« VERBUM  DOMINI »

Mère Luc Congar, osb, abbaye de Pradines, France

 

En 2010 paraissait un grand texte sur la Parole de Dieu : l’exhortation apostolique « Verbum Domini » de Benoît XVI. Pour ceux qui n’auraient pu lire ce document, cet article voudrait simplement en donner le goût en signalant quelques thèmes susceptibles de soutenir notre lectio.

 

Tout d’abord, de quel genre de texte s’agit-il ?mereluccongar

« Verbum Domini » – la Parole du Seigneur – est une exhortation apostolique postsynodale. En octobre 2008 a eu lieu à Rome le Synode des évêques sur « la place de la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Église ». Deux ans après, le Saint-Père a fait paraître l’exhortation apostolique « Verbum Domini ». Elle livre le fruit de trois semaines de travail qui ont réuni environ 300 évêques, experts et invités – dont un rabbin. Symboliquement le texte a été signé le 30 septembre 2010, fête de saint Jérôme, ce Père de l’Église que le Pape cite dans son document et qu’il désigne comme « un grand amoureux de la Parole de Dieu » (n° 72). La lecture du texte montre que l’auteur en est un autre et qu’il souhaite ardemment que tout chrétien aime et connaisse mieux la Parole de Dieu.

C’est à une expérience que Benoît XVI nous invite, invite toute l’Église, celle d’une rencontre personnelle avec le Christ à travers la Parole. C’est, je crois, une des clés de lecture de ce texte. Il ne s’agit ni d’acquérir des connaissances nouvelles, ni d’une démarche intellectuelle, mais d’une démarche de foi et d’amour : rencontrer le Christ vivant aujourd’hui dans la Parole lue en Église.

Deux textes constituent comme l’épine dorsale de l’exhortation :

* le prologue de l’évangile de Jean ;
* la constitution « Dei Verbum » du concile Vatican II (1965).

Avec le prologue de l’évangile de Jean, on peut parler d’une véritable christologie de la Parole.
Quant à la constitution « Dei Verbum », elle sera citée plus souvent dans les passages concernant l’interprétation de l’Écriture, l’inspiration des Écritures, la tradition…

Trois parties se suivent selon une logique évidente :

I : Verbum Dei (Parole de Dieu)
II : Verbum in Ecclesia (Parole dans l'Église)
III : Verbum pro mundo (Parole pour le monde)

Ce don de Dieu (I) est le trésor de l'Église (II) et doit être offert au monde (III).

Un verset du prologue de Jean, particulièrement adapté, est mis en exergue de chacune des parties :

Verbum Dei :

« Au commencement était le Verbe
et le Verbe était auprès de Dieu
et le Verbe était Dieu […]
et le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 1-14).

Verbum in Ecclesia :

« Mais à tous ceux qui l'ont accueilli,
il a donné pouvoir de devenir
enfants de Dieu » (Jn 1, 12).

Verbum pro mundo :

« Nul n'a jamais vu Dieu ; le Fils unique,
qui est tourné vers le sein du Père,
lui l'a fait connaître » (Jn 1, 18).

 

I – Parole de Dieu, Verbum Dei

Cette 1ère partie s'ouvre par une citation de la constitution dogmatique « Dei Verbum », au n° 2 :

« Il a plu à Dieu dans sa sagesse et sa bonté de se révéler en personne et de faire connaître le mystère de sa volonté grâce auquel les hommes par le Christ, le Verbe fait chair, accèdent, dans l'Esprit Saint, auprès du Père […]. Dans cette Révélation, le Dieu invisible s'adresse aux hommes en son immense amour ainsi qu'à des amis ; il s'entretient avec eux pour les inviter à entrer en communion avec lui et les recevoir en cette communion » (cf. Verbum Domini, p. 15).

Notre Dieu est un Dieu qui parle et qui prend l'initiative de se faire connaître à l'homme. Voilà la vraie nature de la Révélation : Dieu se fait connaître à l'homme par sa Parole, le Verbe fait chair (n° 6). Il ne faut pas s'étonner alors que la 1ère partie soit de beaucoup la plus longue ; il s'agit d'une christologie de la Parole.

Cette Parole de Dieu est présentée comme un don si riche et varié qu'on peut l'entendre comme une « symphonie de la Parole, une parole unique qui s'exprime de différentes manières, comme un chant à plusieurs voix, où tout converge vers la personne du Christ » (n° 7). L'exposé va de la création à la fin des temps (n° 8-14), nous présentant le Verbe dans sa dimension totale, y compris celle du silence : « Dieu parle aussi à travers son silence » (n° 21). Les mots essentiels de tradition, inspiration, vérité des Écritures sont présentés clairement (n° 17-19).

Nous rencontrons en cours de route, au n° 10, un très beau commentaire sur le « réalisme de la Parole ». Il vaut la peine d'en citer quelques lignes : « La Parole de Dieu nous pousse à changer notre idée du réalisme. La personne réaliste est celle qui reconnaît dans le Verbe de Dieu, le fondement de tout […] – Pour construire sa vie, l'homme ne doit pas s'appuyer sur l'éphémère mais sur un fondement solide qui demeure, même quand les certitudes humaines s'estompent – […] « Que notre cœur puisse dire tous les jours à Dieu : « Toi, mon abri, mon bouclier, j'espère en ta Parole » Ps 119, 114. Nouvelle invitation à vivre d'une rencontre avec la personne du Christ qui change notre vie.

À Dieu qui parle, il nous faut répondre : « Chacun de nous est rendu par Dieu capable d'écouter et de répondre à la Parole divine. » Dans cette optique le péché nous est présenté comme non-écoute de la Parole de Dieu (n° 26). Par opposition, Marie nous est proposée comme le modèle de cette écoute (n° 27-28).

Les numéros 29 à 49 intitulés : « Herméneutique de l'Écriture Sainte dans l'Église » sont une reprise des grands principes d'interprétation de l'Écriture énoncés dans « Dei Verbum » :

– La conscience de l'unité des Écritures : la Bible s'éclaire par elle-même et le Christ, dans son mystère pascal éclaire toutes les Écritures.
– La prise en compte de la tradition vivante de l'Église.
– L'analogie de la foi (cohésion des vérités de la foi entre elles et dans le projet total de la Révélation).

Mon attention a été attirée par le n° 42 : « Les pages obscures de la Bible ». Notre Pape nous dit tout simplement que les pages obscures de la Bible seront toujours des pages obscures, mais les chercheurs et les pasteurs peuvent nous aider à comprendre que ces pages ont une raison d'être et une signification à la lumière du Mystère du Christ.

Benoît XVI rend hommage au travail des exégètes car il faut honorer toutes les exigences de la raison et respecter les textes. Mais il appelle à un dépassement de la lettre, à « un processus de compréhension qui se laisse guider par le mouvement intérieur de l'ensemble des textes » (n° 36-38). En éclairant le rapport entre l'Ancien et le Nouveau Testament, notamment la notion d'accomplissement qui est à la fois continuité, rupture et dépassement, il souligne l'importance d'une rencontre entre les juifs et les chrétiens au sujet de la lecture des Écritures (n° 40 et 43).

 

II – Parole dans l'Église, Verbum in Ecclesia

Dans cette 2e partie de l'exhortation, deux points surtout vont retenir notre attention :

– Ce qui concerne la liturgie
– Ce qui concerne la 'lectio'

Moines et moniales, nous sommes plus familiarisés avec ces deux moments de la vie de l'Église, mais confirmés, réconfortés par le souci qu'en a notre Pape. « En considérant l'Église comme la demeure de la Parole, on doit avant tout prêter attention à la Sainte Liturgie. C'est vraiment le lieu privilégié où Dieu nous parle dans notre vie présente, où il parle aujourd'hui à son peuple qui écoute et répond » (n° 52).

La liturgie est donc le lieu privilégié où Dieu parle et où l'homme répond.

La Parole de Dieu dans la liturgie, comme dans l'histoire du salut a un caractère performatif, c'est-à-dire qu'elle accomplit ce qu'elle dit, pas de séparation entre ce que Dieu dit et fait. « En éduquant le peuple de Dieu à découvrir ce caractère performatif de la Parole de Dieu dans la liturgie, on l'aide aussi à percevoir l'action de Dieu dans l'histoire du salut et dans l'histoire personnelle de chacun de ses membres » (n° 53).

BenoitXVILe Pape s'attarde longuement à la célébration de l'Eucharistie. En abordant la question de l'homélie, il donne des conseils précis : « On doit éviter les homélies vagues et abstraites qui occultent la simplicité de la Parole de Dieu […] Il doit être clair que ce qui tient au cœur du prédicateur c'est de montrer le Christ sur lequel l'homélie est centrée » (n° 59). Et il demande la rédaction d'un directoire homélitique (n° 60).

Parmi les formes de prière qui célèbrent la Parole de Dieu, Benoît XVI met aussi en relief la liturgie des Heures. « Elle constitue une forme privilégiée d'écoute de la Parole de Dieu parce qu'elle met en contact les fidèles avec l'Écriture Sainte et avec la Tradition vivante de l'Église » (n° 62).

Ce document nous invite à une liturgie soignée, cohérente, en soulignant :

– le poids de la Parole de Dieu.
– l'importance du silence ou des silences dans la liturgie.
– la proclamation préparée et audible de la Parole.

Après la liturgie, le Pape parcourt toute la vie de l'Église avec un bel élan d'optimisme. Au n° 72, nous pouvons lire : « S'il est vrai que la liturgie est le lieu privilégié pour la proclamation, l'écoute et la célébration de la Parole de Dieu, il est tout aussi vrai que cette rencontre doit être préparée dans le cœur des fidèles et surtout être approfondie et assimilée par eux. En effet, la vie chrétienne est caractérisée essentiellement par la rencontre avec Jésus Christ qui nous appelle à le suivre […]. Avec les Pères du Synode, j'exprime le vif désir que fleurisse une nouvelle raison de plus grand amour pour la Sainte Écriture […], afin que la lecture orante et fidèle dans le temps, permette aux chrétiens d'approfondir leur relation avec la personne même de Jésus ».

Benoît XVI traite de la lecture orante de la Sainte Écriture aux n°s86-87. Il reprend les quatre temps de la lectio divina tels qu'ils nous ont été transmis par Guigue le Chartreux, moine du 12e siècle.

– Lecture du texte (lectio) qui provoque une question portant sur la connaissance authentique de son contenu : Que dit en soi le texte biblique ?

– La méditation (meditatio) qui pose la question suivante : Que nous dit le texte biblique ? Ici, chacun doit se laisser toucher et remettre en question.

– La prière (oratio) suppose cette autre question : Que disons-nous au Seigneur en réponse à sa Parole ? La prière est la première manière par laquelle la Parole nous transforme.

– La contemplation (contemplatio) au cours de laquelle nous adoptons comme don de Dieu, le même regard que lui pour juger la réalité et nous demandons : Quelle conversion de l’esprit, du cœur et de la vie le Seigneur nous demande-t-il ? »

En langage monastique, nous dirions que la contemplatio est une douceur que nous ressentons parfois dans la lectio.

Après ce petit traité de lectio divina le Pape encourage la prière de l’angélus et termine en évoquant la Terre Sainte où les communautés chrétiennes vivent de grandes difficultés (n°89).

Dans un article de ce bulletin, une moniale d’Abu-Gosh nous dira la fécondité de lire la Parole de Dieu sur la terre de la Parole.

 

III – Parole pour le monde, Verbum pro mundo

La troisième partie rappelle que l’Église est missionnaire. Par la venue du Verbe, nous avons reçu grâce sur grâce et pour les chrétiens une grâce est toujours une mission, celle d’annoncer au monde une parole d’espérance capable d’éclairer tous les domaines et toutes les situations de la vie (n° 90-98).

C’est une parole vivante qui s’engage pour les pauvres, pour la justice, pour la paix, pour les jeunes, les migrants, les personnes qui souffrent. L’énumération est impressionnante d’autant plus que pour Benoît XVI il ne s’agit pas d’une simple énumération mais de propositions concrètes. Même la sauvegarde de la création est prise en compte (n° 99-108).

Dans le domaine culturel, la Parole de Dieu entre en dialogue avec le monde de l’art, de la culture, des médias. Enfin elle a toute sa place dans le dialogue interreligieux (n° 117-120).

Dans sa conclusion, le Pape rappelle le désir qui sous-tend toute cette exhortation : « Je désire encore une fois exhorter le peuple de Dieu tout entier, les Pasteurs, les personnes consacrées et les laïcs à s’engager pour devenir toujours plus familiers des Saintes Écritures (n° 121).

Et nous revenons au prologue de l’évangile de Jean que nous n’avons pas quitté tout au long de ce texte « comme nous le fait contempler le prologue de l’évangile de Jean, tout ce qui est se trouve sous le signe de la Parole. Le Verbe jaillit du Père et il vient demeurer parmi les siens, puis il retourne dans le sein du Père pour emporter avec lui toute la création qui en lui et par lui a été créée ».

Et cette communion avec le Père et dans le Christ, les uns avec les autres, est source de joie (n° 123). Cette joie nous était déjà annoncée au n° 2 de l'exhortation qui s'intitule : « Pour que votre joie soit parfaite », avec une citation de 1 Jn 1, 4 : « Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus. Tout ceci nous vous l'écrivons pour que notre joie soit complète ».

Son dernier regard est pour Marie dont la béatitude « naît de la Parole écoutée et mise en pratique » (n° 124).

Puisse cette joie envahir et transformer notre vie pour que nous la communiquions à ceux dont Dieu nous donne de partager la vie.