je m’habitue peu à peu au contexte et les nuits sont meilleures. La messe est toujours célébrée très tôt, après les Laudes qui elles-mêmes débutent à 4 heures.

Ce séjour à Loc Nam après celui de Thu Duc aura été particulièrement marquant. Nous avons pu nous rendre compte à quel point les catholiques du Viêt Nam sont assoiffés de vie spirituelle. Ils accordent une grande importance à la prière personnelle mais aussi à la dimension communautaire dans le prolongement de l’expérience familiale. Cette dernière est vraiment fondamentale au Viêt Nam. Elle s’enracine dans une sagesse ancestrale. Même si la vie actuelle risque de plus en plus de la malmener, elle reste malgré tout une référence à laquelle tous les esprits sont encore fortement attachés.

En début d’après-midi, le frère Vincent Liem (Doanh), de Thien Binh, vient nous chercher pour nous accompagner dans la propriété dont il est le responsable et qui appartient à son monastère. C’est un lieu de quinze hectares appelé Thien Loc sur lequel trois moines exploitent les terres en vue de procurer quelques ressources supplémentaires à leur maison-mère et aussi de préparer l’avenir d’une éventuelle fondation. Ce lieu a été fondé à l’initiative de Thien An. Finalement presque tous les monastères d’hommes au Viêt Nam ont ce genre d’initiatives.

Je suis impressionné par la simplicité des lieux et même leur pauvreté, et surpris cependant que les bâtiments pour ces trois moines soient déjà relativement importants. Après avoir bu un excellent jus d’avocat, je reprends la voiture en direction de Thien Binh qui se situe à trois heures et demie de route. Nous arrivons vers 17 heures 30 et nous sommes attendus par le Père Prieur Philippe Minh Vu Ngoc Tuy et le Visiteur de la province vietnamienne de la congrégation de Subiaco, le père André Quang. Je suis heureux de les retrouver. Je les ai en effet déjà rencontrés en France. Ils étaient l’un et l’autre étudiants à l’abbaye de la Pierre-Qui-Vire.

ThienBinhLe lendemain matin nous visitons le monastère. La propriété s’étend sur vingt-trois hectares. Une partie de terrain reste disponible pour un éventuel studium monastique destiné aux monastères du pays. Ce parcours d’études serait d’abord organisé pour les moines. Il pourrait ensuite être étendu aux moniales. Mais pour différentes raisons, cela reste encore à l’état de projet.
Nous poursuivons la visite par les plantations, les bassins de poissons, la ferme et le dispensaire. Le dispensaire est un service pour les populations locales. Il utilise les médecines traditionnelles de manière assez élaborée ; on y pratique l’acupuncture et les massages de toutes sortes. Les personnes qui s’y présentent sont nombreuses.

Je suis très impressionné par la qualité de la vie dans ce monastère tant pour ce qui est de la prière, que du travail ou de l’accueil ainsi que de l’attention aux populations environnantes.

Après deux journées passés à Thien Binh, où j’ai rencontré longuement le Père Prieur, le Père Visiteur et l’ensemble de la communauté, nous partons en début de matinée vers le monastère de Vinh Phuoc, de la congrégation cistercienne de la Sainte-Famille. Il y a là deux anciennes étudiantes du studium de Vanves.

Vinh PhuocAccueilLe monastère est bien installé, spacieux et confortable. Les bâtiments sont harmonieux. Dans la matinée, nous visitons les différentes parties de ce grand ensemble. Un peu de cultures, un peu d’élevage, un atelier d’hosties et de paramentique ; des étangs pour l’élevage de poissons. Des jardins d’agrément pour l’accueil (les groupes sont nombreux) ; des lieux de dévotion tel un petit sanctuaire dédié à la Vierge Marie ; un grand chemin de Croix dans le parc d’entrée, etc.

Dans l’après-midi, je rencontre les sœurs pour un entretien libre. Elles sont plus d’une centaine et bien sûr, la plupart très jeunes. Les questions fusent toujours un peu sur les mêmes thèmes. L’intérêt est soutenu.

Le lendemain, je rencontre les novices à 6 heures du matin pour un entretien sur la formation. Les questions sont profondes. La relation est bien vivante. Je suis vraiment surpris de voir la qualité de ces jeunes. Ce sont des filles qui habituellement ont un niveau d’études secondaires ou universitaires. Elles savent bien ce qu’elles veulent et plusieurs l’expriment avec conviction. Au-delà des formes de politesse extérieures et de convention sociale qui sont profondément liées à la culture du pays, il y a visiblement une profondeur qui trouve ses racines dans les meurtrissures d’un pays ravagé par les combats politiques et qui a dû mettre en œuvre des moyens pour survivre en plaisantant de tout pour éviter de sombrer dans le désespoir. Les générations actuelles n’ont pas connu cette époque, mais elles en ont hérité et la pression des instances publiques est toujours bien présente.

Les moniales se mettent en peine pour nous offrir des mets variés et délicieux, caractéristiques bien sûr de l’art culinaire vietnamien. Même si je ne suis guère instruit en ce domaine, j’apprécie la variété, la surprise, la préparation, l’inventivité des plats toujours très digestes par ailleurs.

L’après-midi, nous partons en voiture vers Saïgon pour y rejoindre le groupe des quarante jeunes professes de Vinh Phuoc qui suivent la session d’été à l’École de théologie. Cette session dure trois semaines chaque année et s’adresse à diverses congrégations religieuses. Les quarante jeunes sœurs logent dans une maison appartenant au monastère de Vinh Phuoc. L’AIM a largement contribué à l’aménagement de ce lieu. Les sœurs couchent et mangent dans un espace bien réduit pour leur nombre. Elles dorment à même le sol sur des nattes, les unes à côté des autres. Durant l’année scolaire, la maison est occupée par une quinzaine de sœurs professes perpétuelles qui suivent la formation philosophique et théologique à l’École de théologie de Saïgon.

Elles posent toutes sortes de questions assez approfondies ; la Mère Abbesse raconte l’histoire de cette maison qui ne fut pas très facile à acquérir et qu’il faudrait agrandir. Puis, nous chantons les vêpres et dînons sur place. Après quoi, nous reprenons la voiture pour rentrer au monastère.

Le lendemain, durant le petit-déjeuner, la Mère Abbesse (qui a reçu la bénédiction abbatiale le 14 août de cette année 2016) nous raconte les débuts héroïques de son monastère aux temps de la persécution. Elle rapporte de nombreuses anecdotes qui manifestent la véritable nature du tempérament national et la relation profonde qu’entretiennent les catholiques à la foi de leur baptême. Il y a vraiment de quoi se sentir tout petit.

PhuocLiEglisePuis, nous voici en direction du monastère de Phuoc Ly, de la congrégation cistercienne de la Sainte-Famille. Nous arrivons après deux heures de voyage. Nous franchissons la porte d’entrée d’un monastère qui a l’air très grand. Nous sommes logés en clôture. Je croise plusieurs frères qui parlent un peu le français. Le Père Abbé est absent, il se trouve actuellement en Allemagne.

La rencontre de la communauté a lieu dans l’après-midi. Ce sont surtout les frères les plus anciens qui prennent la parole. Plusieurs parlent en français.

En ce dimanche 24 juillet, la congrégation cistercienne de la Sainte-Famille fête le quatre-vingt dix-huitième anniversaire de sa fondation. C’est une journée de fête. La messe est solennelle, elle est célébrée à 5 heures. Il y a une centaine de personnes laïques qui participent à cette eucharistie. Après le petit-déjeuner, comme c’est jour de fête, les moines jouent au football et au volley-ball, durant une partie de la journée.

L’après-midi, nous visitons les bâtiments qui sont très étendus. La ferme est impressionnante avec ses vaches, ses 500 cochons (il y en a eu jusqu’à 2000 !), ses poulets et ses cultures diverses. Tout demande un gros entretien. Le monastère cependant arrive à subvenir à son quotidien par ses propres moyens. Il faut cependant des ressources venant de donateurs pour les plus gros frais. Je visite aussi les terrains extérieurs au monastère. Il y a là plusieurs hectares de cultures, des étangs, des rizières et au milieu de tout cela, un sanctuaire à la Vierge où viennent de nombreux pèlerins.

Nous rentrons pour les vêpres. Après le dîner, je rencontre le père Vincent, responsable de la formation pour les jeunes. Il me dit tout ce qu’il porte comme soucis pour cette formation. Nous pourrons rester en contact.

Le lendemain, deux frères de Phuoc Son, congrégation cistercienne de la Sainte-Famille, viennent nous chercher pour nous conduire dans leur monastère après le petit-déjeuner. Nous y sommes en un peu moins d’une heure. Nous arrivons dans la cour centrale. Le père Jean de la Croix en est l’abbé. Il nous attend devant les bâtiments. Je suis heureux de le retrouver. Il était présent à Paris, à l’abbaye de la Source, quand j’exerçais dans ce monastère la charge d’administrateur pour réorganiser cette maison en lieu d’accueil pour les moines étrangers venant faire des études à Paris. Nous nous sommes ainsi côtoyés durant plusieurs années.

PhuocSonNous logeons à l’hôtellerie et bientôt, nous rejoignons l’office de sexte à l’Église, puis partageons le déjeuner de la communauté. Dans l’après-midi, nous rencontrons l’ensemble de la communauté et je tente de mettre en œuvre une nouvelle manière de faire pour un dialogue plus authentique : c’est moi qui pose des questions sur la vocation des uns et des autres, leurs parcours, etc. Le résultat est spectaculaire. Les moines sont intarissables ; ils parlent de leur expérience, de l’évolution de la vie monastique dans leur pays, des raisons de l’abondance des vocations, etc. Finalement je me rends compte que nous avons à faire à des jeunes qui le sont un peu moins qu’ils n’apparaissent. Ils semblent avoir vingt-cinq ans quand ils en ont plutôt trente-cinq. Certains ont eu des expériences très riches avant leur entrée. Il faudrait rester longtemps et vraiment écouter chacun pour se faire une idée plus exacte de ce que vivent les membres de ces communautés dans le contexte actuel. Le père Jean de la Croix est présent à la rencontre ; ses interventions sont très enrichissantes. Devant l’intérêt que présente cet échange, nous le prolongeons en une deuxième partie après une petite pause, puis nous nous rendons aux vêpres. Je rencontre le père Jean de la Croix à deux reprises et nous pouvons approfondir plusieurs points.

Le 26 juillet, nous visitons les différentes plantations du monastère alentour ainsi que la ferme avec son élevage de vaches. Nous voyons aussi le chantier relativement important pour un bac de production d’un produit alimentaire typiquement vietnamien. Les moines sont au nombre d’une trentaine à s’activer sur le chantier. L’un est aux commandes d’une pelleteuse, les autres transportent des brouettées de béton ! Impressionnant spectacle.

PhuocThienNous rejoignons ensuite le monastère des cisterciennes de Phuoc Thiên. C’est le monastère féminin voisin de celui de Phuoc Son. Les sœurs sont une trentaine (alors que les moines sont près de deux cents). Elles nous accueillent avec beaucoup de fraternité. Leur monastère est assez simple, à taille humaine, très bien conçu. Nous rencontrons la communauté selon la même pédagogie que celle employée à Phuoc Son ; là aussi, le dialogue est très fort. Plusieurs sœurs nous disent avoir été religieuses apostoliques avant d’entrer au monastère. Nous participons à l’office de sexte ; nous déjeunons au réfectoire des sœurs dans une joyeuse ambiance.

Nous repartons dans l’après-midi vers le monastère de Thien Binh dans lequel nous sommes passés trop rapidement et qui, pourtant, nous a beaucoup marqués. Nous y arrivons donc dans l’après-midi et sommes heureux d’y retrouver le Père Prieur Philippe, le père André et les autres frères.

Après les vêpres et le repas, une rencontre est organisée avec la communauté selon notre nouvelle méthode. Le dialogue est très riche. Nous percevons mieux les enjeux d’une vie monastique dans le contexte d’un tel pays.

Le mercredi 27 juillet, le père Philippe nous convie ensuite à visiter une pagode bouddhiste. Elle se situe à vingt minutes de là. Elle rassemble un important groupe de moines bouddhistes (plus de deux cents). Il semble que le succès des moines bouddhistes soit important. Ils ont une mission d’éducation : ils reçoivent en effet de nombreux jeunes dont ils assurent la scolarisation et l’apprentissage de la sagesse bouddhiste.

Après ce bref séjour à Thien Binh, je retourne à Thu Duc, mon point de départ ; je rencontre la prieure ainsi qu’une autre sœur dans la matinée. Après un tel voyage, nous avons beaucoup de choses à échanger !

Nous dressons avec le père Minh une espèce de bilan de ce voyage monastique :

– Le Viêt Nam vit actuellement son ère des trente glorieuses dont finalement l’Église tire profit. Et ceci malgré des problèmes internes, notamment l’exode rural, l’urbanisation et quelques autres liés à l’époque ou au contexte. L’Église du Viêt Nam a encore beaucoup de ressources (pas de baisse de la pratique religieuse depuis très longtemps). Même avec l’évolution des mœurs, il y a vraiment un avenir de l’Église pour un grand nombre d’années encore.

– Dans ce contexte de développement, la question de la formation est majeure. Il s’agit de former les formateurs. Une coordination plus grande entre les ordres monastiques s’impose. Il ne faudrait pas que chaque communauté se débrouille par elle-même. Il est préférable de favoriser la formation sur place avec des solutions partagées pour ce qui est de la formation proprement monastique. Pour les études théologiques, l’Institut catholique du Viêt Nam (à Ho Chi Minh) ouvre ses portes cette année ; pourquoi ne pas en profiter ?

– Comment permettre à ces communautés d’avoir une plus grande confiance en soi sans recourir à l’autorité d’une « puissance intellectuelle étrangère » ? Il faut pouvoir tenir compte des richesses sur place et nourrir un développement propre de l’Église, et donc aussi d’un monachisme local.

– Beaucoup de chrétiens viennent du Nord – et donc aussi des moines et des moniales ; il peut y avoir un déséquilibre dans les communautés. Ceci n’est pas nouveau. En 1954, lorsque les diocèses du Nord se réfugiaient au Sud, il y avait la même concurrence régionale. Il serait important d’encourager des projets qui favorisent le Nord ainsi peut-être que le grand Sud dans le Delta.

– Il y a un fond religieux dans l’âme vietnamienne. Le communisme n’a pas vraiment réussi à imposer son idéologie. Comment aider les jeunes à un approfondissement spirituel ? On peut remarquer parfois chez les moines surtout un intérêt tout culturel pour le phénomène d’ascension sociale que peut permettre la vie religieuse ; il en va de même pour le sacerdoce. Cela demande un accompagnement et un discernement sérieux.

– Le sentiment qui ressort pour un témoin extérieur est celui d’une Église comme aussi d’une société en plein chantier sous différentes formes, aussi bien extérieures que dans le domaine de la construction intérieure. Il est nécessaire dans les communautés d’équilibrer constamment l’aspect du développement personnel (qui va moins de soi dans la culture vietnamienne) et de la cohérence communautaire (que la culture vietnamienne intègre sur la base de l’expérience familiale mais qui, parfois, se révèle trop pressant).

Au soir de ce 27 juillet, je repars pour la France. Certes ces deux semaines et demie ne seront pas suffisantes pour me donner une vue claire des réalités monastiques qui se vivent ici, mais au moins, l’échange a été enrichi de contacts concrets et d’expériences qui vont bien au-delà de tout ce que l’on peut en dire lorsqu’on voit les réalités à partir seulement de l’Europe.

 

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