L’identité bénédictine

Réflexion présentée au Congrès des Abbés bénédictins 2012

P. John Kurichianil, osb, abbé du monastère Saint-Thomas, Kappadu, Inde

 

JohnKurichianilDans cet exposé très clair, P. John nous fait faire le tour de tous les aspects importants de la règle de saint Benoît, et donc de notre vie, en s’appuyant pour chacun d’eux, sur la Parole de Dieu.

 

Je ne pense pas qu'il soit possible de définir « l'identité bénédictine » en termes de ce que nous pourrions appeler un charisme bénédictin, comme cela se fait pour d'autres Ordres et Congrégations. La Règle de saint Benoît ne mentionne aucun charisme spécifique. Selon la règle, on embrasse la vie monastique pour chercher Dieu ; il est du devoir du maître des novices de discerner « si le novice cherche vraiment Dieu » (RB 58, 7). Le novice doit apprendre à chercher Dieu parce que c'est ce qu'il aura à faire durant toute sa vie.

On entre au monastère, non pas parce que l’on ne trouve pas dans le monde ce que l’on cherche, mais pour chercher et trouver ce à quoi l’on aspire à travers la vie monastique, c'est-à-dire dans une vie de prière, de travail et d'étude ; dans une vie d'obéissance, de stabilité et de conversion, dans le célibat, la simplicité, la pauvreté, l'hospitalité, le silence et la solitude. Un moine bénédictin, dès son entrée au monastère, et tout particulièrement à partir du jour de sa profession, s'engage à « chercher Dieu » dans le cadre du mode de vie décrit par la Règle et telle qu'elle est vécue dans une communauté particulière. Ainsi, la recherche de Dieu peut être considérée comme le thème central de la Règle à laquelle tous les autres aspects fondamentaux du mode de vie bénédictin sont liés.

 

1. Recherche de Dieu et conscience de la Présence Divine

Le thème de la recherche de Dieu est étroitement lié à l'idée de la présence divine, dont le moine doit toujours être conscient et dans laquelle il lui faut toujours essayer de vivre. Il doit croire que Dieu est présent partout (19,1) et que tout est visible aux yeux de Dieu (7,14) ; que Dieu est présent dans les pensées, parce que Dieu « sonde les esprits et les cœurs » (7,14), que Dieu est présent d'une manière particulière quand le moine est en prière, qu'il s'agisse de la prière commune ou de la prière personnelle (19, 2). Il doit être conscient de la Présence divine quand il s’engage dans la lectio divina, dans la mesure où la lectio divina (4, 55) est la lecture priante et méditative de la Parole de Dieu. Il doit reconnaître la présence de Dieu dans l'Abbé qui est « censé tenir la place du Christ » (2, 2 ; 63,13), dans ses frères, en particulier ceux qui sont malades (31, 9 ; 36,1-2), dans les hôtes qui viennent au monastère (53,1), en particulier les pauvres (4, 14 ; 31, 9 ; 53, 15 ; 55, 9 ; 66,3).

L'insistance de Benoît sur la Présence de Dieu repose sur plusieurs références bibliques :

1. Les notions de se tenir devant Dieu (1 Rois 17,1 ; 18,15 ; 19,11 ; 2 Rois 5,16) ; de marcher devant Dieu (Gn 17, 1 ; Est 38, 3) ; de marcher avec Dieu (N 5, 22,24) ; de marcher derrière Dieu (Jérémie 2, 2).

2. La notion que Dieu est particulièrement présent dans les personnes avec lesquelles on a choisi de répondre à l’appel de Dieu pour une mission spécifique. (Gn 39, 2, 3, 21,23 ; Ex 3,12 ; Jg 6,12 ; Jérémie 1, 8 ; 15, 20),

3. La notion de la conscience personnelle de la Présence divine dans sa propre vie (Gn 39, 9 ; Jer 20,11) qui permet de persévérer dans la voie de la recherche de Dieu.

En bref, comme Enoch, le moine est celui qui marche avec Dieu toute sa vie et qu’on ne retrouve plus parce que Dieu l’a enlevé (Gn 5, 22, 24). Être pris par Dieu est l’aboutissement ou le but de la marche du moine avec Dieu (Jn 6, 66-69) et de sa recherche de Dieu.

 

2. Chercher Dieu et lui donner la première place

Pierre_JeanDès lors que la seule préoccupation du moine est de chercher Dieu, il doit « aimer le Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force » (4, 1), ce qui est tout simplement le premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force « (Dt 6, 5). Dans le chapitre IV de la Règle, cet amour pour Dieu doit se manifester par l'obéissance aux commandements, les enseignements du Nouveau Testament ainsi que les grands principes de la vie monastique.

L’amour du moine pour Dieu doit être concrètement manifesté par son attachement préférentiel au Christ : par le fait qu’il « ne doit rien préférer à l'amour du Christ » (4, 21), qu’il ne préférera « absolument rien au Christ » (72,11), qu’il obéit parce qu'il n’a rien de plus cher que le Christ (5, 2). Ce grand principe posé par Benoît est une autre version ou l'extension du verset 1 du chapitre IV rappelant le commandement de l’amour. C'est cet amour préférentiel pour le Christ qui transforme le moine en soldat du Christ, prêt à se battre dans l'armée du Christ (Prol 3, 40 ; 1, 2 ; 58,10 ; 61,10). La lutte en question est le combat spirituel dont parle Paul dans sa lettre aux Ephésiens (6,13-17). La plupart des instruments des bonnes œuvres énumérées en RB 4 peuvent à juste titre être considérés comme des armes de ce combat spirituel. Le moine, dans la mesure où il continue de lutter contre tous les maux, en particulier au plus profond de lui-même, est un soldat du Christ comme les martyrs des premiers siècles. L’aspect le plus important de ce combat pour le Christ consiste pour le moine, à vaincre les pensées mauvaises et les tentations qui se présentent dans son cœur en « les brisant contre le rocher qu’est le Christ » alors qu’ils sont encore tout jeunes (Prol 28 ; 4,50), c'est-à-dire dès qu'ils se présentent à l’esprit.

En 43, 3 il y a une extension de cet amour préférentiel pour le Christ : « en effet rien ne doit être préféré à l'œuvre de Dieu ». Les trois principes suivants vont de pair. Aimer le Christ par-dessus tout est la manifestation concrète de notre amour pour Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force. Aimer l'Office divin par-dessus tout est l'expression de notre amour pour le Christ. Tout comme les disciples ont manifesté leur amour préférentiel pour le Christ en abandonnant tout à l'appel de Jésus, le moine montre son amour préférentiel pour le Christ en abandonnant son propre travail dès qu’il entend le signal qui l’appelle à se rendre à l'œuvre de Dieu. Le son de la cloche est la voix du Christ appelant le moine à Lui, à la prière. Tout abandonner, au signal, pour l'œuvre de Dieu est la réponse quotidienne du moine à l'appel du Christ. Dans la vie concrète, on peut mesurer l’authenticité de la recherche de Dieu au fait que l’on prenne réellement au sérieux l’appel à l’Office divin.

 

3. Rechercher Dieu dans la prière

Le monastère est « l'école du service du Seigneur » (Prol 45). C'est le lieu où l’on peut apprendre à pratiquer l'art de servir le Seigneur. L'expression « servir le Seigneur » a un double sens dans la Bible. Dans un sens général, cela signifie vivre une vie d'obéissance à Dieu, une vie agréable à Dieu. Mais cela signifie aussi, avoir une vie d'adoration et de prière. Le peuple de Dieu sort de la terre d'Égypte pour servir le Seigneur, pour adorer le Seigneur (Ex 4, 23 ; 5,1, 8). Les Hébreux cessent d'être des serviteurs de Pharaon et des Égyptiens, pour devenir des serviteurs de l'Éternel, ils abandonnent le culte des idoles de l'Égypte (Ézéchiel 20, 7) pour adorer Dieu seul. Par l'alliance, le peuple d'Israël est devenu le peuple de Dieu lui-même. Cette appartenance exclusive devait alors se manifester par le service de lui seul (Ex 20, 2-5). La profession monastique est une alliance par laquelle le moine s’engage à appartenir à Dieu exclusivement (58, 21,25). Vivre pour le service de Dieu, dans une vie d'obéissance et d'adoration liturgique, devient une obligation pour le moine (5, 3 ; 50, 4 ; 18, 24).

C'est surtout dans la prière que le moine cherche et trouve Dieu, trouve la volonté de Dieu. C'est dans la prière qu'il reçoit la force d'accomplir la volonté de Dieu qu'il a discerné dans sa prière. Cette volonté s'applique à la communauté dans son ensemble, d'où l'insistance sur la prière commune. Mais cela concerne aussi chaque moine, d'où l'insistance sur la prière personnelle. Comme les grandes figures de l'Ancien Testament, le moine doit interroger Dieu (1 Samuel 22, 13,15 ; 23, 2, 4,9-12, 2 Samuel 2, 1 ; 1 Rois 22, 5,7) consulter Dieu, prendre conseil auprès de Dieu (Osée 8, 4). Ce même recours à Dieu doit être également pratiqué au niveau communautaire. Chercher Dieu, l’interroger ou lui demander conseil vont toujours de pair ; il ne peut pas y avoir de recherche de Dieu sans l’interroger ou lui demander conseil.

 

4. Rechercher Dieu dans la lectio divina

MoinelectioL'utilisation de l'adjectif « divinus » dans la RB, peut nous aider à comprendre ce qu'est la « lectio divina ». Cet adjectif est utilisé pour désigner les Saintes Écritures (2, 5,12 ; 7, 1 ; 9, 8 ; 28, 3 ; 31,16 ; 53, 9 ; 64, 9 ; 73, 3), la Présence divine (19, 1), la lecture divine ou sacrée (48,1) et la prière communautaire (19,2 ; 43,1). Ainsi, la lectio divina désigne la lecture priante et méditative des Saintes Écritures en présence de Dieu. Benoît demande au moine de lire tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament (9, 8 ; 42, 4 ; 73, 3), les écrits des Pères de l'Église (9, 8 ; 73, 4) et toutes les œuvres importantes de la littérature monastique (42, 3 ; 73, 5). Mais tandis que les écrits des Pères expliquent les Écritures, la littérature monastique applique la Parole de Dieu à la vie quotidienne du moine. Ainsi, la lectio divina est avant tout la lecture et l'étude de la Parole de Dieu. Si l'on veut bénéficier de la lectio divina, il faut le faire avec exactement les mêmes dispositions que dans la prière : avec « humilité, respect et pureté de la dévotion » (20,1-2).

L'objectif principal de la lectio divina est d'acquérir une connaissance plus profonde de la Parole de Dieu. C'est dans la lectio divina que l'on se tient en contact avec la Parole de Dieu, avec la puissance de la Parole de Dieu, avec Dieu lui-même. C'est dans la lectio divina que l'on mange la Parole de Dieu (Deut 8, 3 ; Jérémie 1, 9 ; 15, 16 ; Ez 2, 8 ; 3,1-3,10), et c'est cette manducation qui donne de l’énergie à toutes nos actions. Comme Jésus dans Luc 4, 17-21, le moine doit trouver un message pour lui-même dans le texte qu'il lit. C'est cette découverte personnelle des profondeurs de la Parole de Dieu qui conduit à la découverte de Dieu.

La lectio divina est une condition nécessaire pour la prière. Il faut prier intelligemment (19, 4 Psallite sapienter) : cela nécessite une bonne connaissance des psaumes, des hymnes, et les lectures utilisées dans l'office divin, d'où le conseil que Benoît donne au moine de consacrer beaucoup de temps à la lecture et à l’étude des psaumes et des autres textes (8,3). La même idée est implicite dans la recommandation qu’en priant, l'esprit doive être « accordé à la voix » (19, 7). Ce qui sort de la bouche devrait provenir de l'esprit et du cœur. C'est la lectio divina qui apportera cette grâce. La lectio divina est une condition également nécessaire pour une célébration féconde de l'Eucharistie qui devrait normalement être le centre de la liturgie monastique. Pour que s’ouvrent les yeux du cœur et qu’ils puissent voir et reconnaître Jésus (Jn 9, 35-38 ; Lc 24, 31) dans la « fraction du pain » (Lc 24, 35 ; Actes 2, 42), le cœur doit avoir été d'abord enflammé par l'écoute de la Parole (Lc 24,32) ; Jérémie compare la parole au feu (20, 9 ; 23, 29). Généralement sans la pratique de la lectio divina, la prière monastique risque de devenir mécanique.

Comme Jérémie, le moine doit chercher la parole, la trouver, et la manger (15,16). Cette recherche de la parole est recherche de Dieu, désir et soif de Dieu (Ps 42,1-2 ; 63,1), attente sincère pour Dieu (Is 8,17). On ne peut sérieusement chercher Dieu et le trouver sans une véritable lectio divina qui permet au moine de savourer la Parole et de la transformer en joie et bonheur dans son cœur (Jérémie 15,16 ; Ez 3, 3 ; Jn 3, 29). Oui, chercher la Parole signifie chercher Dieu, et trouver la Parole signifie trouver Dieu, parce que la Parole est la Parole de Dieu.

La lectio divina nourrit et fortifie la foi du moine, elle lui fournit le soutien intellectuel indispensable à sa vie de foi et la vie monastique est une vie de foi (Prol 49). Bref, l’être humain doit croire comme un « animal doué de raison ». Notons ici la manière dont l'évangile de Jean associe la connaissance et la foi. Les deux termes de « connaître » et « croire » sont presque interchangeables dans un certain nombre de textes de Jean (4, 42 ; 6, 69 ; 17, 8, 21, 23). Et le plus important pour Jean, la vie éternelle, consiste en une connaissance : « La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que tu as envoyé » (Jn 17, 3). Paul semble dire la même chose en employant l'expression « connaissance de la foi » (Rm 1, 5 ; 16, 26). Si tout cela est vrai, la lectio divina permet au moine de rencontrer Dieu dès cette vie. L’avertissement d’Osée « qu’un peuple sans connaissance court à sa perte » est aussi pertinent aujourd'hui qu'il l'était en son temps, et il l’est tout spécialement pour les moines !

 

5. Rechercher Dieu dans le travail

MoinestravailLe chapitre 48, 8 de la RB donne une définition du moine : un vrai moine est celui qui gagne sa vie par le travail de ses propres mains. Pour Benoît, le moine est essentiellement un travailleur. Bien que Benoît parle de différents types de travaux (46,1 ; 57,1 ; 66, 6), il semble qu’il attache une importance particulière aux travaux agricoles. Cela est évident dans le contexte de RB 48, 8 : « si les conditions du lieu ou bien la pauvreté nécessitent qu'ils accomplissent eux-mêmes les travaux des récoltes, ils ne doivent pas s’en attrister » (48, 7). Il semblerait que les « fruits et légumes frais » mentionnés en 39,3 soient produits par les moines dans leur jardin (« hortus » : 7, 63 ; 46,1 ; 66, 6). La mention de « champs » en 7, 63 ; 41, 2, 4 est également importante. Dans l'esprit de Benoît, travailler et manger sont intimement liés (39,3, 6 ; 40,5 ; 48,7-8), non seulement au sens où le moine mange afin d'avoir l'énergie pour travailler, mais aussi au sens où le moine travaille afin d'avoir quelque chose à manger. La mention de « frères qui travaillent à une grande distance (du monastère) » (50,1), et probablement aussi le fait qu’ils travaillent pendant plusieurs heures d'affilée, semble également se référer aux activités agricoles.

Par son insistance sur l'agriculture Benoît met le moine en contact direct avec la nature, avec la terre mère. Ceci est en parfaite harmonie avec la manière dont l'homme est présenté dans la Bible. Dieu « forma l'homme avec la poussière du sol » (Gn 2, 7). Dieu « planta un jardin en Eden » (Gn 2, 8) ; il « prit l'homme et le plaça dans le jardin d'Eden pour le cultiver et le garder » (Gn 2,15). L'homme doit manger son pain « à la sueur de son front » (Gn 3,19) et à la mort, il doit « retourner à la terre » (Gn 3,19). En outre, Dieu apporte tous les animaux à l'homme pour qu’il leur donne un nom (n 2,19). Tout cela montre que l'homme, par sa nature, est lié au monde végétal et au monde animal. De plus, par sa présence et son travail, l’homme perfectionne l'œuvre créatrice de Dieu - à noter que l'une des deux raisons, pour lesquelles à un moment donné, dans le processus de création, il n'y avait « ni plantes dans les champs » « ni aucune herbe », provenait du fait « qu'il n'y avait personne pour cultiver la terre » (Gn 2, 5).

En Gen 3, 8, on trouve l'image du « Seigneur Dieu qui parcourait le jardin », le texte poursuit en disant que « l'homme et sa femme se cachèrent loin de la présence du Seigneur Dieu ». Dieu remplit la nature de sa présence, de sa gloire. L'homme doit découvrir la grandeur de Dieu dans la nature, reconnaître la gloire de Dieu dans la nature et faire son éloge (Ps 19, 1 ; Rom 1,19-20). Oui, la présence de Dieu dans la nature est aussi réelle que la présence du Christ dans l'Eucharistie : bien sûr l'adjectif « réel » doit se comprendre différemment dans les deux cas. Je crois que les deux types de présence sont si intimement liés que celui qui ne reconnaît pas la présence de Dieu dans la nature ne sera pas en mesure de reconnaître la présence du Christ dans l'Eucharistie. Je crois aussi que le moine qui se livre à un travail agricole a une meilleure chance de trouver Dieu dans la nature. En travaillant la terre, en marchant dans les champs, tout en méditant comme Isaac (Gn 24, 63), le moine découvre la présence de Dieu dans la nature. Et en retour, cela permet au moine de reconnaître son grand devoir de gardien de la nature. Il doit protéger et chérir la nature, sans jamais en abuser, ni jamais céder à la tentation du consumérisme. Trouver Dieu dans la nature nécessite vraiment, une recherche très sérieuse et honnête. Celui qui ne trouve pas Dieu dans la nature risque tout simplement de ne pas le trouver.

 

6. La recherche de Dieu dans l'obéissance

Les bénédictins sont des cénobites. Pour Benoît, les cénobites sont « la plus forte espèce de moines » (1,13) : la plus forte parce qu'ils vivent « sous une règle et un Abbé » (1, 2), « la plus forte », « parce qu’ils habitent dans des monastères et ont le désir d’avoir un Abbé à leur tête » (5,12) ; « la plus forte » parce qu'ils « prennent les armes puissantes et lumineuses de l'obéissance » (Prol 3). En bref, « la plus forte » parce que, comme dans le cas de Jésus (Jn 4, 34) « sa nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé ». L'obéissance est l'aliment qui nourrit et renforce le moine.

Benoît veut que le moine renonce à sa propre volonté (Prol 3 ; 3, 8 ; 5, 7), qu’il n’aime pas sa volonté propre (7, 31), qu’il « haïsse sa volonté propre » (4, 60). L'obéissance est un processus par lequel le moine apprend à remplacer sa propre volonté par la volonté d'un autre, à marcher « selon le discernement et le commandement d’un autre » (5,12). Cet autre est finalement Dieu lui-même, parce que « l'obéissance rendue aux Supérieurs (ou à n'importe qui d'ailleurs) l’est à Dieu » (5,15). Bien sûr, ce processus de remplacement de sa propre volonté par la volonté de Dieu n'est pas facile. Benoît parle du « travail de l’obéissance » (Prol 2), ce qui implique que l'obéissance est laborieuse, difficile. Il ne peut en être autrement. Pourquoi ? Parce que Jésus lui-même, dont le moine à pour but d’imiter l'obéissance (5,13), a éprouvé durement cette obéissance : « Bien qu'il fût Fils, il a appris l'obéissance par les souffrances qu’il a endurées » (Hébreux 5,8), et c'est par l'obéissance qu'il a été « rendu parfait » (Hébreux 5,9). Il ne peut y avoir aucun autre moyen pour le moine qui a été appelé à « accéder à la perfection » de la vie monastique.

Le moine est celui qui entreprend un voyage vers Dieu. Et le chemin par lequel il passe est la voie de l'obéissance (Prol 2 ; 71,2). L'obéissance n'est pas seulement une bonne disposition de soumission ou de docilité, mais la volonté de suivre une règle particulière, d'être sous la direction d'un Abbé particulier qui doit être considéré comme l'interprète légitime de la Règle, de montrer de l'obéissance aux différents responsables nommés par l'Abbé (71, 3) et à ses frères moines (71,1). L'obéissance signifie l'obéissance aux commandements de Dieu, les enseignements du Nouveau Testament, à tous les sains principes de la tradition monastique et les règles et règlements d'une communauté particulière (RB 4). L'obéissance n'est possible que là où il y a l'amour ; l'obéissance est une expression de l'amour. C'est un point fort de l’Évangile de Jean (14, 15, 21, 23,24 ; 15,14). Benoît évoque ce même point au chapitre 68 - après un dialogue honnête avec l'Abbé (68,1-3), si l'Abbé insiste encore pour que le moine exécute la chose difficile qui lui est demandée, le frère doit savoir qu'il est « bon pour lui d'obéir », et d'obéir « par amour ». L'obéissance aimante et respectueuse est ce qu'un fils doit à son père (Mal 1, 6 ; Prol 1). Ce fut le cas pour Jésus, et cela doit être vrai pour le moine. Hé

Hb 5, 9 dit que par son obéissance Jésus est devenu « la source du salut éternel pour tous ceux qui lui obéissent », c'est-à-dire, seulement « pour ceux qui lui obéissent ». Ce point est le même qu’en Romains 5,12-21. L'obéissance monastique doit être considérée dans cette perspective. C'est par leur obéissance que les moines participent au salut offert par Jésus, et le salut consiste à devenir amis de Dieu, comme Abraham (Jacques 2, 23) ou amis de Jésus comme Jean-Baptiste (Jn 3, 29), comme Lazare (Jn 11,11) et comme les 11 disciples (Jn 15,13-15). L'obéissance apporte de l'intimité avec Dieu, avec Jésus, car il apporte l'unité et l'harmonie des volontés - la volonté de Dieu et celle du moine (Jn 8, 29). Voilà ce qu’est le salut.

Qu'est-ce qui se passe exactement dans la vie du moine obéissant ? L'obéissance permet aux moines d'être « vivants pour Dieu » (Rom 6,11), de « vivre pour Dieu » (Ga 2, 19), de vivre « par le Père » à cause de Jésus (Jn 6, 57). L'obéissance est une recherche, et la vie pour Dieu en est le but – les deux étant liés, bien sûr.

 

7. La recherche de Dieu et de la stabilité

Définir les cénobites par le fait de « vivre dans des monastères » en RB 1,1 ainsi que 5,12, implique l'idée de stabilité. La stabilité n'est pas seulement l'attachement à la vie monastique d'une manière abstraite, ni seulement la fidélité à certains idéaux ou principes monastiques, c'est aussi l'attachement à la vie monastique telle qu'elle est vécue dans une communauté donnée. Un moine bénédictin est enraciné dans une communauté particulière ; attaché à un monastère particulier et à sa communauté. La stabilité implique l'amour de son monastère, l'amour de sa communauté, l'amour de la vie vécue dans sa communauté, elle signifie l'amour pour son Abbé (72,10) et pour ses frères (72, 8). Cet attachement à tout ce qui est dans le monastère rend capable d’être à même de regarder les outils et les ustensiles du monastère comme les « vases sacrés de l'autel » (31,10), il permet d'utiliser tout avec le plus grand soin (32, 4-5 ; 46,1 -2).

arbreCelui qui a un amour profond pour son propre monastère évitera d’errer en dehors du monastère ; en fait, il se trouvera dans l’impossibilité de « se disperser au dehors » du monastère (66, 7). Le moine aime son monastère qui est « la maison de Dieu » (31,19 ; 53, 22 ; 64, 5), car il est dans son « cloître », son espace privé (4,78), il apprend l'art de servir Dieu (Prol 45), il apprend et pratique l’« art spirituel » (4,75), faisant usage de tous les outils des bonnes œuvres énumérées au chapitre IV de la Règle ; c'est là qu'il peut chercher et trouver Dieu. C'est le vœu de stabilité, l'attachement à sa communauté qui permet au moine de ne jamais abandonner le Christ comme Maître, mais de persévérer dans son enseignement jusqu'à la mort (Prol 50) ; c'est le vœu de stabilité qui entraîne la continuité de ce voyage vers Dieu. Cette stabilité, cet enracinement, ce sentiment d'appartenance à une communauté particulière, permet au moine de croître régulièrement et de devenir « fort ».

La stabilité est en échec quand on commence à chercher des occasions de sortie, pour se promener en dehors du monastère, cherchant un ministère extérieur, cherchant des opportunités pour se faire connaître à l'extérieur. C'est quand on ne se sent plus à l'aise dans le monastère que l'on commence à regarder à l'extérieur. Et c'est le commencement de la fin de la vie monastique. Si la stabilité du moine permet de continuer à marcher vers Dieu, abandonner la stabilité signifie tourner le dos à Dieu.

 

8. La recherche de Dieu et la conversion

Le troisième vœu bénédictin est celui de la conversion, conversion de vie, changement de cœur et d'esprit. La conversion est un processus par lequel le moine devient une « nouvelle création » (2 Cr 5,17 ; Gal 6,15), un « homme nouveau » (Ep 4, 24) ; c'est le processus par lequel on acquiert l’esprit du Christ (Rom 13,14 ; Gal 3, 27), la pensée de Christ (Phil 2, 5) ; c’est ainsi qu’une personne peut être conformée au Christ (Gal 4,19). Entrer au monastère ou embrasser la vie monastique est un début de conversion (58,1 ; 63,1). Il y a dans les textes, une quasi définition du mode de vie monastique par le terme de « conversion » (conversio ou conversatio : 21,1-2 ; 73,1-2). Dans la RB, la conversion est un vœu, ce qui signifie que par sa profession, le moine prend sur lui de vivre une vie de conversion constante jusqu'à sa mort. Cette idée est implicite dans la présentation que Benoît fait de la vie monastique comme un retour à Dieu ; il faut revenir parce qu’on s’est éloigné ; on doit revenir tout le temps parce que l'on s’éloigne tout le temps. Cela explique pourquoi « tous les jours dans ses prières, les larmes et les soupirs », il faut « confesser ses péchés passés à Dieu » (4, 57) et « les corriger pour l'avenir » (4, 58). La conversion doit être une expérience quotidienne.

montagneLa valeur et la spécificité de ce vœu bénédictin ne peut bien se comprendre qu’en référence à l’importance de la conversion dans la Bible. Les prophètes, qui étaient en quelque sorte les moines de l'Ancien Testament, ont vécu une vie de conversion et la conversion était le message central de leur prédication. Jean le Baptiste vint pour prêcher la conversion (Mt 3, 2) et pour proposer un « baptême en vue de la conversion (Mc 1, 4 ; Lc 3, 3). Jésus a commencé son ministère public par les mots : « Convertissez-vous car le royaume de Dieu est proche » (Mc 1,14). En tant que prophète du Nouveau Testament et en tant que disciple de Jésus, le moine doit vivre une vie de conversion et il doit transmettre le message de conversion, de toute évidence, plus par sa vie que par ses paroles. La conversion permet de chercher et de trouver Dieu. La conversion, c’est se détourner de tout ce qui n'est pas Dieu, et se tourner vers Dieu.

La « conversion » n'est possible que dans l'ambiance du « désert ». Afin de réaliser la conversion d'Israël, Dieu a dû « l'emmener dans le désert » (Os 2, 14). Pour écouter le message de conversion de Jean-Baptiste et se soumettre à son baptême de repentance, les gens devaient aller dans le « désert » où Jean exerçait son ministère (Mt 3, 5-6 ; Mc 1, 5). C'est ce que le moine fait quand il embrasse la vie monastique. Il quitte le monde, et s'enfuit dans le « désert », au monastère, pour vivre une vie de conversion. Et là, dans le désert du monastère, il est nourri par Dieu (Apocalypse 12, 6, 14) ; là sous la protection divine, il est à l'abri des attaques du serpent, comme la femme dans l’Apocalypse 12, 6, 13-14). Ce contact permanent avec le désert, cette constante fidélité à l'idéal du désert, fait qu’il est « fortifié en esprit » comme Jean-Baptiste (Lc 1, 80). Ainsi, alors que les ermites vont au combat solitaire dans le désert, les cénobites vivent dans le désert du monastère, engagés dans un même combat. Tant qu'ils restent dans le désert, ils peuvent être sûrs de la victoire avec l'aide de Dieu (Prol 4, 41) et avec l'aide de beaucoup de frères (1, 4).

 

9. La recherche de Dieu et le renoncement

Quand Dieu appela Abraham, il a dû quitter son « pays, sa famille et la maison de son père » (Gn 12,1). Quand Jésus a appelé ses disciples, eux aussi, ont tout laissé, leurs proches et leurs propres biens, et ils l’ont suivi (Mt 4, 20, 22 ; Mc 1,18, 20 ; Lc 5, 11). Jésus demandait un renoncement total à tous ceux qui voulaient le suivre de près (Mt 10,37-39 ; Lc 14, 26-27,33). Au jeune homme riche qui désire avoir la vie éternelle Jésus dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi » (Mt 19,21). Les membres de la première communauté chrétienne à Jérusalem ont pratiqué le renoncement en vendant leurs biens et en apportant leur avoir aux apôtres pour être distribués parmi les croyants (actes     2, 45 ; 4, 34-37). À sa conversion, Paul « a subi la perte de toutes choses (Ph 3, 8), et considéré tous les avantages qu'il avait, tout ce dont il pouvait se vanter en tant que Juif et en tant que pharisien (Phil 3, 3-6) comme de simples « balayures » (Phil 3,8). Il ne peut en être autrement pour le moine. Il a lui aussi à quitter père et mère, frères et sœurs, et la possibilité de se marier et d’avoir des enfants, une maison et une propriété. À sa profession, le moine renonce formellement à toutes ses possessions et à la possibilité de posséder quoi que ce soit (58, 24 ; 59, 3-6). Il appartient à la communauté, il travaille et donne ce qu’il gagne à la communauté et la communauté subvient à tous ses besoins légitimes (33, 5).

Il y a encore un niveau plus profond de renoncement. Il doit vivre une vie d'austérité, d’ascèse chrétienne, ne se glorifier de rien d'autre que de la croix du Christ (Gal 6,14) et toujours partager "par la patience la Passion du Christ" (Prol 50). Il doit vivre une vie qui n’est pas conforme aux usages du monde (4, 20), se tenir loin de tous les plaisirs faciles (4,12). Il n'est pas autorisé à « s'asseoir en compagnie de joyeux lurons », ni à partager leur joie mondaine (Jr 15, 17). C’est un style de vie qui maintient le « monde » hors du monastère, mais en même temps, une vie qui permet, voire oblige le moine à embrasser le genre humain tout entier dans son cœur - tous les grands moines étaient de grands amoureux de l'humanité.

Le renoncement permet au moine de voyager léger, il a ainsi une plus grande chance d’atteindre sa destination - la perfection monastique ou l’union à Dieu - et il l’atteint plus rapidement.

 

10. Rechercher Dieu et la paix

Recherche de Dieu et recherche de la paix sont intimement liées. Au Prologue, Benoît cite le psaume 34,13-14, et les conseils du Psalmiste à ceux qui désirent la vie : « Garde ta langue du mal et tes lèvres des paroles trompeuses. Éloigne-toi du mal et fais le bien, recherche la paix et poursuis-la ». Le texte illustre bien la pensée de Benoît. Le seul but du moine est d'avoir la vie ; c'est pour obtenir la vie qu'il cherche Dieu, et pour Benoît, la recherche de la paix est une condition nécessaire à la recherche de Dieu. Chaque moine doit avoir cette paix dans son cœur, et ainsi toute la communauté sera dans la paix.

L'idée de la paix est elle-même liée à l'idée de la discrétion dans la Règle. La « discrétion » est l'un des points forts de la Règle. La discrétion, consiste à trouver un équilibre qui évite les attitudes extrêmes. Benoît tient merveilleusement un tel équilibre. Il considère le monastère comme une « école du service du Seigneur » (Prol 45), et dans cette école, il veille à éviter tout ce qui est « dur ou pénible » (Prol 46). Mais dans le même temps, il insiste sur le fait qu'il doit y avoir « une certaine rigueur », de la discipline pour corriger les vices et préserver la charité » (Prol 47). En 58,3, au sujet de l'admission d’un nouveau venu, il est question des « traitements durs et des difficultés mises à son entrée ». Toujours en 58,8, il est dit que « les manières dures et âpres » attachées à la vie monastique doivent être expliquées au débutant. Le moine doit « châtier son corps » (4,11) « ne pas céder aux désirs de la chair (4, 59 ; 7,12, 23), mais il ne doit pas pour autant mépriser son corps ; car il ne peut positivement travailler à gagner la vie éternelle que si son corps est encore bien vivant (Prol 43). Il ne peut espérer être exalté par Dieu que s'il continue à descendre et monter l'échelle dont les deux côtés représentent le « corps et l’âme » (7, 9). Le moine doit « aimer le jeûne » (4,13). Benoît établit des règles claires sur la mesure en matière d'alimentation (39) et de boisson (40), mais il est cependant conscient qu’un travail exceptionnellement dur ou la variation des données climatiques peuvent nécessiter des ajustements, et il permet de tels accommodements (39, 6 ; 40, 5).

Afin de maintenir un climat de paix dans le monastère, il est nécessaire de prendre grand soin de tout et de tous. L'Abbé doit « disposer toutes choses avec prudence et équité » (3, 6). Il « ne doit pas perturber le troupeau qui lui est confié » en ordonnant injustement quelque chose, en usant d’un pouvoir tyrannique (27,6 ; 63, 2). Tout dans le monastère doit être organisé de telle manière qu'aucune occasion ne soit donnée pour justifier les murmures (41, 5), « il faut encourager les forts qui sont tournés vers le but à atteindre, et ne pas décourager les faibles » (64,19), mais que « tous les membres soient en paix » (34,5). Les conseils donnés à l'Abbé en 64,16 sont également valables pour tous les moines : « il ne doit pas être turbulent et inquiet, ni excessif, ni obstiné, ni jaloux ni soupçonneux ; car alors il ne serait jamais en repos ». Même si l'on « rencontre des difficultés et des contradictions, et même toute forme d'injustice » dans la voie de l'obéissance, il faut tout accueillir « dans un esprit de silence » (7, 35) et supporter (7, 36) sans murmurer, ni dans le cœur ni en paroles (5, 17). Même ceux qui sont sévèrement punis pour des manquements graves à la vie communautaire (27), ainsi que ceux qui la jugent au-delà de leur force (68) doivent être aidés à faire face aux situations difficiles. Imposer un fardeau trop lourd à porter est toujours destructeur de la paix (48, 24 ; 64,17-18).

Benoît propose un mode de vie simple, possible pour tous les êtres humains (Prol 3), ni trop lourd ni trop facile. La seule condition est qu'ils soient des personnes qui cherchent et trouvent Dieu.

 

11. Rechercher Dieu et le bon zèle

La recherche de Dieu est également liée à l'idée de « bon zèle » dont Benoît parle au chapitre 72. C'est le zèle « qui sépare des vices et mène à Dieu et à la vie éternelle » (72, 2). C'est ce même zèle que devrait avoir le novice : zèle « pour l'œuvre de Dieu, l'obéissance et les humiliations » (58, 7). C’est de ce même zèle pour Dieu qu’Élie était rempli (1 Rois 19, 10,14). Si le novice doit faire preuve de zèle, il est évident que le moine doit rester zélé toute sa vie. Généralement, on commence avec beaucoup de zèle et d'enthousiasme (1, 3) mais malheureusement, beaucoup de moines deviennent progressivement tièdes, « ni chauds ni froids » (Ap 3,15-16).

C'est pour exprimer l'idée de zèle que Benoît utilise les images bibliques de la marche (ambulare : 5, 12 ; 7, 3 ; 64, 18) et de la course (currere : Prol 13, 22, 44, 49 ; 27, 5) en parlant de la vie monastique. Ces images suggèrent que le chemin monastique ne peut être entrepris sans enthousiasme ; on ne peut pas se satisfaire d’un mouvement lent pour aller de l'avant. Il doit y avoir un mouvement régulier et constant, une tension vers l'avenir, une pression dynamique (Phil 3, 12-14), qui, à la fois met en jeu toutes les énergies dont dispose chacun, et le recours à la grâce de Dieu, notamment lorsque la situation est particulièrement difficile (Prol : 4, 28, 41 ; 4, 50 ; 68, 5). En étant zélé, c’est-à-dire en agissant avec « tout son cœur, toute son âme et toute sa force » on montre que l'on aime le « Seigneur Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force » (4,1). Puisque le moine désire « la vie éternelle avec toute la passion de l'esprit », (4, 46), il doit tout faire avec la même « passion de l'esprit », avec la passion du cœur.

L'image de la course implique également l'idée d'une saine compétition dans la vie monastique, telle que nous la voyons dans la façon dont Pierre et Jean sont généralement présentés dans le quatrième évangile, et notamment dans Jean 20,1-10. Tous les deux se rejoignent au tombeau, mais l’un court plus vite que l'autre et arrive le premier au tombeau (Jn 20,4). Pierre et Jean sont présentés dans le quatrième évangile comme un idéal ou un modèle du disciple. Ils ne sont pas opposés l’un à l’autre ; ils se complètent mutuellement. Non seulement Benoît permet, mais il encourage positivement, et même demande cette saine concurrence. Benoît prend acte du fait que l'existence de « forts » (64, 19) et de « faibles » (27, 6 ; 28, 5 ; 40, 3 ; 42,4 ; 48,24 ; 64,19) au sein de la même communauté, implique que certains « courent » plus vite que d'autres. Dès que le signal se fait entendre, les moines doivent « entrer en compétition pour se hâter à l’Œuvre de Dieu » (22,6), et « qu’ils s’obéissent à l’envi les uns aux autres » (72, 6), ils doivent « se hâter vers la perfection » de la vie monastique (73, 2). Cette hâte participe à la principale préoccupation du moine qui est de se « hâter vers la patrie céleste » (73, 8).

Le plus grand obstacle à ce zèle pour Dieu, à ce zèle propre au mode de vie monastique, c'est l'oisiveté. Benoît considère l'oisiveté comme « l'ennemi de l'âme » (48,1) que le moine doit éviter à tout prix (6, 8 ; 48, 18,24). Cette idée a de sérieux fondements bibliques. L'histoire racontée en 2 Sam 11 montre à elle seule combien l'oisiveté peut être néfaste ! La vie quotidienne d'un moine qui se rend dangereusement oisif, ressemble à l’attitude du prophète Élie en 1 Rois 19, 4-6 : accablé de fatigue, à la recherche du moindre ombrage pour s’y asseoir, s’allongeant, s’endormant, ne se levant que pour manger ! Les conseils de Paul aux Thessaloniciens (2 Thessaloniciens 3, 6-12) sont particulièrement pertinents pour la vie monastique. Ils évoquent la paresse physique, intellectuelle et spirituelle. Pour éviter la paresse physique, Benoît prescrit le travail manuel sérieux et utile ; pour éviter la paresse intellectuelle, il conseille la lectio divina. Et une fois que la paresse physique et intellectuelle sont écartées, et que le moine est fidèle à sa vie de prière, l'écueil de la paresse spirituelle disparaît.

 

12. Chercher Dieu et la pureté du cœur

Jésus dit en Mt 5, 8 : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ». En accord avec l'ensemble de la tradition monastique, Benoît insiste également sur la « pureté du cœur » (20, 3). « La pureté du cœur » et la « pureté de dévotion » sont des conditions nécessaires pour chercher et trouver Dieu et pour entrer en relation avec Lui dans la prière (20, 2-3). Dieu ne peut être trouvé que par celui qui le cherche avec un cœur pur.

« La pureté du cœur » est liée à la façon de vivre. Benoît conseille au moine de « préserver la pureté de sa vie » (49, 2). Il ne peut y avoir « pureté du cœur » que si l'on est intérieurement purifié par Dieu (Is 6, 5-7 ; Ez 36, 25 ; Ps 51, 2, 7,10), si l’on s’efforce de se garder de tout péché, sans hésiter même à fuir les occasions de péché, à l’instar de Joseph (Gn 39, 7-12). Puisque « la pureté du cœur » est associée aux « larmes de la componction » (20,3), il faudra, pour maintenir la pureté du cœur, vivre en permanence dans un esprit de conversion. La pureté du cœur exige que l'on se garde de tout ce qui peut souiller le cœur (Mt 15,18-19), en éloignant toute idole, tout ce qui est incompatible avec la sainteté de Dieu (Ez 14, 4,7 ; 20, 7-8, 16,24 ; 33,25).

La pureté du cœur est évidemment liée à la simplicité du cœur, et la simplicité du cœur est liée à la simplicité de la vie. C’est pourquoi Benoît propose au moine un style de vie simple. Le moine doit se trouver content en tout abaissement et extrémité (7, 49). La « frugalité » doit être de mise partout et en toutes circonstances (39, 10). Le moine ne doit pas se plaindre de la « couleur ou de la rudesse » de ses vêtements, mais doit se satisfaire de ce qui peut être acheté à bon marché, là où il vit (55, 7). Ni le cellérier (31,1), ni aucun moine ne doivent se comporter en « gros mangeur » (4, 36), ou en personne adonnée au vin (4, 35 ; 40, 6). « Trop manger » est une attitude qui s’oppose à la vie chrétienne (39, 8), a fortiori à la vie monastique. La vie monastique est un chemin de simplicité vers Dieu, mais si celle-ci se perd, celle-là cesse d'être un chemin vers Dieu.

 

13. Rechercher Dieu et l'humilité

La façon dont Benoît comprend la grande vertu chrétienne et monastique de l'humilité peut également être reliée au thème de la recherche de Dieu. Pour expliquer l'idée d'humilité, il utilise l'image d'une échelle, l'échelle que Jacob vit dans un songe (Gn 28, 12), et dont parle Jésus dans Jean 1, 51. L'échelle comporte douze échelons. Échelon implique l'idée de monter et de descendre. Pour Benoît ces deux actions vont de pair. C'est en descendant par l'humilité que l'on monte. C'est en s’humiliant soi-même que l'on est exalté, soulevé, par Dieu (7, 8).

L'humilité est une façon de partager la kénose de Jésus. Là encore, la pensée de Benoît est proche de celle de Jean. Contrairement à Paul (Ph 2, 6-11) et à d'autres auteurs du Nouveau Testament (Luc 24, 26), Jean considère la vie de Jésus, à la fois comme un processus de dépouillement de soi, un processus d'humiliation, et un processus d'exaltation. Sa vie dans la chair a été une existence dans la gloire (Jn 1,14 ; 2,11) et sa mort sur la croix fut sa glorification suprême (Jn 3, 14 ; 7, 37-39 ; 8, 28 ; 12, 32). Ajoutons à cela les paroles de Jean-Baptiste dans Jean 3, 30 : « Il faut qu'il croisse et que je diminue ». Le moine a le souci d’être de moins en moins, il ne cesse de diminuer, tandis que le Christ ne cesse d'augmenter en lui. Le premier mouvement est celui du dépouillement, de l’abaissement, et le second celui de la glorification, de l’élévation. Les deux se produisent non pas l'un après l'autre, mais en même temps : c'est dans la mesure où le moine se vide de lui-même qu'il est rempli par le Christ. Selon Prol 50, le programme unique de la vie monastique est de partager la passion et la mort de Jésus afin d'être en mesure de participer aussi à sa gloire. Les deux se produisent simultanément. Chercher Dieu ou chercher le Christ, c’est lui céder la place. Quand le moine réussit à se départir de l’amour de soi, il peut dire avec Paul : « ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Gal 2, 20).

Au moment de conclure, il convient de poser le constat : Dieu est davantage à la recherche du moine (Ézéchiel 34, 11-16 ; Ps 119,176 ; Lc 15,4-6, 8-9 ; 24,13-15 ; Jn 9, 35 ; 21, 2-4 ; Prol 14) que le moine ne pourra jamais être à la recherche de Dieu. Le moine est capable de répondre à Dieu, non pas tant par sa propre recherche, que parce qu’il est recherché par Dieu. Il reste néanmoins du devoir du moine de s’adonner à la recherche de Dieu en toute sincérité.