« Écoute, Israël » – « Écoute, mon fils »

Expérience d’une vie bénédictine au sein d’Israël

Une sœur du monastère Sainte Françoise Romaine, d’Abu Gosh, Israël

 

« Le moine est pour l’Église ce qu’Israël est pour le monde ». C’est la conviction qui anime ce témoignage d’une moniale qui vit sur la terre d’Israël, terre de la Parole, le « écoute, mon fils » de la vie bénédictine.

Introduction

Quand nous essayons d’expliquer aux pèlerins qui visitent notre monastère notre vocation de vie monastique côte à côte et à l’écoute d’Israël, dans une perspective d’unité de l’Église, la question monte spontanément en eux : « Et qu’est-ce que vous faites pour cela ? » Voilà la première difficulté pour parler de notre vie qui se situe moins dans le « faire » que dans « l’être ». Un « être » qui ne se communique pas par des explications. Il faut le partager pour le comprendre de l’intérieur.

Deuxième difficulté : veiller rigoureusement à ne pas mélanger le plan spirituel et le plan politique. Les mots sont piégés : parler d’Israël théologiquement tout en restant bien situé par rapport à l’État hébreu est compliqué, et pourtant l’enjeu est immense. Nous y reviendrons.

Cet article est sensé relater l’expérience spécifique d’une communauté bénédictine en Israël, essayant de vivre pleinement de la sève de l’olivier sur lequel l’Église est greffée. Cela passe, bien sûr, par la Parole de Dieu. Encore une fois, il est impossible de comprendre cette vocation et les fruits qu’elle peut porter, par le seul biais de l’intelligence. C’est du cœur qu’on aura besoin, car c’est un cœur à cœur que nous vivons. La communication de cœur à cœur ne passe pas toujours par des paroles, parce qu’on appelle « dialogue interreligieux ». Tout cela peut exister et a toute sa valeur. Mais l’essentiel se vit autrement et se communique plutôt par osmose, dans un long et patient travail d’assimilation. Les mots pour le dire ne pourront être que la partie visible de l’iceberg.

 

I – « Écoute, Israël »

La Parole, créatrice du peuple

TorahrouleauxC’est avec Abraham que cela commence : « Je ferai de toi un grand peuple » (Gn 12, 2). Sans cette parole, pas d’Israël. Elle sera répétée à chaque génération jusqu’à aboutir, avec Jacob, au don du nom d’Israël et à devenir une référence, un moyen de rappeler à Dieu qu’il s’est engagé définitivement : « Souviens-toi de tes serviteurs Abraham, Isaac et Israël, à qui tu as juré par toi-même et à qui tu as dit : Je multiplierai votre postérité comme les étoiles du ciel… » (Ex 32, 13).

Parole fondatrice qui appelle une deuxième : celle de l’alliance. C’est lors de l’apparition à Moïse dans le buisson ardent que Dieu commence à parler de « mon peuple » : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple... fais sortir d’Égypte mon peuple, les Israélites » (Ex 3, 7.10). L’expression « mon peuple » sera encore renforcée par une autre, lors de la conclusion de l’alliance au mont Sinaï : « Maintenant, si vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, je vous tiendrai pour mon bien propre parmi tous les peuples » (Ex 19, 5). Voilà le lien entre l’écoute et l’identité du peuple : c’est cette écoute qui fait d’Israël le « bien propre » de Dieu, son « trésor », son « peuple chéri », comme on pourrait aussi traduire le mot hébreu « Segoulah ».

Si l’on suit cette expression à travers les cinq livres du Pentateuque, elle réapparaît à trois reprises dans le livre du Deutéronome (Dt 7, 6 ; 14, 2 ; 26, 18) et conduit à des précisions hautement significatives, chaque fois en lien avec l’écoute : le premier qualificatif octroyé à Israël est « tu es un peuple consacré (un peuple saint) au Seigneur ton Dieu », marquant ainsi sa conformité avec Dieu lui-même qui seul est saint, tout en précisant que cette sainteté ainsi que l’élection sont un don purement gratuit et ne dépendent nullement des vertus réelles et visibles de ce peuple.

Ensuite, la qualité de « fils pour le Seigneur votre Dieu » est mise en relief, texte que la tradition rabbinique commente de la manière suivante : « Rabbi Meïr disait : De toutes façons vous êtes des "enfants", car il est dit : "Ce sont des enfants insensés" (Jérémie IV, 22). Même s’ils n’étudient pas la Torah, ils sont appelés enfants. »(1)

Le troisième texte qui parle de l’alliance, de l’appartenance mutuelle de Dieu et d’Israël, de l’écoute de sa voix et de la garde de ses commandements suscite la question de ce que signifie cette écoute et comment elle se vit concrètement.

Écoute, étude et dialogue

Le « Shema’ Israël » (Dt 6, 4), cœur de la prière quotidienne, est « la profession de foi qui accompagne le juif de sa plus tendre enfance jusqu’à sa tombe... Elle a été choisie parmi les 4875 versets du Pentateuque pour être la devise d’Israël dans tous les temps et sous tous les horizons ». L’impératif « shema’ », « écoute ! » est suivi du commandement d’enseigner « ces paroles » à ses fils. L’écoute se situe dans un cadre de transmission de génération en génération. « Ce n’est pas de la croyance qui est demandée, ni davantage l’expérience personnelle, dans les sciences de la nature et de l’histoire, mais le savoir par la tradition. »(2)

L’étude de la Torah, prescrite pour chaque homme depuis le moment où l’enfant commence à parler jusqu’au jour de sa mort(3), n’est pas un travail solitaire, mais doit se faire avec le père et ensuite avec un maître. C’est ce qui est évoqué au début du traité Pirké Avot de la Mishna : « Moïse reçut la Torah du Sinaï, il la transmit à Josué, Josué aux Anciens, les Anciens aux Prophètes, et les Prophètes la transmirent aux hommes de la Grande Assemblée »(4) : L’écoute est l’entrée dans une chaîne ininterrompue de maître à disciple depuis le don de la Torah au mont Sinaï jusqu’à aujourd’hui.

L’étude de la tradition, du Talmud, doit se faire toujours à deux, en compagnonnage avec un camarade d’études. C’est seulement dans l’affrontement de plusieurs manières de voir et de comprendre que la vraie écoute peut se faire, celle qui fait émerger la vérité. Le mot hébreu pour cette controverse intellectuelle est « mahloqet » : la première et la dernière lettre de ce mot en forment un autre, « mét » qui veut dire mort. Entre ces deux lettres est inséré le mot « halaq » qui désigne des cailloux lisses qui donnent des étincelles quand on les frappe l’un contre l’autre. Ces étincelles font naître la vie au milieu de la mort. La controverse, le jeu perpétuel de questions et réponses qui suscitent de nouvelles questions est donc le lieu de l’écoute, le lieu de la vérité et de la vie, loin de toute quiétude et de toute pensée stérile endormie, morte.

Écoute et pratique

Selon Ex 24, 7, la mise en pratique précède même l’écoute : Moïse « prit le livre de l’Alliance et il en fit la lecture au peuple qui déclara : ‘Tout ce que le Seigneur a dit, nous le ferons et nous écouterons’. » Ce verset exprime, selon la tradition juive, la volonté du peuple « de servir Dieu dans un dévouement librement consenti »(5). Faire précéder le « faire » à l’écoute montre une compréhension profonde de l’esprit humain : c’est à travers la pratique et grâce à elle qu’on va comprendre le vrai sens des paroles de la Torah.

La Parole et la Terre

La question de la pratique des commandements conduit nécessairement au thème de la terre, car de nombreux préceptes ne peuvent être pratiqués qu’à l’intérieur de la « Terre d’Israël », par exemple les pèlerinages annuels pour les trois grandes fêtes Pesah, Souccot et Shavuot, ou bien l’année sabbatique, le repos de la terre en chaque septième année. Mais ce thème est beaucoup plus vaste encore, puisque le don de la terre fait partie intégrale de la promesse à Abraham et à ses descendants : « C’est à ta postérité que je donnerai ce pays » (Gn 12, 7). Sujet délicat qui mène inévitablement à la politique, mais pourtant incontournable pour bien comprendre le lien du peuple à la Terre d’Israël.

 

II – « Écoute, mon fils »

À travers les thèmes évoqués autour du lien d’Israël à la Parole de Dieu, se dégage une profonde connivence avec la vie monastique, bien résumée dans la phrase suivante : « Le moine est pour l’Église ce qu’Israël est pour le monde. »

AbuGoshÀ l’origine de chaque vocation monastique se trouve un contact avec la Parole, avec Celui qui appelle et choisit une personne pour être totalement à lui. Appel, élection totalement gratuite, non méritée, souvent même pas cherchée, mais consentie dans la liberté la plus totale. Connivence pour la vie bénédictine entre le « Shema’ Israël » et les premiers mots de la Règle de saint Benoît : « Écoute, ô mon fils, l’enseignement du maître ». Connivence enfin avec la transmission d’une tradition qui ne s’acquiert pas de manière autodidacte, mais qui doit nécessairement passer par un autre, par le dialogue, par l’affrontement du nouveau venu avec celui qui a la charge de le guider. Dans le meilleur des cas, ce sera une mise en question réciproque de laquelle naîtra une vie nouvelle. Et finalement, l’écoute dans la vie monastique n’est vraie que si elle s’accompagne de l’obéissance, de la pratique parfois non comprise ou même jugée impossible.

La devise bénédictine « Ora et Labora » montre que l’écoute de la Parole et la prière ne sont pas tout : le travail manuel et le souci de gagner sa vie sont essentiels pour toute communauté qui veut durer et mener une vie équilibrée. Cette dimension non plus n’est pas étrangère à la tradition juive : « Rabbi Élazar, fils d’Azaria dit : ... Sans farine, pas de Torah, et sans Torah, pas de farine »(6), ce qui est commenté par Rashi : « Si on a rien à manger, comment pourrait-on s’occuper de Torah ! »

Le dernier chapitre de la Règle de saint Benoît rappelle que pour trouver le chemin de la perfection, il ne suffit pas de se tenir à cette règle, mais qu’il faut prendre en compte toute la tradition de la Bible, des Pères monastiques et patristiques. On pourrait ajouter à l’énumération de cette tradition capable de conduire à la perfection la racine juive de la foi chrétienne. Dans le contact avec le peuple d’Israël et avec sa manière d’écouter la Parole se trouve quelque chose de vital pour la vie chrétienne et monastique.

Il est heureux que de nombreux monastères de nos jours soient déjà ouverts à ce trésor. La spécificité de notre communauté à Abu Gosh est que cette écoute de la tradition juive et de l’Israël d’aujourd’hui est la raison même pour laquelle les premiers frères et sœurs ont été envoyés dans ce pays. C’est là que nous rejoignons le lien du peuple d’Israël à la Terre, notre vocation spécifique ne pouvant se vivre ailleurs.

 

III – À l’écoute d’Israël

Israël – déjà le nom dont on appelle ce pays n’est pas neutre et oblige d’emblée de se positionner par rapport à la politique. Et c’est justement ce qu’on voudrait éviter. Non pas pour se dérober, mais par un choix délibéré de ne pas se mettre d’un côté ou de l’autre.

La haute estime pour Israël en tant que peuple élu, « frères aînés » avec Jean Paul II ou « pères dans la foi » avec Benoît XVI ne se laisse pas réduire à des options politiques ou théologiques simples comme pourraient l’être certaines formes d’un « sionisme chrétien » ou une théologie « judaïsante ». En vivant ici, nous ne pouvons ni oublier ni refuser de voir et de sentir ce que peut souffrir le peuple palestinien. La mission de notre communauté de vivre notre vie bénédictine au sein d’Israël implique au contraire d’être une présence cordiale et accueillante pour tous, s’inspirant de l’esprit d’intercession qu’a si bien formulé le Cardinal Martini en venant vivre à Jérusalem : « L’intercession veut dire alors se mettre là où le conflit a lieu, se mettre entre les deux camps en conflit. ... Il s’agit de se mettre au milieu. ... Intercéder c’est être là, sans bouger, sans issue, cherchant à mettre la main sur l’épaule des deux adversaires en acceptant le risque de cette position. ... C’est le geste de Jésus-Christ sur la Croix »(7).

Un peuple pas du passé, mais du présent

La première et la plus importante leçon que donne la vie dans ce pays est de ne jamais dissocier ni la Parole de Dieu « du peuple juif réel et contemporain », ni ce peuple de la terre(8). Impossible de continuer à penser et à lire la Bible comme si « les juifs » étaient seulement un peuple qui existait dans le passé, au temps de l’Ancien Testament ou au temps de Jésus. Impossible d’ignorer qu’Israël est un peuple bien vivant, attaché à ce pays au plus profond de son être, souffrant de 2000 ans d’exil et du traumatisme sans pareil de la Shoah. Peuple déroutant dans sa diversité et sa complexité. Impossible de ne pas réagir aux commentaires bibliques ou aux articles de théologie où l’on parle du judaïsme comme une entité qui aurait simplement précédé le christianisme sans lui être contemporain jusqu’à aujourd’hui. Impossible aussi de ne pas perdre ses possibles illusions sur un peuple qu’on croyait meilleur que les autres et duquel on attendait un perfectionnisme et une moralité supérieure.

Notre vocation implique de s’ouvrir à toute la réalité de ce peuple, à ce qui nous attire et à ce qui nous est difficile à accueillir. L’explication donnée par la tradition juive pour le bouquet de quatre espèces végétales qui fait partie de la liturgie de Souccot, la fête des Tentes, peut l’illustrer et servir aussi de lien avec une communauté monastique, appelée à vivre l’unité du corps communautaire et à se laisser conduire par le Christ « tous ensemble à la vie éternelle »(9) : « ... nos Sages ont vu dans le bouquet de fête de Souccot l’image de l’unité d’Israël ! ... le parfum représente le savoir (de la Torah), le fruit représente les actions. Aussi l’étrog qui est doté d’un parfum délicieux et qui est aussi un fruit exquis représente l’élite d’Israël, illuminée par le savoir et ennoblie par les bonnes actions ! Le Loulav, sans parfum mais porteur de fruits succulents, représente les personnes sans savoir mais qui se consacrent aux bonnes actions. Le myrte, parfumé mais privé de fruits comestibles, symbolise les personnes dotées de savoir mais qui se désintéressent de l'action. Enfin, le saule, sans fruits et sans parfum, représente la grande masse qui n’a ni connaissance de la Torah ni zèle religieux ! En les unissant dans notre main, en les agitant devant Dieu, nous proclamons la solidarité de toutes les parties de notre peuple, qui doit former un seul corps où les vertus des uns viennent combler les lacunes des autres ! Et c’est par tout cet ensemble que le Nom de l’Éternel sera sanctifié ! »(10)

Lectures et études

Comment vivons-nous cette ouverture au quotidien ? Il y a bien sûr les moyens d’études et de lectures, à commencer par la langue hébraïque que chacun poursuit selon ses possibilités. C’est un trésor de pouvoir faire sa Lectio divina dans l’Ancien Testament avec le texte original en hébreu et de pouvoir s’inspirer des méthodes de la tradition juive pour ouvrir les richesses cachées de l’Écriture, en faisant des « colliers de perles » dans lesquels un mot renvoie à un autre et ainsi de suite, en parcourant tous les livres de la Bible. – Et quelques mots d’hébreu donnent immédiatement une autre couleur à une rencontre avec des Israéliens.

Chaque vendredi soir, nous entendons la sirène qui annonce le début du shabbat. Cela nous donne l'opportunité de nous associer à la joie du peuple juif et à son action de grâce pour ce temps spécifique qui lui est donné de vivre comme signe de l’alliance avec Dieu. Certains le font en étudiant personnellement la Parasha, la portion de la Torah qui est lue dans la synagogue en ce Shabbat, à l’aide de commentaires juifs.

Visites et rencontres

En plus de cette dimension personnelle de l’étude qui est pratiquée certainement dans beaucoup de monastères à travers le monde entier, notre communauté vit quelque chose de plus spécifique au niveau communautaire à travers la célébration d’une petite partie de notre office en hébreu, à travers les lectures choisies pour le réfectoire, à travers des sessions, des rencontres, des conférences et à travers des sorties « sur le terrain » qui approfondissent toujours plus notre connaissance du pays et de ses habitants.

Ces rencontres avec des personnes très variées (un écrivain, un rabbin, des amis israéliens et palestiniens) sont comme autant de tesselles d’une mosaïque qui se dessine avec le temps. Des revues et articles sont à notre disposition (SENS, Sidic, M. Remaud) ainsi que la possibilité de participer à des sessions de formation (Ecce Homo, enseignements donnés par les frères et sœurs de Sion). Lors des fêtes juives, nous nous rendons présents à ce que vit le peuple juif par le biais de commentaires variés (J. Eisenberg, A. Steinsaltz, A. Abécassis), et chaque année quelques frères et sœurs passent la journée du Yom Kippour, le jour du Grand Pardon, jour le plus saint pour le judaïsme, à Jérusalem.

Dès les débuts de notre communauté en 1976 s’est nouée une grande proximité avec trois pères dominicains qui ont œuvré chacun à sa manière au rapprochement avec le judaïsme : le P. Bruno Hussard, le P. Marcel Dubois et le P. Jacques Fontaine. Ce dernier a crée la « Bible sur le Terrain » (BST), un pèlerinage « autrement », parcours à travers la Bible dans la nature plutôt que dans les sanctuaires. Nos premiers frères et sœurs étaient parmi les premiers à vivre cette expérience, et Abu Gosh est resté le point de départ et d’aboutissement de ce pèlerinage qui continue à porter ses fruits.

Nous poursuivons cette idée à notre manière : lors de nos sorties et pèlerinages communautaires annuels, nous fréquentons d’une part les lieux saints aux temps liturgiques correspondants. D’autre part, nous visitons des lieux archéologiques ainsi que des lieux et des personnes qui nous parlent de l’histoire et du présent de l’Israël contemporain. L’importance de ces visites se comprend dans la durée, grâce à notre vœu bénédictin de stabilité. Le but n’est pas de faire aussi rapidement que possible le tour de tous les aspects du pays. Au contraire, cette connaissance des paysages bibliques et des deux peuples qui habitent cette terre s’enracine en nous toujours plus profondément au fil des années.

Le chemin d’Emmaüs

Notre monastère est situé sur un terrain que les Croisés ont adopté, il y a 800 ans, comme étant l’emplacement de l’Emmaüs de la Bible. Lieu où le Christ ressuscité s’est arrêté avec ses deux disciples pour se faire reconnaître à travers la fraction du pain. Lieu situé sur un chemin de rencontre et de compréhension de l’événement pascal à travers « les Écritures », c’est-à-dire à travers un nouveau regard sur ce livre que nous appelons l’Ancien Testament.

Ce lieu, situé en plein milieu d’un village arabe et musulman correspond bien à notre vocation. Il est un lieu de pèlerinage chrétien, lieu de passage pour bon nombre de groupes et d’individuels, mais aussi un lieu de détente et de visite pour des Israéliens qui viennent manger dans un des nombreux restaurants arabes du village d’Abu Gosh le jour du Shabbat et qui profitent aussi de la beauté de notre jardin et de notre église avec ses fresques du 12e siècle.

L’histoire d’Emmaüs raconte une rencontre autour des Écritures et du pain partagé, et ce sont ces mêmes dimensions que nous sommes appelés à vivre avec tous ceux qui viennent : ceux qui fréquentent notre hôtellerie, les habitants du pays d’où qu’ils viennent, nos amis, les pèlerins du monde entier. Auprès de tous nous avons la même mission : témoigner de ce que vit l’autre, donner des paroles d’apaisement, de compréhension et d’ouverture, rendre possible la reconnaissance de l’amour de Dieu, qui pour nous passe par la personne de Jésus Christ, dans un accueil cordial et fraternel.

Deux exemples pourront illustrer la manière dont se concrétise cette ouverture :

• Notre frère Olivier qui accueille depuis des années des groupes de jeunes recrues de l’armée israélienne leur montre le visage d’un christianisme qui les aime et qui les reconnaît comme sa propre racine. Il témoigne en abondance de son émerveillement de voir tomber des murs d’incompréhension et de peur dans les visages et les cœurs de ses interlocuteurs.

• Beaucoup de groupes passent à Abu Gosh à la fin de leur parcours, après avoir vu la souffrance du peuple palestinien, plus palpable que celle des israéliens. L’accueil de nos frères leur propose une autre réaction que la révolte : un regard de non-jugement et le rappel de la vocation chrétienne de ne rien faire ou dire ou même penser qui puisse attiser la haine et la violence. Un regard de foi sur le peuple juif comme peuple élu et aimé de Dieu, indépendamment de toutes les considérations politiques. Un regard qui « comprend sa propre existence comme une participation à l’élection d’Israël et à la vocation qui reste, en premier lieu, celle d’Israël, bien qu’une petite partie seulement d’Israël l’ait acceptée »(11).

 

Conclusion

Vivre sous la Parole de Dieu en Israël rend à cette Parole toutes ses dimensions et ses saveurs, à commencer par les paysages et le climat jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne. Lentement, nous intégrons ce fait que nous, chrétiens, ne sommes pas les seuls destinataires de la Parole, mais qu’il nous n’est demandé rien d’autre qu’à Israël : « accomplir la justice, aimer la bonté et marcher humblement avec ton Dieu » (Mi 6, 8). Nous cheminons avec nos Pères dans la foi qui nous ont tout donné et qui poursuivent leur chemin à eux, selon le plan de Dieu qui demeure un mystère jusqu’à la fin des temps.

 

1) Cité d’après : Elie Munk, La voix de la Thora. Commentaire du Pentateuque. Le Deutéronome, Paris 1991, p. 136.
2) E. Munk, La voix de la Thora, Deutéronome, p. 60.
3) Maimonide, Michne Torah. Hilkhot Talmud Torah I, 6 et 10.
4) Pirqé Avot I, 1, d’après : La michna, tome 15 : pirqé avot, traduction et commentaire de Claude-Annie Gugenheim.
5) Elie Munk, La voix de la Thora. Commentaire du Pentateuque. L’Exode, Paris 1992, p. 294.
6) Pirqé Avot 3, 7.
7) Cardinal Carlo Maria Martini, Vers Jérusalem, Paris 2004, 174.
8) Cf. la conférence donnée par Michel Remaud, directeur de l’Institut Albert Decourtray à Jérusalem, lors de la session « Découvrir le Judaïsme » à La Hublais, le 18 juillet 2012, http://www.ajcf.fr/spip.php?article1310.
9) RB 72, 12.
10) Ephémérides de l’année juive. Traduction du SEFER HATODAAH par Robert Samuel, tome 1 : tichri, p. 100-101.
11) Commission Biblique Pontificale, Le peuple juif et ses saintes Écritures dans la Bible chrétienne, Paris 2001, p. 87.