LITURGIE MONASTIQUE ET PAROLE DE DIEU

Fr. Dieudonné Dufrasne, osb, Monastère Saint-André, Clerlande, Ottignies (Belgique)

 

Existe-t-il une liturgie monastique ? L’auteur va nous répondre oui et non. Oui, à cause de la connivence entre la vie monastique et la Parole de Dieu. Non, car la liturgie est d’abord la prière de l’Église. À découvrir.

 

Proposé en ces termes – « Liturgie monastique et Parole de Dieu » -, le sujet ne me serait pas personnellement venu à l’esprit. Il m’a été demandé de l’approcher. Pour avoir dû y réfléchir, je l’ai finalement trouvé fécond. Cet essai a toutefois besoin de quelque indulgence.

 

Existe-t-il une liturgie monastique ?

Moinelisant« Liturgie monastique » est une expression courante comme si cela allait de soi, sans que soit clairement explicitée sa pertinence. On peut toutefois deviner qu’elle tente de caractériser la (les) manière(s) propre(s) aux moines de célébrer la liturgie officielle de l’Église. Ceci est incontestable et normal, comme il en est dans d’autres types de communauté (paroissiale, domestique, charismatique, cathédrale…). Et, dans ce sens, il existe bien une liturgie monastique.

Mais uniquement dans ce sens. Car, faut-il le rappeler, la liturgie ne se réduit pas à sa célébration et ses expressions. Elle est d’abord et fondamentalement le mystère invisible de l’œuvre trinitaire du salut, initiée par le Père, réalisée dans la Pâque du Fils, actualisée par la prière épiclétique à l’Esprit, et offerte – égale et identique – au Peuple de Dieu, aux baptisés, laïcs, prêtres et moines.

Et la Parole de Dieu, proclamée dans l’assemblée n’a qu’une voix : elle est partagée à « la multitude ». Et dans ce sens, il n’existe pas une liturgie spécifiquement monastique.

 

L’eucharistie en cercles concentriques ?

La liturgie chrétienne a le génie d’ex-primer et d’im-primer les réalités invisibles dans un rituel visible et audible. Mais s’il est nécessaire de distinguer les deux aspects – le Mystère et les façons de le célébrer -, il est tout aussi impérieux de ne pas les concevoir étrangers l’un à l’autre, encore moins de les opposer, au risque, alors, d’entretenir une approche quelque peu intellectualiste de la liturgie.

C’est le cas, assez répandu faut-il l’avouer, dans un certain nombre de communautés monastiques, où se dévoile une mentalité, souvent implicite mais parfois même explicite, selon laquelle les moines « ouvrent » aux laïcs (hôtes et visiteurs) l’accès à « leur eucharistie conventuelle ». La topologie classique de leur église – presbyterium, chœur et nef – risque d’induire l’existence de trois assemblées : un îlot réservé aux prêtres concélébrants, la couronne serrée des moines non-prêtres, et l’alignement plus lointain des laïcs. D’autres signes de ségrégation s’y ajoutent parfois : quand les laïcs sont privés de la communion au calice ; et même – cas extrême mais bien connu , lorsqu’il est explicité clairement à l’ « assistance » de ne pas mêler sa voix au chant des moines.

Or, la Parole de Dieu, durant la célébration eucharistique, ne se limite pas à la seule proclamation des textes bibliques. Elle demande à s’incarner, non seulement de manière audible, mais également et excellemment de manière visuelle dans la chair du Corps du Christ qui est l’assemblée. Encore faut-il alors offrir à la Parole toutes ses chances d’être proche, elle qu’il ne faut chercher ni là-haut dans les hauteurs des cieux, ni là-bas au-delà du lointain horizon, alors « qu’elle est tout près de toi, dans ton cœur et dans ta bouche » (Dt 30, 14).

 

Les moines peuvent-ils avoir un « chez soi » liturgique ?

Jusqu’ici, nous avons rappelé, s’il le fallait, la nécessaire distinction – sans opposition pour autant – entre le mystère de grâce divine, cœur invisible de la liturgie, et l’œuvre de l’Église de l’exprimer par les rites audibles et visuels de la célébration. De cette approche fondamentale, il n’existe pas de liturgie spécifiquement monastique. Cette conviction partagée par tous les moines et moniales des monastères chrétiens risque cependant d’être oblitérée par des manières de célébrer quelque peu élitistes – à leur insu en bien des cas -. On a simplement voulu éveiller leur attention, sans nul procès d’intention.

Les réflexions qui précèdent ont exclusivement porté sur la célébration eucharistique, la plus centrale pour tout chrétien, et celle qui rassemble le plus habituellement les moines et leurs hôtes, leurs amis fidèles, et leurs visiteurs occasionnels.

Mais, dans les monastères, la vie liturgique ne se réduit pas à la célébration eucharistique, même si elle en est la source et le sommet (fons et culmen). Il y a la « Liturgie des Heures » que les moines célèbrent trois à sept fois par jour (parfois la nuit), tous les jours d’une semaine, et toutes les semaines de leur vie. À cette expérience « de longue haleine », des laïcs ne participent que ponctuellement, laissant les moines célébrer, la plupart du temps, dans un « splendide isolement ». Les moines peuvent-ils, dès lors, revendiquer la légitimité d’une liturgie spécifiquement monastique ? La réponse – positive – est liée à la connivence que les moines entretiennent avec la Parole de Dieu. Leur « chez soi » est prioritairement et continuellement habité par la Parole souveraine : ils co-habitent avec Elle.

 

Les connivences des moines avec la Parole de Dieu

La Liturgie des Heures, qui scande le rythme des journées au monastère, est massivement composée des lectures des Premier et Nouveau Testaments, avec une part prépondérante donnée aux Psaumes. Une part plus modeste est accordée à des lectures patristiques et d’auteurs spirituels des siècles suivants. Et, plus modeste encore, la présence de l’hymne, du répons bref, et des intercessions. Ce quasi-monopole de la Parole scripturaire dans leur vie de prière entraîne nécessairement les moines avec elle dans de fortes connivences dont trois principales.

 

• L’impossible dérobade à la Parole

Les laïcs, qui ne sont pas tenus pas vocation à prier nécessairement avec la Liturgie des Heures, sont libres de composer des célébrations qui font appel à des textes, témoignages et chants dont le langage n’est pas strictement biblique (même si leur inspiration doit se tenir au plus près de la Parole scripturaire). Rien ne permet, en ces manières de faire, de suspecter, de quelque façon, leur authenticité spirituelle. Elles peuvent cependant courir le risque d’« ex-primer le ressenti » d’un moment ou de certains individus plutôt que de se laisser « im-primer par la surprise transcendante » d’une parole qu’on n’a pas choisie pour des convenances premières.

Par contre, il n’est pas imaginable que les moines, au fil des jours, des semaines et des années, composent des offices liturgiques au gré des événements paisibles ou turbulents de la communauté, encore moins selon les sensibilités spirituelles ou psychiques tellement diverses des frères.

Mais cette impossibilité « pratique » ne prévaut pas sur la « décision de Foi » des moines, selon laquelle ils prennent le risque de s’exposer quotidiennement à la Parole scripturaire, dont les textes ont été choisis et organisés en dehors d’eux, selon des critères objectifs de la tradition liturgique, qui propose de lire notre histoire (et nos histoires) à la lumière de la sainte Histoire (et des histoires mouvementées) du Dieu de l’Alliance avec nous aujourd’hui. Une écoute ascétique mais combien salutaire. Les moines signent une charte de fidélité à la Parole souveraine : une impossible dérobade.

 

• La lecture aimante de la Parole

Dans la tradition monastique, on l’appelle lectio divina. Elle convient aux chercheurs de Dieu, du Mystère de sa Personne vivante, à partir, à travers, mais au-delà des textes scripturaires, particulièrement ceux qui sont proclamés au fil des heures de l’Office, assez nombreux (parfois trop ?), parfois proclamés dans une diction déficiente, parfois écoutés d’une oreille distraite, parfois accueillis par un esprit somnolent. Les moines dès lors doivent continuellement être vigilants, se reprendre, reprendre en mains les perles du trésor, afin d’éviter qu’elles leur glissent entre les doigts comme grains de sable.

Cette vigilance devrait d’ailleurs être également le fait des laïcs fidèles pratiquants de l’eucharistie dominicale, qui sont, en un court laps de temps (la liturgie de la Parole), submergés par plusieurs lectures bibliques, sans qu’ils les aient préparées les jours précédents, sans que la célébration leur procure silence et intériorisation, et sans qu’ils aient, les jours suivants, le loisir ou la volonté de les approfondir. C’est une question qui devrait retenir sérieusement l’attention des pasteurs de l’Église, afin de donner des chances nouvelles au renouveau liturgique de Vatican II. Sans cette recherche assidue du sens des Écritures – l’acquisition d’une culture biblique pourrait-on dire -, l’espace liturgique risque de devenir une île, « une autre planète », comme l’avouent les jeunes générations.

Par contre, les moines donnent l’impression que la liturgie est leur seconde nature, qu’ils n’y viennent pas comme sur une île ; il semble même que ce soit la liturgie qui s’infiltre dans le monastère et marque de son « style » la vie quotidienne. Est-ce un privilège ? Sans doute, mais laborieusement acquis en s’obligeant au « loisir » pour Dieu (otium), apparemment improductif. Mais le langage de l’utilité ne convient pas à ceux qui se laissent brûler le cœur, en solitude et amour, par Celui qui est la Parole vivante, trésor caché, patiemment découvert, pour lequel il faut tout vendre pour l’acquérir. « Ne rien préférer à l’amour du Christ » (Règle des moines de saint Benoît).

Dans une communauté qui est « secrètement » fidèle à cette recherche aimante de Celui qui est Parole de vie, de paix et de bonheur, il est normal que « se manifeste » une liturgie monastique.

 

• Le combat spirituel avec la Parole

Une troisième connivence des moines avec la Parole se joue dans l’espace nocturne des Psaumes. Un vieux moine m’a dit : « Les Psaumes, en grand nombre, sont insupportables. N’essayons pas de nous les rendre acceptables par des commentaires exégétiques ou par des relectures chrétiennes. Ils sont des paroles de nuit : ils disent nos combats nocturnes, et c’est dans les heures de la nuit qu’ils deviennent lumineux ».

Il est vrai qu’autrefois la liturgie réservait aux offices diurnes les Psaumes les plus « lisses », et alignait quasiment en vrac les plus « rugueux » durant les Matines. Actuellement, la réduction des Psaumes aux Vigiles (parfois en soirée) et la répartition des Psaumes parfois en 2 semaines, voire en 4 semaines, ont occasionné l’insertion de Psaumes plus ardus dans les offices diurnes.

Cependant, la convenance de la nuit pour pouvoir consentir à un certain nombre de Psaumes n’est pas à prendre nécessairement au sens strict des heures nocturnes. Elle est de l’ordre du symbole, à comprendre comme une parabole. Une hymne de l’Avent suggère fort bien de quel combat spirituel il est question : le poids de notre indigence intérieure, le réveil amer de nos blessures, l’agression lancinante du doute, l’ascèse du Désir de Dieu jamais comblé.

« Voici le temps du long Désir
Où l’homme apprend son indigence…
Pourquoi l’absence dans la nuit,
Le poids du doute et nos blessures,
Sinon pour mieux crier vers lui,
Pour mieux tenir dans l’espérance ? »

Ce qui, en plein jour, nous permet quelques dérobades – notre savoir-faire, nos discours, nos activités valorisantes – nous apparaît comme étant rien, dans le silence et la solitude de la nuit. Rien, mais nullement « réduit à rien ». Le Psaume 72 est un des compagnons lumineux de nos combats nocturnes :

« Vraiment, Dieu est bon pour les hommes au cœur pur.
Un rien, et je perdais pied, car j’étais jaloux des superbes…
Longtemps, j’ai cherché à savoir, je me suis donné de la peine.
Mon cœur s’aigrissait, j’avais les reins transpercés.
Moi, stupide comme une bête de somme,
Je ne savais pas, et pourtant j’étais avec toi.
Et je suis encore avec toi qui as saisi ma main droite.
Tu me conduis selon tes desseins et tu me prends dans ta gloire ».

Les moines n’apprécient pas les prières lénifiantes où le combat est absent. La Parole biblique, elle, ne le tait pas. D’où leur connivence ardue avec Elle.