Bulletin 107 - octobre 2014

Transmission de la foi
et fondements de la vie monastique

 

Dom Jean-Pierre Longeat, osb,
Président de l’AIM

 

 

jpL’élément qui marque le plus l’évolution du monde contemporain est celui d’un déni du rapport à la transcendance. Le monde occidental a ouvert la voie à cette négation qui ne manque pas de se répandre dans le village planétaire.

Il est de bon ton aujourd’hui de considérer que le discours sur la foi en Dieu est tout simplement nul et non avenu. Pourquoi donc penser ainsi : parce que, tout simplement, un Dieu potentiel nous gène dans un agir sans contrainte. Le déchaînement d’opposition à l’égard de toute représentation de Dieu dans les cultures humaines est aujourd’hui un phénomène courant.

Paradoxalement, au cœur même de cette négation, les êtres humains cherchent à se dépasser et à trouver en eux des ressources spirituelles en vue d’un meilleur épanouissement. La pratique de la méditation zen dans le monde occidental mais aussi les techniques de détente, de relaxation et toutes les propositions du New Age nous ont habitués à considérer la recherche spirituelle comme indépendante de la foi en Dieu. À tel point que l’héritage foisonnant des pratiques chrétiennes en matière de spiritualité est parfois utilisé hors contexte d’appartenance ecclésiale ou bien tout simplement ignoré et considéré comme non pertinent.

La question posée ici porte sur notre capacité à transmettre la foi qui nous tient à cœur pour devenir des interlocuteurs à part entière de nos contemporains plus ou moins éloignés d’elle.

Oui, la transmission de la foi est sans doute le lieu le plus en crise au cœur de la vie des êtres humains. Cela vaut en premier lieu pour la foi chrétienne dont l’apparente complexité en décourage plus d’un. Comment en effet témoigner d’un Dieu Trinité, d’une incarnation de Dieu en une personne humaine, d’un Christ mort et ressuscité qui se donne en nourriture dans le sacrement de l’eucharistie, d’un Dieu qui entre en alliance avec son peuple et qui l’envoie annoncer la Bonne Nouvelle de la vie qui n’a pas de fin ? Autant de réalités qui, pour un grand nombre de nos contemporains, apparaissent inaudibles si elles leur sont adressées telles quelles.

Mais, on le sait bien, en christianisme, la foi n’est pas une donnée brute qu’il faudrait accueillir toute faite : elle est un don de Dieu à travers lequel celui-ci s’engage et se révèle. De ce fait, la foi ainsi reçue est appelée à être partagée dans une relation d’amour. Ce partage concerne en même temps la relation à Dieu et la relation entre les êtres humains. De ce fait, la foi devient une expérience qui concerne toutes les dimensions de la personne et qui appelle à une mise en œuvre dans la réalité quotidienne.

Dans le milieu monastique, cette expérience est particulièrement mise en valeur. En effet, les moines et les moniales sont avant tout des praticiens de la foi. Ils vivent la foi reçue pour déjà en goûter les fruits tels que Jésus en a annoncé la possibilité dans le royaume de Dieu. Ainsi, le milieu monastique présente la foi comme une expression vécue de la révélation de Dieu dans la chair.

En cherchant des contributions pour ce nouveau numéro du Bulletin de l’AIM, il est bien apparu que les moines et les moniales se situent davantage comme des entraîneurs chrétiens que comme des discoureurs. Ainsi, les supérieurs et les formateurs des monastères d’Afrique du Sud, réunis dans l’association BECOSA, proposent un ensemble de repères pratiques qui voudraient permettre aux jeunes désireux d’entrer au monastère de mieux mesurer les implications de la mise en œuvre de la foi au cœur de la vie monastique. Nous avons souhaité publier ce texte dans son intégralité tant il nous semblait avoir valeur d’exemple pour d’autres associations monastiques à travers le monde. Le père Pacomio, prieur du monastère Saint-Joseph de Namyangju en Corée du Sud, évoque la transmission de la foi dans le cadre de la célébration eucharistique liée à un engagement en faveur des pauvres, soulignant le caractère d’authenticité d’une telle célébration et d’un tel engagement conjoints. Nous avons aussi désiré publier la conférence que Mère Marie-Caroline Lecouffe, prieure du monastère de Bouzy-la-Forêt, a donnée dans le cadre de la formation des formateurs francophones du beau nom d’ « Ananie ». Le thème en est « Conflits et réconciliation » : il est intéressant de voir comment la foi est mise en œuvre dans la pratique quotidienne et communautaire du monastère. Il serait utile d’explorer également cette thématique dans les activités de travail comme aussi dans celle de la réception des hôtes ou dans d’autres domaines, comme par exemple le soin particulier des malades ou des pauvres en lesquels saint Benoît invite à reconnaître le Christ.

Cette approche de la transmission de la foi correspond aux débats menés dans le cadre du Conseil de l’AIM en novembre 2013. L’un des points d’insistance portait sur le caractère d’expérience de la formation dans les monastères et dans des instituts à créer en vue d’un entraînement pratique à la vie monastique : pratiquer l’obéissance dans un lieu de formation régional ou national, avec des temps de relectures personnelles et en groupe est certainement une bonne manière de faire de la christologie ; ou encore, pratiquer la mystagogie liturgique et ecclésiale permet de mieux percevoir la dynamique trinitaire ; ou bien, vivre intensément le souci de la réconciliation à l’intérieur d’une communauté permet d’expérimenter l’œuvre du salut. S’adonner à la lectio divina avec un accompagnement personnalisé dans de bonnes conditions de recueillement fait faire l’expérience du Verbe de Dieu venant visiter notre propre chair ; se concentrer dans la prière personnelle donne à percevoir ce qu’il en est du partage de la nature divine. Cette pratique théologique expérientielle est le propre de tous les monastères mais il est bon parfois de recevoir le témoignage et le secours de témoins expérimentés qui sont en mesure de partager ce qu’ils ont reçu d’une manière très profitable dans le cadre de sessions ou de maisons de formation.

Selon une coutume maintenant bien établie, ce numéro présente en son centre l’approfondissement d’un point d’actualité dans le monde, non sans rapport avec la vie de nos communautés. François Thuillier nous dresse une synthèse éclairante sur le phénomène du terrorisme aujourd’hui, et la manière dont on peut le contrer. En parallèle, nous proposons quelques pages du document publié par la Congrégation Pontificale pour l’Éducation Catholique : « Éduquer au dialogue interculturel à l’école catholique, Vivre ensemble pour une civilisation de l’amour » (octobre 2013). En effet, il ne suffit pas de traiter la question de la menace terroriste principalement conduite par des courants extrémistes, il faut aussi que les populations apprennent à vivre ensemble en pratiquant l’échange interculturel qui nécessite un accompagnement laborieux. Sans ce dialogue, l’influence des discours et des actes violents risque de l’emporter et de ne pas permettre aux religions de contribuer à la paix.

Enfin quelques réflexions et nouvelles internationales ou plus locales concluent ce numéro. Un état du monachisme de tradition bénédictine en Inde, et une réflexion sur la question ethnique en Afrique sont proposés ici. On trouvera enfin un écho sur la session qui vient d’avoir lieu pour les monastères d’Afrique Centrale.