Conflits et réconciliation

Mère Marie-Caroline Lecouffe, osb,
monastère de Bouzy-la-Forêt

 

MCarolineMère Marie-Caroline Lecouffe est prieure du monastère bénédictin de Bouzy-la-Forêt (France). Ce prieuré appartient à la congrégation de Notre-Dame du Calvaire. Mère Marie-Caroline est aussi déléguée de la CIB pour la région France-Israël. Cet article est la conférence que Mère Marie-Caroline a donnée dans le cadre de la formation des formateurs francophones « Ananie ». La conclusion de l’article manifeste bien sa visée théologique : « Même une fraternité blessée est signe de la communion trinitaire ».

 

« La vie commune est impossible, il faut donc se réjouir dès qu’on passe plus de cinq minutes ensemble dans la paix et la bonne humeur ! » Cette boutade d’un père dominicain peut paraître désabusée mais il faut la prendre pour ce qu’elle est, une boutade seulement ! Il faut reconnaître néanmoins que la vie communautaire n’est pas facile ; les familles et les différents groupes de nos sociétés expérimentent bien cette réalité. Cela ne m’étonne guère quand on me dit : « Mais comment pouvez-vous vivre, dix, vingt ou cinquante femmes toujours ensemble ? » Qu’est-ce qui nous fait donc tenir au-delà des conflits, qu’est-ce qui raccommode le tissu communautaire ou lui permet de ne pas se déchirer ?

Les différents types de conflits que nous expérimentons en communauté peuvent être rapprochés d’un texte biblique qui peut éclairer les situations évoquées.

I- Quels conflits vivons-nous dans nos communautés ?

1) Conflits de convictions et d’idées. Actes des Apôtres, chapitre 15

freresSur ce point, un modèle parlant est donné en Actes 15 à Antioche où l’on voit s’opposer des frères issus du pharisaïsme à Paul et Barnabé. Deux conceptions du salut s’opposent et les frères judaïsants ne sont pas forcément de mauvaise foi. Ils sont nés dans le judaïsme et tellement façonnés par la Loi qu’ils n’arrivent pas à concevoir la gratuité du salut telle que Paul l’a découverte. Même la connaissance de Jésus Christ ne peut dispenser les nouveaux convertis de la circoncision et de la pratique de la Loi. N’oublions pas que Paul a dû être terrassé sur le chemin de Damas pour s’ouvrir au salut par la foi en Jésus Christ. Et Luc, plutôt irénique en général, ne cache pas qu’un conflit et des discussions assez graves en résultèrent ; à Jérusalem la discussion devint très vive. On saisit là qu’une communauté chrétienne ne se caractérise pas par une absence de conflits, sinon elle risque le totalitarisme ou le sectarisme, mais plutôt par la façon dont elle vit et traverse ces conflits, inévitables dans quelque vie sociale que ce soit.

Dans nos communautés, nous provenons d’horizons tellement différents que forcément nos cultures familiales, nos façons de penser, nos préjugés confondus avec la vérité elle-même, peuvent d’abord nous affronter les uns aux autres avant de nous enrichir. Les jugements à l’emporte-pièce ou plus subtilement les sous-entendus peu amènes sont encore courants dans nos communautés pour cataloguer et étiqueter nos frères et sœurs. Et aujourd’hui où nous parlons davantage dans nos monastères, nous sommes plus exposés les uns aux autres. Nous avons plus l’occasion de nous dévoiler ; c’est une bonne chose, mais à double tranchant néanmoins, si nous ne faisons pas l’effort de connaître l’autre toujours plus, au delà des propos rapides ou peu nuancés d’un temps de détente ou même d’une réunion communautaire. En effet, nos partages communautaires plus fréquents nous conduisent à des affrontements directs sur toutes sortes de sujets dont on parlait peu autrefois, si ce n’est avec le supérieur. Et nous constatons que des conflits qui durent plus ou moins longtemps en sont parfois la conséquence ; ce n’est pas facile de déloger de la tête d’une sœur ou d’un frère des jugements très négatifs à la suite d’une réunion de communauté par exemple. « Si elle (il) a dit cela, c’est qu’elle (il) est comme cela ! » « En disant cela, elle (il) me culpabilise et m’enferme dans ma difficulté ! »

La propagation des moyens de communication favorise des avis sur tout, parfois peu réfléchis, à l’image des informations en boucle de certains sites ou radios, rapides, sans nuances. Cela n’aide pas forcément à poser un jugement mûri dans la prière et la réflexion. Cela ne veut surtout pas dire qu’il vaut mieux ne rien savoir pour éviter de juger trop vite et mal mais simplement que notre monde actuel nous demande d’être vigilants et formés pour prendre du recul par rapport à la masse d’informations que les nouveaux médias nous transmettent !

Le plus grand pluralisme des idées que nous constatons dans notre monde contemporain et qui influe forcément sur nos communautés, le pluralisme aussi des théologies, des sensibilités liturgiques peuvent provoquer des conflits d’autant plus graves qu’ils touchent l’essentiel de nos vies, l’expression de notre foi, quand ce n’en est pas le cœur. La politique est souvent encore un sujet tabou dans nos communautés mais pas la formation biblique, théologique, liturgique heureusement ! Selon notre enracinement dans le catholicisme, nous pouvons avoir des positions très tranchées sur des points qui paraîtront secondaires à d’autres. Et il me semble que là où il y avait plus d’uniformité il y a une cinquantaine d’années, il y a aujourd’hui risque de plus grand affrontement car il y a moins d’autorité garante – en tout cas, elle est moins respectée en tant que telle – qui permette de rallier les esprits, comme on le voit très clairement en Actes 15, où la parole forte de Pierre provoque un silence qui sait rallier les opposants.

2) Conflits de pouvoirs. Lettre de Jacques, chapitre 4

Ce sont ces conflits où notre responsabilité personnelle est la plus engagée, où nous voyons à l’œuvre le mal, le péché qui habite le cœur de l’homme. On peut relire à ce propos la lettre de Jacques au chapitre 4. Saint Jacques cherche à expliquer d’où viennent les conflits ; c’est pour lui la conséquence de notre division intérieure entre notre amitié envers le monde et notre amour de Dieu. Nous privilégions l’amour du monde aux dépens de Dieu, nous laissons nos désirs mauvais nous dominer. « Vous convoitez et ne possédez pas. Alors vous tuez. » C’est le mécanisme de l’envie, de la jalousie qui mine le cœur de l’homme et peut conduire jusqu’au meurtre. Ainsi en est-il pour Caïn et Abel. Si dans nos communautés nous n’allons pas jusque là, la jalousie, quand elle n’est pas débusquée et plus ou moins apprivoisée, peut néanmoins générer très vite des conflits invivables, des prises de pouvoir insupportables. Ce que décrit saint Jacques ne nous est pas étranger, nous le savons bien. Si saint Benoît demande de ne pas tuer, c’est bien qu’il envisage que nous soyons capables de le faire, peut-être pas physiquement, bien que… mais par notre langue, par des paroles de dénigrement, de calomnie pour prendre à l’autre ce qu’il a. C’est la marque du péché, celui des autres en nous et le nôtre. Nous ne sommes pas responsables de tout dans cette division à l’intérieur de chacun de nous. Si nous avons été trop marqués par le péché de nos proches au point que cette division intérieure a été comme fossilisée, si le dénigrement de nous-mêmes a eu une emprise trop forte sur notre psychologie d’enfant, il est possible que cela se manifeste par des conflits permanents dans la vie commune. Des fractures trop ouvertes n’empêchent pas une vie à la suite du Christ mais peut-être une vie monastique. La vigilance doit caractériser le temps du noviciat pour discerner si, malgré la meilleure volonté du monde, des blessures trop invalidantes n’empêchent pas une vie commune à peu près équilibrée. Saint Jacques ne fait pas cette distinction moderne entre péché et incapacité psychologique mais peu importe. Dans ces conflits de pouvoir, il y a tout ce qui provient en effet de notre mal-être psychologique qui, en résumant grossièrement, nous empêche d’être libres, de nous laisser aimer et d’aimer. Notre responsabilité réside dans ce que nous faisons de ce mal-être : l’imposons-nous à notre entourage ou acceptons-nous d’abord de le regarder en face pour apprendre à vivre en bonne intelligence avec nous-mêmes et avec nos frères et sœurs ?

3) Conflits de personnes. Actes des Apôtres, chapitre 15, 36

Ce sont pour moi tous ces conflits inhérents à notre humanité. L’incompatibilité et les différences font que les frottements produisent sans cesse des étincelles. Les différences de caractère, de manières de faire, d’éducation peuvent provoquer des occasions innombrables de conflits minimes ou majeurs sans qu’il y ait faute de part et d’autre. On voit ce type de conflit dans les Actes, juste après celui dont on vient de parler en Actes 15, quand Paul et Barnabé s’affrontent – apparemment assez violemment – à propos de Marc. Le doux Barnabé ne pouvait probablement pas demeurer longtemps avec le fougueux Paul. C’est là plutôt une incompatibilité de caractère qui impose sa loi avec véhémence et empêche une vie commune. L’éloignement, la séparation semblent être les seules solutions. C’est ce que font Paul et Barnabé à Antioche. Barnabé s’embarque pour Chypre tandis que Paul parcourt la Syrie et la Cilicie. C’est d’ailleurs intéressant de remarquer que pour les choses graves, essentielles, Paul et Barnabé marchent main dans la main, ils sont envoyés ensemble à Jérusalem pour résoudre le conflit des frères d’Antioche. Mais quand il s’agit d’un fait mineur – accepter ou non la compagnie de Marc – ils sont incapables de s’entendre et doivent se séparer. Nous savons combien nous pouvons être terriblement agacés par des différences de tempérament, de comportement, de rythme au point que nos nerfs en sont usés et que la vie commune devient très lourde. Quand quelqu’un est naturellement autoritaire, c’est très difficile de le faire travailler avec un autre et le conflit apparaît rapidement ; ou alors, pour éviter le conflit, nous avons la tentation de nous laisser écraser. Ce n’est pas forcément mieux !

 

II- Réconciliation

soeursQue faire alors face à tous ces conflits plus ou moins violents ? Quand on lit l’Évangile ou la Règle cela paraît tout simple ! Saint Benoît dit simplement au chapitre 4 : Se réconcilier avant le coucher du soleil ! C’est parfois et même souvent possible. Nous en faisons l’expérience régulièrement. C’est toujours un bonheur de voir nos frères ou nos sœurs demander pardon soit en particulier, soit au chapitre devant la communauté. Ainsi les petits conflits sont résolus par la demande de pardon humble et sincère et par le pardon offert. Cela permet de repartir, de ne pas entretenir de rancunes tenaces et donc de pouvoir durer dans notre vie. Pour moi, c’est le signe tangible et concret que notre vie communautaire « n’est pas une construction humaine mais un don de l’Esprit Saint », comme le dit le document La vie fraternelle en communauté (1994, n° 8).

Et si le conflit dure… Nous voyons bien que c’est parfois le cas malgré le pardon donné et reçu.

Je voudrais seulement évoquer quelques points qui peuvent aider à la réconciliation.

a) La prière

C’est évident qu’un climat de foi et de prière est le premier moteur de la réconciliation. Je viens de dire que la communauté est un don de l’Esprit Saint. Il s’agit donc de croire en la puissance de cet Esprit qui se déploie dans notre faiblesse, dans notre difficulté à pardonner, dans notre rancune, pour réaliser les merveilles de la réconciliation. C’est donc en nous appuyant sur l’Esprit Saint que nous pouvons traverser des conflits qui durent, attendre dans la patience que quelque chose se dénoue. La prière continuelle, comme celle de la veuve importune, est le signe de notre patience, de notre espérance en l’autre qui peut changer, de notre foi en notre Dieu qui peut faire tomber les murailles de notre dureté ou de celle des autres. Et c’est là principalement que tout se joue ! J’ai vu des tensions très vives s’apaiser par la persévérance et la prière de sœurs très souvent en conflit, par la prière aussi de la communauté qui portait dans la patience ce fardeau du conflit.

b) L’humilité

Mais la prière ne suffit pas si n’apparaît pas un désir de conversion, de retrouver la communion brisée et donc une remise en cause de nos positions, ce qui en langage bénédictin se nomme humilité. Le grand remède semble être en effet, pour saint Benoît, l’humilité et en particulier la pratique de la « satisfaction ». Quand on s’est enflé d’orgueil et qu’on a provoqué conflits et désunions, c’est l’humilité, c’est-à-dire la reconnaissance de sa faute et le désir de s’en corriger, qui permettra de repartir et de sauver la communauté. À l’abbé, au cellérier, au prieur, aux artisans du monastère, saint Benoît demande de se tenir sur leurs gardes et de lutter contre l’orgueil. Pourquoi saint Benoît demande-t-il cela sinon parce qu’il sait que l’orgueil engendre inévitablement mépris de l’autre et donc rapidement conflit grave ? C’est la plupart du temps le refus de reconnaître ses torts, ses erreurs, son ignorance qui envenime une dissension. Et nous remarquons aussi qu’avec beaucoup d’humilité on peut dire beaucoup de choses à un frère ou une sœur. Même si le chapitre 7 de la Règle parle peu de relations fraternelles, son importance capitale dans l’enseignement de saint Benoît semble indiquer que l’humilité est au cœur d’un dispositif pour que l’école du service du Seigneur soit vraiment une école d’amour fraternel. On ne peut pas faire l’impasse sur l’humilité si l’on désire vraiment construire la communauté. Et quand on perçoit une grande humilité chez une novice, il me semble qu’on peut l’accueillir plus facilement même si elle est habitée par une fragilité psychologique assez lourde. À mon avis, l’humilité peut compenser dans une certaine mesure une faille de tempérament, même pénible, car il y aura reconnaissance du tort causé, volonté de s’en corriger et donc possibilité de pardonner et de repartir sur le chemin de la vie commune. Saint Benoît ne condamne pas les tempéraments difficiles mais bien plutôt l’orgueil qui enfle !

c) La miséricorde, encore et toujours

C’est évident, sans le pardon soixante-dix fois sept fois, c’est difficile de tenir. C’est une attitude intérieure qu’il s’agit de modeler peu à peu en nous. La prière, la fréquentation de la Parole de Dieu et en particulier la contemplation de notre Dieu qui ne cesse de faire miséricorde à son peuple rebelle sont les remèdes par excellence pour entrer dans ce climat de pardon, d’espérance sur l’autre avec qui on souhaite tous les jours recommencer. Cela ne se fait pas en un jour, cela s’éduque dès le noviciat où l’ouverture du cœur peut permettre au maître des novices d’éveiller le cœur des débutants à ce joyau de la miséricorde. Un joyau à double facette : Dieu me fait miséricorde à moi qui suis insupportable pour le Seigneur et ainsi il m’apprend à porter le fardeau des autres, lui qui me supporte tous les jours dans sa grande bonté ! C’est en connaissant notre propre cœur que nous apprenons à aimer celui des autres.

Mais disons ici un mot de l’exercice concret de la miséricorde dans nos communautés. Cela peut parfois heurter des jeunes de se demander pardon devant tout le monde de façon quelque peu formelle au chapitre. (Un jour, une jeune ne comprenait pas pourquoi il n’était pas toujours possible d’aller se réconcilier directement en tête-à-tête avec la sœur avec qui elle s’affrontait, elle ne comprenait pas que la peur ne se dépasse pas ainsi à coups de volonté et surtout que l’autre n’est pas toujours prêt à recevoir une demande de pardon. Si la blessure est trop forte, il faut parfois du temps pour accueillir paisiblement une demande de pardon.) Je crois qu’il est bon de garder des lieux et des moments formels où l’on peut se demander pardon et recevoir le pardon. Cela ne remplace pas forcément le tête-à-tête mais cela permet de créer une médiation indispensable à certains pour oser engager un processus de pardon et de réconciliation. Saint Benoît explique longuement l’excommunication, c’est-à-dire la mise à l’écart temporaire de la communauté en des degrés divers : il s’agit d’un mode de réparation pour recoudre le tissu déchiré et résorber le conflit qui a coupé le frère de la communauté. Nous ne pratiquons plus l’excommunication telle que saint Benoît la décrit par exemple au chapitre 44. Sans vouloir appliquer à la lettre les pratiques de la Règle, il ne faudrait pas pour autant oublier toute idée de satisfaction, de réparation, au moins de demande de pardon claire. Père Guillaume, ancien abbé du Mont des Cats, montre combien la réparation peut être le moyen de reconstituer une relation vraie ; sinon, en niant la blessure, on ne fait qu’envenimer une situation au risque d’arriver à un pourrissement des relations communautaires[1]. Si on fait comme si de rien n’était, on ne respecte plus la communauté ni celui qui a abusé de la bonté de ses frères. On signifie même qu’on ne croit plus en son frère, qu’on ne lui donne plus toute sa place. Passer l’éponge trop facilement ne fait pas grandir et finit par briser la confiance mutuelle. La demande de pardon et la réparation permettent de dire : « Ça y est, tu as retrouvé toute ta place, tu es plus que ta faute » ; on repart alors sur des bases saines. Le frère ou la sœur fautif montre qu’il a vu sa faute, qu’il veut en sortir et la communauté espère à nouveau en lui au lieu de l’enfermer dans sa faiblesse ! Si une personne reconnaît sincèrement ses erreurs ou une dimension difficile de son caractère, même si elle n’arrive pas beaucoup à changer, elle peut en revanche faire évoluer notre regard sur elle grâce à la demande de pardon. Elle suscite plus facilement la miséricorde de sa communauté et l’acceptation de son caractère, montre qu’elle veut bouger et qu’elle croit à sa conversion. Cela aide toute la communauté à y croire et préserve un climat d’espérance pour nos frères et sœurs difficiles.

Il est donc important de garder des lieux où l’on puisse se demander pardon et recevoir le pardon de la communauté. Quand on a des lieux et des temps codifiés, cela aide à faire la démarche. Le chapitre des coulpes joue le rôle d’une médiation qui aide ceux qui ont blessé la communauté à reconnaître leurs manquements. Des frères ou des sœurs qui auraient peur d’aller vers leur abbé ou vers ceux qu’ils ont offensés se sentent aidés par ce temps du chapitre le soir où ils peuvent demander pardon pour leur colère, leur refus d’un service, leur mauvaise humeur… Certaines communautés qui ont abandonné le chapitre des coulpes recherchent maintenant des lieux de réconciliation. Même si c’est parfois un peu formel, c’est beaucoup mieux que rien ! Et je suis témoin qu’il se passe des choses magnifiques en chapitre, que « amour et vérité s’embrassent » vraiment et permettent la croissance personnelle de chacune et de la communauté !

d) Le recours

En Actes 15, nous voyons que le conflit dure et ne se résout pas si facilement à l’intérieur de la communauté d’Antioche. On décide alors d’un recours extérieur : les apôtres et les anciens à Jérusalem qui ont une autorité reconnue par tous ; et à l’intérieur du Collège, la parole de Pierre a une importance particulière. On touche du doigt combien Pierre est garant de l’unité tout en remarquant que sa parole n’est pas forcément le dernier mot auquel on n’a rien le droit de rétorquer. Jacques a la liberté de nuancer le propos de Pierre. C’est un vrai dialogue où chacun apporte sa part et où une décision juste est finalement prise qui neutralise le conflit.

Dans nos communautés, il me semble que l’abbé peut souvent être ce recours. Bien sûr il est au cœur de la communauté mais il a malgré tout une autorité qui peut aider deux frères à accepter la solution envisagée, à accepter de travailler encore un peu ensemble (jusqu’au prochain conflit !) parce que cela leur a été demandé par l’abbé entre les mains duquel ils ont fait vœu d’obéissance. Quelquefois c’est impossible justement parce qu’il y a déjà conflit entre un des frères et lui. Il faut alors choisir la bonne personne qui connaît bien les frères et qui pourra jouer le rôle de médiateur.

e) Des signes forts

Surtout quand il y a un climat conflictuel assez lourd au sein d’une communauté, on peut proposer des gestes un peu marquants qui aident à sortir un moment de l’ordinaire où nous nous frottons, pour découvrir l’autre dans ce qu’il a de meilleur et pour mieux le supporter dans ce qu’il peut avoir d’agaçant.

Un temps de lectio partagée, de partage profond autour de la Parole de Dieu peut être un bon moyen de voir que l’autre vit aussi de la Parole de Dieu, qu’il est prêt à se laisser façonner par elle, qu’il est plus grand que ses petits côtés trop facilement visibles dans le quotidien d’une vie monastique. Un temps d’échange communautaire sur des sujets fondamentaux qui nous font descendre au plus profond de nous-mêmes pour y chercher le meilleur, le plus vrai, le plus beau permettent également un regard neuf sur des frères ou sœurs difficiles. Dans des échanges communautaires assez réguliers sur des thèmes classiques de notre vie monastique comme l’écoute, l’obéissance… la connaissance mutuelle s’enrichit vraiment. Si l’on ose se livrer en vérité et humblement, de vraies découvertes et une possible admiration peuvent jaillir au-delà de ce que l’on ressent habituellement vis-à-vis d’un frère ou d’une  sœur. Ces échanges, parce qu’ils touchent l’essentiel de notre vie et s’ils sont vécus avec sérieux, permettent de révéler le cœur profond et ainsi de transformer parfois l’image que nous donnons de nous-mêmes à notre communauté. Et cela peut aider les autres à changer leur jugement et donc désamorcer des conflits. Ce n’est pas une recette magique qui marche à tous les coups ! Mais cela peut aider une communauté où des conflits de personnes sont récurrents, ou même des conflits d’idées, car on peut progressivement mieux comprendre pourquoi l’autre réagit toujours ainsi, à l’opposé de moi ; on découvre où ses convictions s’enracinent, pourquoi il pense ainsi… Une brèche alors s’ouvre dans mon esprit et m’aide à voir plus large et plus profond que ce que me donne de ressentir ma sensibilité exacerbée.

piedsUn autre type de signe peut aussi aider, c’est celui du lavement des pieds ou d’une petite paraliturgie de réconciliation telle que certains animateurs la proposent. Je crois que ce sont les communautés de l’Arche de Jean Vanier qui ont remis à l’honneur ce lavement des pieds que tous les membres de la communauté se font mutuellement. Ce n’est pas seulement l’abbé comme chez nous qui lave les pieds de ses frères mais ce sont les frères ou les sœurs qui se lavent les pieds les uns aux autres. Voici en substance le témoignage d’une sœur à ce sujet : « La communauté vivait un moment difficile, nous traversions une mauvaise passe où conflits et mésententes étaient courants, on nous a proposé ce lavement des pieds communautaire, nous en sommes encore marquées aujourd’hui et la communauté en a été réellement renouvelée ». Ailleurs, une liturgie de réconciliation vécue au chapitre lors d’une retraite communautaire a été un moment particulièrement fort qui a permis à certaines sœurs de sortir de situations conflictuelles latentes pour entrer dans une volonté au moins de se respecter, de voir la bonne volonté de chacune et non plus de se sentir toujours attaquée par l’autre. Il n’y a plus d’installation dans le conflit, il y a encore des ratés certes, mais qui ne dégénèrent plus en une ambiance délétère de soupçon permanent. Dans cette liturgie, le corps était convoqué : les sœurs étaient invitées à poser un geste, à apporter un objet, à se déplacer d’un endroit à un autre et je crois que c’est important de le noter. Ce n’était pas seulement un exercice de la Parole. Celle-ci devait s’accompagner d’un geste. Ces gestes, cette participation du corps peuvent, en effet, aider à changer notre regard. Cette médiation par le corps peut nous sortir de notre enfermement, de notre endurcissement habituel et nous disposer plus facilement à la grâce de la réconciliation. Le lavement des pieds, une liturgie de réconciliation où le corps est participant peuvent toucher en nous des zones plus vulnérables prêtes à se laisser guérir, des zones où nous avons moins de défenses prêtes à surgir dès que nous nous sentons attaquées et où le Seigneur peut passer plus facilement, comme un voleur qui a trouvé la faille dans le mur. Ce sont aussi des moments assez exceptionnels, on ne fait pas cela tous les mois ! En général on se sent naturellement disponible pour recevoir la grâce qui peut passer par ce moyen inhabituel d’approcher nos frères ou sœurs. À moins d’être bétonné et armé jusqu’aux dents !

 

Conclusion

Même une fraternité blessée est signe de la communion trinitaire. Cela doit nous garder dans l’espérance. La charité n’est pas la bonne entente ! L’important est de ne pas tomber dans le fatalisme, de garder l’espérance et de croire que le pardon et la miséricorde finiront par triompher des conflits inévitables.

Et pour finir, en plagiant l’Exultet qui chante « Bienheureuse faute qui nous a valu un tel Rédempteur », on pourrait dire : « Bienheureux conflit qui m’a permis de comprendre ceci de ma sœur, de moi-même, qui m’a permis de grandir en humilité, en humanité aussi, donc en configuration à l’Homme parfait qu’est le Christ, le Fils bien-aimé du Père ».

 

[1] Dom Guillaume Jedrzejczak, Sur un chemin de liberté, commentaires de la Règle de saint Benoît jour après jour, Anne Sigier, Paris 2006.