Père Bernardo Bonowitz, ocso,
abbé de l’abbaye Nossa Senhora do Novo Mundo (Brésil)

La vie monastique aujourd’hui :
une communion à la lumière de la Parole de Dieu

 

Dom Bernardo Bonowitz est un moine trappiste qui est l’auteur de nombreux articles et livres et dont l’audience dépasse largement son monastère et le pays du Brésil. D’ailleurs, dom Bernardo est originaire de Biélorussie. Il propose ici un enracinement de la vie monastique dans son rapport à la Parole de Dieu. Cette approche ne doit pas se lire simplement mais surtout être mise en œuvre. Il y a là une belle voie de salut pour nos monastères quels que soient le nombre de membres, la situation, l’histoire et les personnalités de ceux qui forment la communauté.

 

BonowitzQuand on m’a demandé, il y a trente ans, de devenir maître des novices, j’ai accepté à une condition, celle d’être dispensé de l’enseignement de la Règle. C’était pour moi un texte que je trouvais totalement dépourvu de cette spiritualité monastique à laquelle mon âme aspirait ardemment. Un mois plus tard, à l’occasion de la visite canonique régulière, le Père Immédiat me dit que je ne pouvais continuer à être maître des novices qu’à la condition d’accepter d’enseigner la Règle. « L’enseignement de la Règle fait partie de la tâche du Père Maître. » Depuis lors, j’ai passé avec reconnaissance ces trente dernières années à chercher mon chemin dans la Règle et, comme un Thésée sans sa pelote de ficelle, je ne peux ni ne veux trouver la porte de sortie. Tout cela pour dire que la réflexion de ce matin sera faite dans le contexte de la Règle.

Le prologue de la Règle annonce à l’homme la grande tâche de sa vie : revenir à Dieu dont il s’était éloigné. Au cours de son existence unique, non répétable, et donc sans possibilité d’une seconde chance, il doit passer d’un état d’éloignement à celui d’intimité, jusqu’à ce qu’il parvienne à la tente du Seigneur, sur la sainte montagne, dans son royaume, à la vie éternelle.

Vouloir enlever cet impératif de la Règle, c’est la priver de son dynamisme et de sa signification, c’est comme l’attacher par une agrafe et laisser s’échapper complètement son contenu, de sorte que la Règle ne signifie plus rien. Saint Benoît, comme un tendre père, nous rappelle fréquemment tout le long de la Règle ce labeur fondamental de notre existence, et cela plus particulièrement au moyen de certains instruments des bonnes œuvres plus particulièrement efficaces comme ceux-ci : « Vivre dans la crainte du jour du jugement ; avoir la peur de l’enfer » (j’apprécie ces deux recommandations en raison de leur inflexibilité semblable au granite. Votre préférence sera peut être différente).

 

I. Communion

Mais comment parcourir la distance qui nous sépare de Dieu et rejoindre son intimité ? Saint Benoît offre une série de réponses complémentaires : au moyen du labeur de l’obéissance, ou grâce à la croissance dans la foi et les bonnes œuvres, au moyen de l’élévation sur l’échelle de l’humilité, grâce à l’acceptation et à la persévérance dans les dura et aspera. Vers la fin de sa Règle, il donne une autre réponse, devenue pour moi de plus en plus précieuse : au moyen du « bon zèle qui sépare du mal et conduit à Dieu et à la vie éternelle ». Ce chapitre 72, qui nous est bien familier, concerne l’engagement continuel et toujours plus spontané des moines qui veulent faire de la communauté monastique un authentique lieu de communion, un lieu d’échange où l’amour mutuel soit humblement mis en pratique : entre chacun des moines dans leur rapports réciproques et quotidiens, où l’amour devient affectus et prévaut dans la communauté, entre chaque moine et son abbé, entre la communauté et le Christ. Ce travail quotidien avec le fruit qui en découle constituent l’opus Dei monastique ; son accomplissement fidèle fait partie de l’engagement à « être conduits tous ensemble par le Christ à la vie éternelle ». Comme le père de Lubac l’a établi au début de son ouvrage « Catholicisme », de même que la rupture de notre relation avec Dieu par le péché originel est inséparablement liée à la rupture de nos relations avec nos semblables, de même la restauration de nos relations respectives est inséparable de la restauration de notre relation personnelle avec Dieu. Pour tous ceux qui désirent revenir vers Dieu et parvenir à la vie éternelle, vivre et demeurer en communion est la voie nécessaire pour achever ce but.

La Règle cherche à renforcer cette communion soit explicitement, soit implicitement, et cela de multiples façons. Malheureusement, nous avons pendant longtemps considéré nombre de ces « stimuli » comme de simples détails d’organisation ou de simples conseils pour croître dans la perfection. Ainsi je réalise qu’une chose aussi simple que l’injonction d’observer la ponctualité pour se rendre à l’office divin n’est pas en premier lieu une question de bon ordre ou de croissance dans la maîtrise de soi-même, mais plutôt un moyen en vue de la création d’un climat spirituel dans lequel nous puissions glorifier d’une seule voix Dieu, le Père de Notre Seigneur Jésus Christ (Rm 15, 6) – en vue de sa gloire, très certainement, mais aussi pour notre propre et tranquille expérience de communauté de louange. « La distribution des biens selon les besoins de chacun » n’est pas une résolution à la Salomon de querelles ayant leur source dans la jalousie ou l’avarice, mais un enseignement profond sur la manière de construire une communion joyeuse fondée sur une compréhension et une appréciation mutuelles – compréhension et appréciation de la réalité des besoins de mes frères, qu’ils soient supérieurs ou inférieurs aux miens. Ne pas agir avec colère signifie quelque chose de plus que de grimper d’un échelon sur l’échelle de l’apatheia d’Évagre ; l’accent n’est pas à mettre sur la maîtrise de ma colère personnelle mais plutôt sur le fait que mes efforts pour dompter ma colère, invisibles, inspirés par la paix et (comme par exemple garder un visage paisible, une voix calme, des gestes mesurés) seront une bénédiction pour ma communauté, tout en espérant qu’elle ne se sera pas rendue compte du danger auquel elle a échappé. Certainement, les avertissements sévères de saint Benoît au sujet du murmure ont pour origine sa conviction qu’une quelconque faiblesse en cette matière est le meilleur moyen d’amoindrir, de dissoudre la communion et de verser inconsidérément dans la médisance ou les plaintes.

Si nous faisions plus d’efforts pour mettre en pratique toutes ces recommandations, bien évidemment nous rendrions un vrai service pour la construction de la communauté. Mais ces recommandations n’ont vraiment de sens que si elles sont l’expression de convictions et de désirs profonds quant à la nature et à la vie de nos communautés. Ce sont ces points que nous devons comprendre et tâcher de mettre en œuvre si nous voulons vraiment redonner vie à nos communautés et atteindre le but ultime et transcendant de notre périple.

La première de ces convictions est en rapport avec l’identité, plus exactement l’acceptation librement assumée d’une identité commune. Puisque nous sommes membres d’une communauté monastique, nos identités individuelles ne peuvent être séparées de notre identité commune en tant que koinonia vivante. De même qu’il n’y a pas de ligne en pointillés qui pose la limite entre chaque être humain et Dieu, et qu’il n’existe aucun moyen pour qu’un être humain se sépare lui-même de Dieu sans le désastre d’une désintégration personnelle ou auto-dénaturation, de même les membres d’une communauté monastique participent tous à une même identité unique et collective. Nous ne pouvons pas être moins solidaires dans notre auto-compréhension que le peuple élu de l’Ancienne Alliance, ni être moins unis organiquement que les membres d’une communauté chrétienne quelconque, « un seul corps, un seul esprit ». Véritablement, « il n’est pas bon pour l’homme d’être seul », et la communauté monastique nous a été donnée par Dieu come un remède à notre isolement. Pendant des années, je me suis disputé avec un très cher frère, un ancien dans la communauté, qui, à certaines occasions, lorsqu’il prie pour un moine rajoute toujours : « Pour sa famille et sa communauté ». Ce qui me préoccupe concerne la hiérarchie de ses intercessions. Le monastère est sensé devenir pour nous à la fois notre famille et à la fois notre communauté, notre première référence relationnelle, notre interlocuteur humain le plus important, le lieu qui est devenu indéniablement notre maison, le rassemblement des personnes qui nous sont les plus chères. Vouloir faire une maison permanente avec d’autres personnes jugées insignifiantes n’a aucun sens, et les jeunes d’aujourd’hui – en dépit de toute leur apparente rigidité et de leur formalisme, cherchent intensément une place qui soit leur. C’est ce qui va déterminer leur décision de rester ou de partir.

La seconde conviction indispensable pour la formation d’une communion authentique est que nous nous sentions sérieusement responsables les uns à l’égard des autres. Si la paresse, ou desidia, qui peut nous éloigner de Dieu existe réellement, non moins réellement existe la desidia qui fait obstacle à la sollicitude pastorale que nous devons avoir les uns vis-à-vis des autres. C’est l’expression d’une passivité inacceptable que d’être le témoin de la ruine graduelle de la vocation d’un frère, de sa vie spirituelle, de sa conduite morale ou de sa santé psychologique et de considérer sottement que tout ceci est du ressort de l’abbé. Nous avons pris l’habitude de devenir si libres et dégagés en parlant ou devisant à propos de n’importe quel thème, comment pouvons-nous considérer comme un sujet tabou le grave danger qu’encourt un autre membre du corps auquel nous appartenons ? La médaille officielle du Vatican pour l’année de la miséricorde représente le bon Samaritain. N’oserions-nous pas traverser la route et passer de l’autre côté lorsqu’un de nos frères a été intérieurement ou extérieurement agressé ? De nos jours, pour qu’une communauté monastique vive en esprit de communion, il est indispensable que chaque membre participe à la cura pastoralis, essentiellement à la cura, c’est-à-dire à l’assistance. Il y a bien des années, alors que je venais d’arriver au Brésil, je reçus un coup de téléphone de ma sœur pour me donner des nouvelles sur l’état de mon père. Atteint de la maladie de Parkinson, après avoir appris le diagnostic de son mal, il était rentré dans un état de crise psychologique et prenait des somnifères à haute dose. Je fis donc les préparatifs de voyage pour aller le retrouver, puis passai quelques moments angoissés en prière cherchant à savoir si je devais dire toute la vérité à la communauté avant mon départ en avion. Ma décision fut « oui » : ils sont ma communauté. Ils ont le droit, et c’est même une nécessité pour eux, de savoir que j’ai besoin de leur soutien. Quand je les réunis en chapitre et leur annonçai la nouvelle, la réponse ne fut pas au rendez-vous. Il n’y eut aucune réaction, mis à part un mot d’un ou deux d’entre eux. Je comprends la stupéfaction et l’embarras qu’ils éprouvèrent de leur côté, mais ce moment fut pour moi une révélation du long chemin qu’il restait à parcourir en vue de la communion. Pour saint Bernard (si nous considérons la fréquence de ses citations), presque rien n’est plus important dans une communauté monastique que de « se réjouir avec ceux qui se réjouissent et de pleurer avec ceux qui pleurent ». Et tout cela concrètement, c’est-à-dire de façon audible, palpable. Il doit en être ainsi de la visibilité de la communion fraternelle dans l’assistance mutuelle.

La troisième conviction tourne autour de l’investissement de nos énergies. J’ai lu, il y déjà longtemps, dans une biographie d’Édith Stein, qu’en 1916, au cours de la Première Guerre mondiale, elle a interrompu ses études de doctorat en philosophie afin de pouvoir servir sur le front en tant qu’infirmière. Pourquoi ? « Toutes mes énergies se doivent d’appartenir à la grande entreprise », disait-elle. La marche d’un monastère et ce qu’elle inclut à tous les niveaux, comme par exemple les ateliers, l’office choral, les charges pastorales à l’extérieur, la participation aux urgences médicales, l’explosion d’un scandale, exigent pour être une entreprise réalisable, une communauté de membres qui soient comme autant d’Édith Stein. Lors de mon noviciat, il m’a été dit : « Le monastère demandera tous tes talents et même davantage ». Ici dans le Nouveau Monde, on parle de la loi de conservation des tâches. Que les frères qui se consacrent généreusement à l’accomplissement des myriades d’obligations inhérentes simplement à la marche d’une communauté monastique soient plus ou moins nombreux, le nombre des obligations cependant demeure inchangé. Le problème est simplement de savoir combien il y a d’épaules disponibles et quel est le poids qui devra reposer sur chacune d’elles. Rien ne peut mieux contribuer à la construction et au dynamisme de la communion dans un monastère que l’aptitude des frères à entreprendre des tâches, prévues ou imprévues, à court ou à long terme. Rien ne peut mieux démolir une communion qu’une attitude d’auto-défense de la part des frères quand ils sentent qu’un service pourrait leur être demandé. J’ai ouï dire que dans de nombreuses communautés monastiques, il y a aujourd’hui un peuple de « Thessaloniciens » qui ne participent en aucune façon aux nombreuses responsabilités du monastère. Il est impossible de développer la communion dans un monastère qui abrite une telle classe oisive. En fait, le problème n’est pas seulement le manque de main-d’œuvre ni les charges additionnelles sur les âmes généreuses. Dans une communauté de ce type, personne ne vit en communion, simplement parce que c’est le contraire qui a été accepté comme statu quo.

La quatrième et dernière conviction est l’acceptation de vivre pour le futur de la communauté. Il existe sur ce point un ensemble d’attitudes, d’habitudes, de comportements, d’opinions, de fidélités, de pratiques d’autodiscipline qui constituent un signe prophétique et une promesse de continuité pour la communauté. Nombre d’entre elles se rapportent au contenu de ce que nous avons présenté à propos des trois premières convictions. Un sens irréductible d’appartenance à cette communauté, un amour délicat mais vigilant pour chacun des frères (je me suis rendu compte que de demander cela pour « chaque » frère sans exception n’est pas une exigence exagérée mais plutôt précisément la juste mesure), une disponibilité pour le service dont la communauté a précisément besoin en ce moment : pris ensemble, ces critères constituent une sorte de garantie que la communauté va se développer – se développer certainement de la manière la plus importante en devenant graduellement le Royaume vers lequel elle avance. Cependant, il existe chez certains moines une sorte d’entêtement, un refus de s’engager dans le labeur de la conversion, lequel est partie prenante de la communion, et aussi une répugnance à abandonner ce qui est manifestement ruineux pour l’unité entre frères. Cet entêtement dans l’individualisme apparaît comme le présage d’une communauté qui va vers le déclin et même l’extinction. Par moment, on a l’impression que cette dureté exprime un souhait sous-jacent de disparition de cette communauté. « Mais si vous vous mordez ou dévorez les uns les autres, prenez garde que vous allez vous entre-détruire » (Ga 5, 15).

 

II. Illuminé par la parole de Dieu

LectureJe me demande si parmi vous il y en a qui ont déjà participé au service de la synagogue du Simchat Torah (« l’allégresse avec la Loi »), la fête observée immédiatement après Sukkoth, la fête des tentes. S’il y en a, ils se souviendront certainement de l’ouverture de l’arche et de la danse avec le chant de l’assemblée dans la synagogue et aussi de la procession de l’assemblée en fête à l’extérieur avec les rouleaux de la Torah tandis que chacun essaie de les baiser lorsqu’ils passent. Ce que la célébration de cette fête transmet de façon si vivante est que la Parole de Dieu n’est pas un livre. La révélation de Dieu lui-même, la manifestation de sa présence se réalise de nouveau chaque fois que la Torah est proclamée.

Voici la première voie au moyen de laquelle la Parole de Dieu illumine notre communion. La Parole de Dieu génère la communion. La présence de la Parole de Dieu dans l’église du monastère, jointe à la promesse de sa proclamation, convoque les moines à l’église afin d’être avec le Dieu qui se révèle. La lecture de la Parole de Dieu dans la liturgie est une rencontre personnelle qui unifie : elle nous unit à Dieu qui parle et nous unit les uns avec les autres ainsi qu’avec ceux qui l’aiment et souhaitent être présents afin de l’écouter. Cette unité dans l’écoute du Dieu qui se révèle dans sa Parole précède toutes considérations purement humaines ou sociales de communion. Dieu dans sa Parole est la source de notre communion.

Deuxièmement, la Parole de Dieu est une lumière pour notre communion parce qu’elle est son enseignement officiel et vivant en ce qui regarde sa personne, nous-mêmes, le monde et ce que Dieu entend que nous fassions afin de vivre en sa présence comme son peuple. Le Verbe de Dieu « parle avec autorité et non pas comme les scribes ». Il (le Christ) est le texte sacré ; ils (les scribes) sont le commentaire. Bien que nous sachions toute la joie et l’intimité que le moine peut et, espérons-le, veut expérimenter dans la lecture contemplative de la Sainte Écriture, la Parole de Dieu est proclamée non pas tant pour être savourée que pour être obéie. C’est en effet la première béatitude annoncée par Jésus dans les Évangiles : « Bienheureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique » (Lc 11, 28). (De nombreuses images de saint Benoît le représentent tenant un rouleau avec des mots du Prologue tirés de Matthieu 7, 24, « l’homme qui écoute mes paroles et les met en pratique ».) La parole de Dieu illumine notre communion, car elle la définit et lui donne son orientation. Nous n’avons pas à inventer notre communion ni même sa teneur. L’écoute de la Parole de Dieu s’identifie avec notre engagement à la mettre en pratique, et son écoute répétée n’est autre qu’un engagement renouvelé à l’accomplir toujours plus pleinement et intégralement, toujours davantage selon son intention. Pensons seulement à l’obligation solennelle du peuple à obéir à la Parole de Dieu au Sinaï ou au renouvellement officiel de cet engagement vis-à-vis de l’Alliance après la lecture de la Loi par Esdras ! Notre communion ne serait qu’une réalité hypothétique si elle n’était pas éclairée par « les préceptes du Seigneur ».

Troisièmement, la Parole de Dieu éclaire notre communion parce qu’elle nous enseigne continuellement que la vie humaine est communion. La Parole de Dieu n’est pas un roman à lire au lit après complies ou un poème dans lequel on se complait tout en flânant dans les jardins du monastère. C’est « le Livre de l’Alliance » donné à un peuple et destiné à être un instrument privilégié dans la construction et la sanctification de ce peuple. Chaque livre de la Bible est remarquablement « populaire ». Dieu ne parle jamais à un individu pour en faire un mystique, pour nourrir avec lui « une amitié particulière ». La finalité de son appel et de sa conversation avec chacun de ses interlocuteurs est qu’ils deviennent des juges, des prophètes, des prédicateurs. Élie et Jean-Baptiste, que l’on considère généralement dans la tradition monastique comme des solitaires, étaient pour les hommes des précurseurs sur la voie du Seigneur, des apôtres de la pénitence et des annonciateurs de sa justice. Même le Cantique des Cantiques, aussi intime et exclusif qu’il apparaisse a priori, était reçu comme canonique par les rabbis de Yahweh car on l’entendait comme une représentation de l’amour passionné entre Dieu et son peuple au moyen de la comparaison universellement convaincante de l’amour conjugal. Voilà un des moyens par lequel le cycle liturgique nous procure tant d’avantages. Malgré peut-être les plus grandes aspirations, nous ne pouvons pas rester fixés sur ces passages de la Sainte Écriture qui se prêtent par eux-mêmes à une interprétation individualiste. Nous sommes constamment de nouveau immergés dans l’histoire du peuple de Dieu afin de pouvoir enfin saisir que le monastère n’est pas tant le lieu de « la fuite du monde » mais est plutôt, selon les mots mêmes de Thomas Merton, le point de départ pour la « fuite vers l’unité », pour le nouveau départ et le réajustement des os disloqués d’une humanité blessée et brisée.

Quatrièmement, je présume qu’il y a quelques admirateurs de Kierkegaard dans cette assemblée. Ceux qui parmi vous sont familiers de ses « Discours édifiants » ou de ses « Œuvres d’amour » savent que dans ces ouvrages tout est mis en œuvre pour laisser la parole biblique accomplir tout son effet sans amoindrissement ni altération. Afin qu’en ce sens la Parole de Dieu soit pour nous lumière, il est tout d’abord nécessaire qu’elle soit véritablement entendue dans toute son intensité et dans la plénitude de ses exigences. Kierkegaard vise très souvent à cela en découpant un verset biblique en mots individuels et en nous forçant d’examiner ce que chacun d’eux signifie, avant presque de nous étourdir en nous donnant le verset original dans sa forme complète avec son étonnante accumulation de sens et de divins messages. Quel est le sens réel de ce commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (le texte est traité dans la première moitié de l’ouvrage cité plus haut « Œuvres d’Amour ») ? Que faut-il comprendre à l’écoute des versets de la Parole de Dieu comme ceux-ci : « Quand tu es invité à un banquet, va te mettre à la dernière place » (Lc 14, 10), ou « Que votre amour soit sincère » (Rm 12, 9), ou encore « Aimez-vous les uns les autres de tout votre cœur » (1 P 1, 22) ?

Je suis un grand admirateur de Kierkegaard, mais pour faire ce qu’il a fait, c’est-à-dire pour laisser la lumière de la Sainte Écriture illuminer notre communion, nous n’avons pas besoin d’être danois, ni existentialistes, mais simplement moines. Le but de la répétition continue des mêmes textes, soit à l’office, soit à la messe, soit à la lectio divina, soit dans la longue prolongation de la lectio divina au cours de la memoria Dei, est justement de promouvoir un sensus plenior toujours plus ample, une compréhension toujours plus profonde des implications d’un texte scripturaire et une volonté toujours plus forte de la réalisation de la recommandation : « Fais ainsi et tu vivras ». Il semblerait que le pape François ait passé des dizaines d’années, peut-être même toute sa vie, à laisser la Parole de Dieu et l’Esprit de Dieu éclairer son intelligence et recréer son cœur de façon à pouvoir pénétrer un verset précis de la Bible : « Accomplir la justice et aimer la bonté » (Mi 6, 8). En tant que moines nous sommes sensés « prendre au sérieux notre Sainte Écriture », ou plutôt passer du stade d’une compréhension ou motivation vague et diffuse à la saisie serrée et précise du sens réel du texte ainsi qu’à son application. Qu’arriverait-il dans une réunion ou un chapitre conventuel, ou même à un congrès d’abbés, si tous d’un seul mouvement nous comprenions soudainement le sens du verset : « Aime tes ennemis » ? Ne formerions-nous pas immédiatement une sorte de glorieux chahut avec toutes espèces de réconciliations et de raccommodements surgissant de tous côtés ? Nous n’aurions plus rien à envier aux Juifs de Simchat Torah !

Mais le passage de l’illumination du cœur à la pratique est-il si naturel que cela ? C’est ainsi que nous arrivons au cinquième moyen par lequel la Parole de Dieu illumine notre communion. Quand nous lisons que « la Parole de Dieu est vivante et active », j’espère que nous comprenons que le fait qu’elle est « plus acérée qu'une épée à deux tranchants » (He 4, 12) est en relation étroite avec la façon dont elle nous pénètre et nous quitte. Autrement dit, la Parole a non seulement le pouvoir de nous sonder et de lire nos pensées intimes les plus secrètes, mais elle est aussi un pouvoir qui s’échappe de nous. Tout comme « une vertu sortait de Jésus », un pouvoir s’échappe de nous, à savoir le pouvoir de la Parole reçue en esprit de foi et d’obéissance et embrassée par amour. Tout ce que la Parole nous commande de faire, elle nous rend capables de le réaliser. L’écoute et l’assimilation de la Parole de Dieu n’est pas un processus qui se termine quand nous l’avons entendue et avons été jugés par elle. Ce n’est pas la fin du voyage, mais seulement le milieu du voyage. En raison de sa puissance infinie, la Parole qui nous a pénétrés est capable de surmonter tous les obstacles et de transformer toute notre existence en une expression fidèle ou une icône d’elle-même. Dans son traité, De Contemplando Deo, Guillaume de Saint Thierry dit que le don du Saint-Esprit, en tant que maître intérieur d’amour, nous est accordé non pas tant pour que nous réalisions que nous sommes aimés par Dieu ou que nous ayons quelque expérience de l’étendue de cet amour –Dieu nous aime, mais plutôt pour que nous devenions capables d’aimer Dieu avec l’amour du Saint-Esprit. Analogiquement, le don de la Parole de Dieu n’accomplit pas sa mission en se laissant simplement entendre, mais en nous transformant, au sens plénier du mot, en des faiseurs de la Parole (Jc 1, 22). C’est une promesse que la Parole elle-même nous a faite par la bouche d’Isaïe : Elle ne retourne pas vers Dieu comme dépourvue d’effet, mais seulement après avoir accompli sa mission en nous habilitant à la mettre en pratique intégralement. Nous rencontrons cela dans la littérature monastique ancienne, dans « la vie de saint Antoine », quand Antoine chante dans la tombe : « Si une armée campe contre moi, mon cœur ne faiblira pas » (Ps 26, 3)… et ainsi grâce au pouvoir de la Parole de l’Écriture, il n’est pas effrayé.

Le sixième moyen, le dernier que je m’apprête à présenter ce matin, est le moyen par lequel la Sainte Écriture fait briller notre communion par sa beauté. Les spécialistes des traductions scripturaires disent que tandis que les traductions du seizième siècle utilisent un langage moral, la Vulgate, elle, utilise un langage de beauté. Je ne connais aucun langage moderne qui ait un mot équivalent au mot latin « jucundum » pour évoquer les délices de notre communion monastique. Je ne connais pas non plus de traduction qui puisse mieux communiquer piété et dévotion à la Maison dans laquelle nous adorons Dieu tous en commun que le verset latin « Domine, dilexi decorem domus tuae et locum habitationis gloriae tuae » (Ps 25, 8). Même en mettant de côté le latin, des textes aussi différents que Actes 4 et Jean 17 nous interpellent spécialement par leur beauté. Quand nous méditons sur le verset : « Mais la multitude des croyants ne formait qu’un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32) ou sur le verset : « Père saint, garde-les dans ton Nom que tu m'as donné, pour qu'ils soient un comme nous » (Jn 17, 11), nous sommes en face non pas d’une idée ou d’une tâche, mais d’une vision bien réelle. Et si nous nous départissions de notre sagesse mondaine et de notre propension à la tristesse, cette vision nous ravirait. C’est ce que saint Ignace appelle le id quod volo. C’est cela que nous désirons. Et ce désir nous entraîne à rechercher la communion.

Enfin un dernier mot au sujet du rôle privilégié de l’abbé dans tout cela. Selon la règle de saint Benoît (RB 2, 5), il revient à l’abbé de prendre le passage scripturaire qui a été proclamé dans la liturgie, de le méditer au cours de la lectio divina et comme on fait avec le levain, de le pétrir dans les esprits des frères, à la fois par ses enseignements et par les décisions qu’il est amené à prendre. Il a reçu la grâce et la responsabilité d’éclairer par la Parole de Dieu la réalité de la communion, de démontrer par ses paroles et ses actions que les Écritures, à chaque page, ont toujours pour objet le retour de l’homme vers son Créateur, un pèlerinage à faire ensemble dans la paix, un pèlerinage qui coïncide avec le processus de maturation de la communauté pour qu’elle devienne communion. Malgré tous les avertissements rigoureux à propos des comptes à rendre au jour du jugement, chez un véritable abbé, la joie l’emporte sur le risque. Il n’élude pas le risque ; mais chez lui, la joie de conduire les frères dans l’authentique communion est irrésistible.