La paternité spirituelle dans le monachisme spirituel ancien

Lisa Cremaschi, moniale de la communauté de Bose, Italie

 

Voici la deuxième partie de l’article de Sr Lisa sur la paternité spirituelle dans le monachisme ancien. Après un regard sur le père spirituel, voici le disciple.

 

4. le disciple

a) A la recherche d’une parole de vie

Le disciple cherche un père spirituel parce qu’il désire “une parole de salut” ; s’il n’y a pas ce désir, aucune relation de filiation spirituelle n’est possible. On va chez un Père spirituel parce que l’on cherche le Seigneur, le salut de notre vie, et qu’on désire trouver dans le Père une aide et un soutien pour avancer sur la voie étroite (Cf. Mt 7, 14), pour embrasser avec foi et amour sa propre croix, pour discerner, entre les multiples désirs qui s’agitent dans le cœur, le désir de l’Esprit. Quand le Père ne reconnaît pas dans le disciple cette volonté de connaître son cœur et de rencontrer le Seigneur, il n’a rien à dire, il se tait. On raconte qu’un moine assaillit pendant trois jours un Père pour avoir de lui une parole, mais celui-ci demeura enfermé dans son silence. Une fois que l’hôte fut parti, le Père expliqua son attitude au disciple qui vivait avec lui : “En vérité, je ne lui ai pas parlé, car c’est un commerçant qui cherche à se glorifier des paroles d’autrui” (Théodore de Phermé 3).

Il n’y a pas de “parole de salut ” non plus quand celui qui écoute n’est pas disposé à mettre en pratique ce qu’il a entendu. C’est ce que rappelle le dit suivant :

Désormais il n’y a plus de mot. Lorsque les frères interrogeaient les vieillards et qu’ils faisaient ce qu’ils leur disaient, Dieu montrait comment parler. Mais maintenant, puisqu’ils interrogent sans faire ce qu’ils entendent, Dieu a retiré aux vieillards la grâce de la parole, et ils ne trouvent plus que dire, puisqu’il n’y a plus de travailleur » (Félix).

ChristMenasLe disciple est libre de choisir son Père spirituel et de l’abandonner au cas où il ne trouve pas en lui une aide pour sa croissance humaine et spirituelle. Mais une telle liberté ne doit pas inciter à choisir un Père selon sa volonté propre, un Père qui approuve tous ses désirs et n’enseigne pas à reconnaître et à accomplir la volonté du Père qui est au ciel (Syst 10, 12). L’obéissance à l’Abba est essentielle afin que le rapport de paternité-filiation porte son fruit. Les Pères du désert avaient coutume de dire : “Si tu vois un jeune homme qui s’élève vers le ciel par sa propre volonté, saisis-le par le pied et fais-le redescendre, car c’est ce qui lui est utile” (N 111). Cette obéissance visait à la libération du moi, de la volonté de sauver sa vie par soi-même, car “qui veut sauver sa vie, la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi, la sauvera” (Lc 9, 24). “Il s’agit d’une méthode qui libère … mais orientée à la libération profonde de ceux qui veulent de leur plein gré et librement, obtenir un discernement sur eux-mêmes et leurs motivations profondes à agir. Ce n’était pas une obéissance aveugle, comme on lit plus tard de vénérables maîtres spirituels qui cherchaient et soulignaient auprès de ces Pères seulement les ordres extravagants ; ce n’était pas une obéissance passive ou sans discussion, d’autant plus qu’un moine pouvait choisir en toute situation un autre Père comme directeur, mais c’était une soumission lucide au guide reconnu comme plus expert sur le chemin de vie spirituelle. Chez ces Abbas, il n’y avait rien de séduisant, il n’y avait aucun risque de plagiat ; ils ne faisaient pas de grands discours, mais prononçaient une seule parole, véritable midrash de l’Écriture” (E. Bianchi, “L’Abba del deserto”, in Abba, dimmi una parola!, Bose 1989, p. 146).

C’est pour cela que le disciple, avant d’interroger le Père, prie Dieu avec ces paroles :

Seigneur, mets ce que tu veux dans la bouche de l’ancien afin qu’il me le dise. Car moi je recevrai comme de ta bouche, Seigneur, ce qui me viendra de lui. Affermis-le, Seigneur, dans ta vérité, afin que j’apprenne par son intermédiaire ta volonté (N 592/58).

Si le Père prie pour le disciple, en fait, le disciple lui aussi, de son côté, doit s’engager à lutter dans la prière.

Un frère dit à Abba Antoine : “Prie pour moi”. Le vieillard lui répondit : « Je ne te prendrai pas en pitié, ni Dieu non plus, si toi-même n’y mets pas du tien et ne supplies pas Dieu » (Antoine 16).

 

b) L’ouverture du cœur

Sur quoi le disciple doit-il interroger le Père ? L’objet du dialogue entre Père et fils ce sont les logismoi, les pensées. Ce ne sont pas les péchés qui doivent être confessés au Père spirituel ; Abba Poemen disait : « On interroge sur les pensées cachées et c’est aux vieillards à les éprouver ; mais pour les fautes visibles, il ne faut pas interroger, mais aussitôt les retrancher » (Poemen 152). Par contre, le souvenir des péchés comme ceux-là peut être nocif, parce qu’il réveille le désir du mal ou bien conduit au désespoir (Marc l’ermite, De his qui putant se ex operibus iustificari 139). Il faut au contraire manifester les logismoi, les pensées qui obsèdent le cœur, les multiples sentiments et désirs qui se nichent en lui. Peu à peu le disciple apprend à distinguer entre les pensées fugaces, qui n’ont pas besoin d’être manifestées, et celles qui persistent, qui le troublent et qui doivent être dévoilées au Père. Le démon ne se réjouit de rien tant que de ceux qui ne manifestent pas leurs pensées (cf. Syst. 4, 25).

Le moine parvient à la maturité spirituelle quand il a appris à se connaître lui-même, à assumer ses blessures et à discerner entre les divers logismoi ceux qui sont selon Dieu. Du Père spirituel il a appris l’art du discernement et peu à peu le recours à l’Abba devient toujours moins fréquent.

Le disciple a appris à s’interroger et à discerner ses pensées. « Les Pères disaient : “Dis à toute pensée qui arrive : Es-tu nôtre, ou des ennemis ? Et sûrement elle l’avouera (Gs 5, 13)” » (N 99).

Le fruit de l’ouverture du cœur est la paix (cf. Dorothée de Gaza, Enseignement 66). La paternité spirituelle entend prendre soin des germes de vie qui se trouvent au profond du cœur de tout croyant. Il s’agit d’un germe, c’est-à-dire de quelque chose qui est destiné à croître, à se développer, nous ne savons comment. La vie chrétienne ne se réduit pas à une catéchèse, à l’enseignement de quelques vérités élémentaires ; s’il est vrai que la foi s’exprime à travers un corps de doctrine, il est aussi vrai qu’elle est avant tout une vie, la vie de Dieu en nous qui peut être étouffée par notre agir contraire à l’Esprit.

Antoine dit : « Celui qui demeure au désert et vit dans le recueillement est débarrassé de trois combats : ceux de l’ouïe, du bavardage et de la vue ; il n’a plus à faire qu’à un seul, celui du cœur » (Collection systématique II, 2 ; cf. Antoine 11).

En quoi consiste cette lutte-là ? Le cœur est le lieu de la prière. Le cœur, compris en son sens biblique, est le centre de la vie d’une personne. Dans le Nouveau Testament, Jésus reproche aux disciples d’avoir un cœur aveugle ou endurci (cf. Mc 8, 17), lent à croire (cf. Lc 24, 25). Dans sa première lettre, Pierre parle de « l’être caché du cœur » (cf. 1P 3, 4). Mais il faut apprendre à connaître son propre cœur, à discerner les présences qui l’habitent. Jésus dit : « En effet, c’est de l’intérieur, c’est du cœur des hommes que sortent les intentions mauvaises : impudicité, vols, meurtres, adultères, cupidités, perversités, ruse, débauche, envie, injure, vanité, déraison. Tout ce mal sort de l’intérieur et rend l’homme impur » (Mc 7, 21-23).

La lutte contre le mal, contre le péché commence dans le cœur. Le péché, disaient les Pères, naît toujours d’une pensée qui surgit de notre cœur. Il convient donc d’apprendre à veiller sur nos pensées, à lutter contre celles qui sont mauvaises, à semer dans le terrain du cœur la Parole de Dieu, avant que le Diviseur n’y jette sa semence.

Cette lutte intérieure contre le mal pour prédisposer le cœur à la venue du Seigneur est appelée par les Pères praxis, « pratique ». Évagre le Pontique a écrit un traité intitulé Praktikos et le judaïsme disait déjà que Jacob, avant de devenir Israël (= « celui qui voit Dieu », selon une étymologie populaire courante), a dû vivre la vie pratique, c’est-à-dire la lutte contre les passions. « Passion » équivaut à « pensée » : ce terme n’indique pas le raisonnement, mais une ébauche de pensée, une image, un sentiment qui vient à notre cœur. En ce sens, le terme logismòs est aussi utilisé dans le Nouveau Testament, par exemple en 2 Co 10, 4 ou en Mt 15, 19 (= dialogismoi). La nécessité de recueillir les enseignements des Pères du désert pour transmettre leur doctrine spirituelle poussa Évagre à établir une liste des logismoi qui devint classique dans l’Orient chrétien :

« Huit sont en tout les pensées génériques qui comprennent toutes les pensées : la première est celle de la gourmandise, puis vient celle de la fornication, la troisième est celle de l’avarice, la quatrième est celle de la tristesse, la cinquième est celle de la colère, la sixième est celle de l’acédie, la septième est celle de la vaine gloire, la huitième est celle de l’orgueil » (Évagre le Pontique, Traité pratique 6).

Cette liste est passée en Occident, avec quelques variantes, par l’intermédiaire de Grégoire le Grand. Il serait intéressant de reprendre cette liste et d’analyser ce qui est dit de chaque pensée. Je voudrais seulement faire remarquer que la première pensée, celle qui est à l’origine de toutes les autres, est celle de la bouche, c’est-à-dire la voracité ; c’est le péché même d’Adam et d’Ève en Gen 3. C’est vouloir engloutir, faire sien, s’approprier quelque chose ou quelqu’un, plier le monde à soi et la réalité à ses propres désirs : « Tout est à moi », « tout et tout de suite », telle est la logique de la voracité.

Il faut veiller pour discerner et déraciner ces pensées dès leur apparition, avant même qu’elles ne se transforment en péché :

Un frère interrogea Abba Arsène pour entendre de lui une parole et le vieillard lui dit : « Autant que tu le peux, fais effort pour que ton occupation intérieure soit selon Dieu, et tu vaincras les passions extérieures » (cf. 2 Co 4, 16) (Arsène 9).

A plusieurs reprises, le Nouveau Testament invite à veiller, à être sobre, à prendre garde car « le diable, comme un lion rugissant, rôde cherchant qui dévorer » (1P 5, 8). Il faut lutter, entreprendre la guerre contre le mal. Quelques Pères ont transmis et systématisé l’analyse du processus par lequel on passe d’une pensée au péché. Marc l’Ermite et Jean Climaque en particulier distinguent les divers moments par lesquels les pensées entrent dans le cœur et en prennent possession. Avec finesse psychologique, ils décrivent ce qui se passe dans le cœur de l’homme. Au début, disent-ils, il n’y a qu’une simple suggestion (prosbolè), une sensation, un sentiment mauvais qui heurte à la porte du cœur. Si nous n’avons pas appris à le reconnaître tout de suite et à lui claquer la porte au nez, nous commençons à discuter avec cette pensée. C’est la seconde phase, le dialogue ou colloque, c’est ce qu’Eve fait avec le serpent. Mais déjà dans ce colloque, avertissent les Pères, nous dispersons nos énergies et laissons le serpent fausser notre regard sur la réalité, jusqu’à nous convaincre que les choses sont vraiment telles qu’il les dit, que l’autre est mon ennemi, qu’il est méchant. De là on passe facilement à la troisième étape, celle du consensus, où l’on acquiesce à la pensée mauvaise, où l’on consent à la parole du serpent. Désormais l’acte, le geste mauvais, le péché trouve la voie ouverte. Quand ce processus se répète, sans que l’on se préoccupe de l’interrompre, naît l’habitude ; se comporter à l’opposé de ce que Dieu désire de nous, finit dès lors par devenir naturel, c’est comme une seconde nature qui offusque notre vraie nature qui consiste à être à l’image et à la ressemblance du Seigneur. Tous les Pères insistent pour dire qu’il faut d’emblée lutter contre les pensées, à peine se présentent-elles à nous.

Mais comment acquiert-on cette capacité de discerner les diverses pensées ? Les Pères insistent sur la nécessité d’avoir un espace de silence, un « désert » pour apprendre à connaître notre cœur et à écouter Dieu qui parle au cœur. Certes, la solitude n’est pas facile. Ce jeune moine le savait bien qui, après avoir vécu quelques mois dans le désert, découragé et effrayé parce qu’à ses yeux il devenait toujours plus mauvais, se rendit auprès d’un ancien pour lui demander conseil. L’Abba l’écouta avec amour et patience, puis, sans rien dire, le conduisit auprès d’un puits d’eau et lui commanda d’y jeter une pierre. Il lui dit alors : « Reflète-toi dedans ! » Mais comme l’eau était agitée, l’image reflétée était toute trouble, ce que le jeune moine fit observer. « Attends un peu ! — lui dit l’ancien — Maintenant reflète-toi dedans ! », commanda-t-il à nouveau. Le jeune se pencha et vit son image reflétée dans l’eau. « Vois-tu, lui dit l’ancien, de même, celui qui vit parmi les hommes, à cause de l’agitation, ne voit pas ses péchés, mais lorsqu’il vit solitaire, surtout au désert, alors il voit ses défaillances » (Collection systématique II, 29). Il n’est pas devenu plus méchant dans le désert, il a seulement découvert ce qu’il était avant ; mais c’est maintenant qu’il en prend conscience. Les Pères ne disaient-ils pas que « celui qui sait voir son péché est plus grand que celui qui ressuscite les morts ? » (Isaac le Syrien, Traité (grec) 34)

Dans la solitude, l’homme se libère des rôles qu’il doit jouer quotidiennement ; rien ne le distrait, point d’amis avec qui parler, pas de coups de téléphone, de réunions, de livres pour le distraire ; rien d’autre que son moi, nu, vulnérable, faible, dépossédé de soi. C’est ce rien que, dans sa solitude, il doit regarder en face, un rien si terrible à voir que tout en l’homme aspire à se précipiter vers ses amis, son travail ou ses distractions, pour oublier et ne pas voir ce qu’il est en vérité. Mais cela, c’est l’aliénation qui correspond à l’illusion de pouvoir se sauver par soi-même. Toute la tradition monastique cite fréquemment le passage de Lam 3, 26 : « Il est bon d’attendre en silence le salut du Seigneur ».

Dans un recueil de conseils adressés à ceux qui veulent vivre dans la prière continue, Jean Climaque dit que, pour demeurer dans le silence vrai, il faut apprendre à fermer trois portes : « Ferme la porte de la cellule à ton corps, la porte de la langue aux discours et la porte du dedans (c’est-à-dire du cœur) aux esprits mauvais » (L’échelle sainte 27, 19).

Il faut un espace de silence, il faut faire silence, mais on ne rejoint le silence vrai qu’au travers de la troisième porte, quand on ferme la porte du cœur aux pensées. Tel est le vrai silence, ou mieux l’hésychia, parole très riche qui indique une attitude de recueillement et de paix intérieure. Séraphim de Sarov aimait dire : « Trouve la paix et des milliers de personnes, auprès de toi, trouveront le salut ». Le résultat de cette lutte contre les pensées est la paix intérieure, la paix profonde.

 

c) La conversion

Le chemin de conversion, de retour sous les mains de Dieu, ces mains qu’Adam et en lui tous les hommes ont fuies, implique une lutte persévérante, sans céder au découragement. Nous sommes en route vers le Royaume ; ce chemin connaît des arrêts, des chutes, des déviations. Les Pères insistent sur l’importance de recommencer sans cesse, sans jamais se lasser, sans mesurer le chemin parcouru et sans faire de comparaison avec les autres :

Abba Poemen dit : « Se jeter en face de Dieu, ne pas se mesurer soi-même et abandonner derrière soi toute volonté propre, ce sont les instruments de travail de l’âme » (Poemen 36, p. 224).

Jeûne et veille sont les moyens traditionnels de la lutte contre les démons et contre les tentations (cf. Mt 16, 21). Mais, plus souvent, l’ascèse est donnée par la vie elle-même ; point n’est besoin d’en inventer d’autres, il suffit d’accueillir dans la paix les difficultés que la vie nous apporte, en continuant à tourner les yeux vers le Seigneur : pour amma Synclétique, la grande ascèse consiste à résister dans la maladie ou dans l’épreuve et à rendre grâce à Dieu (cf. Synclétique 8).

L’ascèse du corps ne vaut pourtant rien si elle n’est pas accompagnée de l’ascèse du cœur, du reniement de sa propre volonté, du renoncement aux multiples pensées qui tendent à distraire de la seule chose nécessaire. L’exercice du renoncement à la nourriture et au sommeil est orienté vers le renoncement à la philautìa, au terrible amour de soi, racine de toute passion. Il faut accompagner le jeûne d’humilité et de charité. « De ce qui devait être un secret ils ont fait un bulletin de victoire », écrit Jérôme (Lettre 22, 34). Et un autre moine disait :

« Il vaut mieux manger de la viande et boire du vin, et ne pas manger la chair de ses frères par les calomnies » (Hypéréchios 4).

D’autres paroles attribuent de manière polémique aux démons la pratique de la veille et du jeûne. On raconte, par exemple, ceci :

Abba Macaire, se rendant un jour du marais à sa cellule en portant des feuilles de palmiers, rencontra en chemin le diable avec une faux. Ce dernier, comme il voulait, mais en vain, le frapper, lui dit : « Quelle force sort de toi, Macaire, que je suis impuissant contre toi ! Tout ce que tu fais, je le fais aussi : tu jeûnes, moi aussi ; tu veilles, moi je ne dors pas du tout ; tu ne me bats que sur un point ». Abba Macaire demanda lequel. Il dit : « Par ton humilité. À cause d’elle je ne puis rien contre toi » (Macaire l’Égyptien 11, p. 172).

 

d) Lectio divina

Hyperechios a dit : « L’ascèse du moine, c’est la méditation des Écritures et la pratique des commandements de Dieu. Le moine qui ne s’y adonne pas est informe » (Conseils aux ascètes 4).

Pourquoi le silence ? Pourquoi la solitude ? Non pour scruter le vide et le néant, mais pour écouter la Parole de Dieu et faire de notre cœur la demeure du Seigneur. Hyperechios affirme qu’il est informe, et donc privé de forme, non « pétri », celui qui ne s’applique pas à la lectio divina. La Bible a un double but : elle est miroir de celui qui la lit, lui faisant connaître qui il est au moment même où elle lui révèle le visage de Dieu et, en second lieu, elle le façonne, lui donne forme, le rendant capable de lutter contre le Diviseur qui voulait le séparer de Dieu et de ses frères. Cassien disait :

Efforce-toi de toutes manières de t’appliquer assidûment, que dis-je, constamment à la lecture sacrée, tant que cette méditation continuelle imprègne enfin ton âme et la forme, pour ainsi dire, à sa propre image (Conférence 14, 10).

De là la nécessité de connaître, lire et méditer les Écritures ; non en vue d’une connaissance purement intellectuelle, mais pour recevoir la vie. Un Père a dit : « C’est une grande trahison pour le salut que de ne rien savoir des lois divines (= des Écritures) » (Épiphane 10).

Le moine est philologos, amant de la Parole. Ainsi dira-t-on d’Antoine : « Il était si attentif qu’il ne laissait rien tomber à terre des paroles des Écritures, mais les retenait toutes au point que la mémoire lui tenait lieu de livres » (Vie d’Antoine 3, 7).

C’était une habitude que les moines apprennent par cœur le psautier et des livres entiers de l’Écriture. Pachôme prescrit dans ses règles :

Au nouveau venu qui entre dans un monastère, on enseignera tout d’abord ce qu’il lui faut observer et si, une fois instruit, il aura accepté toute chose, on lui donnera à apprendre vingt Psaumes et deux lectures de l’Apôtre ou une autre partie de l’Écriture. S’il ne sait pas lire, aux heures de Prime, Tierce et Sexte, il se rendra chez celui qui peut l’instruire et qui en aura reçu la charge, il se tiendra devant lui et apprendra avec la plus grande attention et une grande reconnaissance. Ensuite, on lui écrira l’alphabet, les syllabes, les verbes et les noms en sorte que, même s’il ne le veut pas, il soit contraint de lire.

Il n’y aura absolument personne dans un monastère qui n’ait appris à lire et ne sache par cœur quelque chose des Écritures : au minimum le Nouveau Testament et le Psautier (Préceptes 139-140).

Soyons solides et inamovibles pour mettre un frein aux divagations des pensées qui ressemblent à de l’eau en ébullition, par le souvenir constant de la loi de Dieu grâce à laquelle nous détruisons la loi de la concupiscence charnelle (Admonitions 4).

Et la ruminatio concerne particulièrement le livre des Psaumes. Sur la bouche des Abbas nous trouvons des citations et des allusions relatives à tous les livres de la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse, mais le Psautier était objet particulier de prédilection.

Il n’y a aucun inconvénient à ce que quelqu’un occupe son propre esprit à un seul verset du Psautier pour sept jours et sept nuits, puisque nos Pères ont dit : « Mieux vaut un verset proche que mille lointains » (Philoxène de Mabboug, Lettre à un Supérieur, in Orient syrien 6, 1961, p. 465).

 

e) Le désir

L’homme est un être de désir. Il croît, il devient adulte dans la mesure où il cherche quelque chose de nouveau, où il désire apprendre, croître, progresser et ne se contente pas de ce qu’il a, de ce qu’il a compris, acquis ou appris. De nombreux Pères de l’Église définissent l’homme comme un être de désir. Le plus connu est peut-être Augustin qui, s’adressant à Dieu, écrit :

Fecisti nos ad te et inquietum est cor nostrum, donec requiescat in te : Tu nous as faits pour Toi, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il se repose en Toi (Augustin, Confessions 1, 1).

ClimaqueL’être humain est passion, relation. A la limite, même dans la perversion et dans la dépravation du désir et de la concupiscence, il y a un aspect positif. Jean Climaque voit dans les impulsions mêmes qui dominent l’homme, dans ses passions qui le rendent esclave, le signe d’une invocation à la vie, la trace de la reconnaissance de son insuffisance radicale. Par le fait même de désirer, ce désir, même s’il a été faussé, montre qu’il cherche une relation au dehors de soi, un salut au dehors de soi. Climaque va alors jusqu’à dire qu’il préfère les personnes bouillantes de passions, même si elles sont mal orientées, à celles qui n’ont jamais aucun pathos pour rien, qui ne s’échauffent ni ne s’enthousiasment pour rien. Dans les premières, en effet, la conversion conduira à orienter leur passion vers le Seigneur et vers les frères et elles les aimeront avec la même force avec laquelle elles avaient aimé le mal. Dans les secondes, il n’y a pas grand-chose à convertir !

J’ai vu des âmes impures qui se livraient avec fureur à l’amour charnel ; leur expérience de cet amour les ayant amenées au repentir, elles reportèrent tout leur amour sur le Seigneur ; surmontant alors toute crainte, elles s’aiguillonnaient insatiablement à aimer Dieu. C’est pourquoi, le Seigneur parlant à cette chaste pécheresse, ne dit pas qu’elle a craint, mais qu’elle a beaucoup aimé (Lc 7, 47), et qu’elle a pu facilement chasser l’amour par l’amour (Jean Climaque, L’échelle sainte 5, 28).

Si Dieu est personne et non principe premier, moteur immobile ou quoi que ce soit de semblable, être impersonnel ou abstrait, les relations avec Lui ne peuvent revêtir que la forme des relations d’amour entre les êtres humains. Dans l’amour humain, dans la passion d’amour, l’image de la personne aimée est toujours présente jusqu’à dominer toutes nos journées ; il ne s’agit pas seulement de nostalgie, mais de communion continue, tant en présence qu’en absence de l’être aimé. Pour Climaque, l’amour pour Dieu n’est pas différent :

Celui qui aime vraiment se représente toujours le visage de l’être aimé et se plaît à l’embrasser dans son imagination. Un tel homme, même pendant son sommeil, ne peut trouver aucune relâche à son désir, et continue encore à s’occuper de l’être aimé. Il en est ainsi habituellement aussi bien pour les réalités corporelles que pour celles qui sont incorporelles. Un homme blessé d’amour disait à propos de lui-même, et j’admirais ses paroles : « Je dors, mais mon cœur veille (Ct 5, 2) à cause de la grandeur de mon amour  » (Ibid, 30, 13).

La chasteté du cœur est définie par Climaque comme un érôs pour Dieu, où érôs indique un amour total, passionné. La vie de chasteté est la conversion de l’érôs :

Est chaste celui qui bannit l’amour par l’amour et éteint le feu matériel par le feu immatériel (Ibid., 15, 2).

Climaque joue sur l’ambiguïté du terme érôs : c’est l’érôs divin qui chasse l’érôs sensuel. L’amour entre l’homme et la femme est la recherche de communion la plus forte que l’on puisse connaître et devient, comme dans la Bible, d’ailleurs, le modèle concret de l’amour pour le Seigneur :

Si le visage d’un être aimé produit dans tout notre être un changement manifeste et nous rend joyeux, gais et insouciants, que ne fera pas la face du Seigneur dans une âme pure quand il viendra invisiblement y demeurer ! (30, 16).

La joie et la sérénité sont le fruit de l’amour pour un être humain ; elles sont le fruit d’une relation d’amour ; mais cela vaut également pour la relation avec le Seigneur. Nous n’avons pas deux capacités différentes d’amour, l’une pour les êtres humains et l’autre pour Dieu : c’est la force de notre passion qui doit être convertie. Les Pères parleront de métamorphose des passions ou de transfiguration de la passion : « Heureux celui qui est vaincu par une passion pour Dieu aussi violente que celle de l’amant pour sa bien-aimée ». Pour tous l’espérance demeure, pour tous la conversion est possible, aujourd’hui même :

Qu’ils prennent courage ceux qui ont subi l’humiliation d’être soumis aux passions. Même s’ils tombent dans tous les précipices, s’ils se laissent prendre à tous les pièges et s’ils sont atteints de toutes les maladies, une fois revenus à la santé, ils deviennent médecins, phares, lampes et pilotes pour tous, enseignant les symptômes de chaque maladie, leur propre expérience les rendant capables d’empêcher les autres de tomber (Ibid., 26, 11).

Rien n’est perdu ! Maxime le Confesseur dit encore : « L’âme est parfaite quand la puissance de passion s’est complètement tournée vers Dieu » (Centuries sur la charité III, 98).

J’ai parlé de fatigue, et chacun de nous la connaît, chacun connaît le terrible découragement, la triste résignation, l’angoisse de l’impuissance à changer. Et pourtant chacun peut regarder en avant « oubliant le chemin parcouru et tendu en avant » (Ph 3, 13). Un verbe est cher à la tradition monastique, celui de « recommencer ». Il est souvent lié à l’aujourd’hui : « Aujourd’hui je commence », répétait Antoine chaque jour. Un apophtegme raconte : « Un ancien a dit : “Voici la voix qui crie à l’homme jusqu’à son dernier souffle : Convertis-toi aujourd’hui !” » (N 10, p. 16).

Un moine se répétait chaque jour :

Tu es né aujourd’hui, aujourd’hui tu as commencé à servir Dieu, aujourd’hui tu as commencé à vivre ici en qualité d’hôte et d’étranger sur cette terre. Sois ainsi chaque jour, comme un étranger qui demain doit partir (Verba seniorum 44, PL 73, 1060B).

Qu’est-ce qu’un monastère (mais cela vaut pour toute forme de vie chrétienne) ? C’est un lieu où l’on tombe et où l’on se relève, où l’on tombe à nouveau et où l’on se relève encore, et ainsi de suite, jusqu’à ce que vienne le Seigneur, qu’il voie que nous sommes tombés mais que nous nous sommes relevés, et alors il nous prendra par la main et Lui-même nous relèvera définitivement.

 

f) Le danger de l’idolâtrie

“Va ! Associe-toi à un homme qui craint Dieu, et en vivant auprès de lui, il t’apprendra à craindre Dieu toi aussi” (Poemen 65).

Parfois cela ne se vérifie pas ; au contraire il naît un rapport de dépendance entre celui qui cherche de l’aide et le Père spirituel. Je me limite à enregistrer ce que nous trouvons quelquefois dans la tradition. Souvent les Pères du désert exigeaient une obéissance absolue à des ordres extravagants, dépourvus de sens ; c’était peut-être un moyen pour briser la voluntas propria, aujourd'hui nous verrions cela comme une attitude autoritaire et non évangélique. On trouve parfois des textes comme celui-ci, de la Catéchèse 18 de Syméon le Nouveau Théologien :

Si tu résidais au milieu des frères du couvent, refuse-toi à te trouver jamais contre le Père qui t’a donné la tonsure, même si tu le vois forniquer ou s’enivrer, ou mal conduire à ton avis les affaires du monastère, même si tu es frappé et outragé par lui et en butte à mille autres mauvais traitements … Tout ce que tu lui vois faire ou dire d’inconvenant et de mal, tout cela impute-le à toi-même, regarde-le comme tes propres fautes et fais pénitence dans les larmes : quant à lui, tiens-le pour saint et invoque sa prière (Syméon le Nouveau Théologien, Catéchèse 18, 132-137.142-145).

Nous sommes loin de l’esprit de Basile qui ordonne d’obéir uniquement à ce qui est conforme aux Ecritures (Rb 114) et d’adresser des remontrances au Prieur qui se trompe (Rd 27).

 

Conclusion

Le Père, qui a expérimenté les difficultés et les obstacles mais aussi les joies et les consolations de la lutte spirituelle, assiste à la gestation de l’homme nouveau, souffre avec son disciple, com-patit, l’encourage, le console, témoignant toujours que rien ne peut nous séparer de l’amour du Christ (Rm 8, 35-39) et qu’il est toujours possible de recommencer, de se relever, de reprendre le chemin du retour vers la maison du Père.

Un frère interrogea Abba Sisoès disant : Que faire, Abba, car je suis tombé ? Le vieillard lui dit : Relève-toi. Le frère dit : Je me suis relevé, mais je suis retombé. Et le vieillard dit : Relève-toi encore et encore. Le frère dit alors : Jusqu’à quand ? Le vieillard dit : Jusqu’à ce que tu sois emporté, ou dans le bien ou dans la chute ; car dans l’état où se trouve l’homme, ainsi s’en va-t-il au jugement (Sisoès 38).

Le Père spirituel est un frère ancien qui, toutes les fois que nous tombons, nous aide à nous relever jusqu'au jour où le Seigneur reviendra et verra que nous sommes tombés mais que nous nous relevons, et alors lui-même nous relèvera définitivement.

La paternité spirituelle est-elle indispensable ? Dieu peut toujours guider directement quelqu’un par le moyen de son Esprit. Syméon le Nouveau Théologien écrit :

Ne va pas çà et là à la recherche des moines de renom, et ne scrute pas leur vie. Si tu as rencontré grâce à Dieu un Père spirituel, dis-lui tes affaires, à lui seul ; sinon, eh bien ! Puisque tu vois le Christ, dirige sans cesse ton regard vers lui et garde-le toujours comme l’unique spectateur de ton abattement et de ton affliction (Traités éthiques 7,399-405).

Le même Père dans une de ses lettres écrit :

Ceux qui n’ont pas eu de Père, ne sont pas, en tout cas, devenus les fils de quelqu’un. Et ceux qui ne sont pas devenus des fils, il est clair qu’ils ne sont pas nés. Et ceux qui ne sont pas venus à l’existence, ne sont pas entrés dans le monde spirituel (Syméon le Nouveau Théologien, Lettre 4,103-109 citée dans B. Krivochéine, Dans la lumière du Christ, Chevetogne 1980, p. 101).

Les deux textes se contredisent. Peut-être que répondre à cette demande n’est pas simple. Nous pourrions dire que pour qui désire s’avancer dans la vie spirituelle l’accompagnement d’un frère ou d’une sœur est nécessaire ; et ceci non seulement au début, mais chaque fois que l’Esprit le sollicite d’accomplir un pas de plus à la suite du Seigneur.

Arrive le moment où le rapport Père-fils parvient à la maturité. Peu à peu le disciple a appris à devenir Père de lui-même, comme l’affirme Grégoire de Nysse : « En quelque façon, nous devenons nos propres Pères, chaque fois que, en choisissant le bien, nous nous façonnons, nous nous engendrons et nous avançons vers la lumière »(in Homélies sur l’Ecclésiaste, S.C. 416, Cerf, 1996, p. 319), quand cela arrive, nous apprenons à nous recevoir nous-mêmes comme créature aimée, pensée, voulue par Dieu, créée à son image et à sa ressemblance et destinée à réaliser en elle-même la pleine ressemblance.

 

La petite lumière de l’évangile

Un autre jour il arriva que le Seigneur envoyât à notre Père Pachôme une vision. Il regarda et il vit l’aspect de la géhenne obscure et sombre au milieu de laquelle se dressait une colonne. On entendait des voix qui venaient de tous les côtés s’exclamant et disant : « La lumière est ici, près de nous ». Et alors ils y couraient. Mais alors qu’ils s’avançaient à la course, ils entendaient une autre voix derrière eux disant : « La lumière est ici », et aussitôt ils retournaient en arrière, cherchant la lumière, à cause de la voix qu’ils avaient entendue. Pachôme vit dans la vision ceux qui étaient dans l’obscurité qui tournaient autour d’une colonne ; ils pensaient qu’ils avançaient et s’approchaient de la lumière, sans se rendre compte qu’ils ne faisaient que tourner autour d’une colonne. Il regarda encore et il vit dans cet endroit toute la communauté fondée par lui ; les frères marchaient l’un derrière l’autre, en se tenant fermement l’un l’autre de peur de se perdre à cause de la profonde obscurité ; ceux qui étaient en avant avaient une petite lumière, comme celle d’une lampe pour s’éclairer. Seulement quatre des frères voyaient la lumière, alors que tous les autres ne voyaient pas de lumière du tout. Notre Père Pachôme regardait leur façon d’avancer ; si l’un d’entre eux lâchait l’homme devant lui il s’égarait dans l’obscurité avec tous ceux qui venaient derrière lui. Il en vit un qui s’appelait Paniski, qui était un grand parmi les frères, refuser avec quelques autres de marcher derrière l’homme qui se trouvait devant eux et leur indiquait le chemin. Alors l’homme de Dieu Pachôme les appelait dans son extase chacun par son nom, avant qu’ils ne lâchent, disant : « Tiens l’homme qui est devant toi, de peur que tu ne t’égares ». La petite lumière qui marchait devant les frères avançait devant eux jusqu'à ce qu’elle atteigne un grand soupirail du haut duquel une grande lumière descendait ; les frères sortirent par là…

Après qu’il eut vu cela, notre Père Pachôme fut également instruit de l’interprétation de la vision par celui qui lui avait montré tout cela. « L’image de la géhenne que tu as vue c’est ce monde ; et l’obscurité ténébreuse qui y règne, ce sont toutes les stupides erreurs et les vaines préoccupations ... La petite lumière qui guide les frères c’est l’évangile, vérité divine... La lumière est petite parce que dans les saints évangiles il est écrit au sujet du royaume des Cieux qu’il est comparable à un grain de moutarde, qui est petit (Mt 13, 31-32). Quant au flot de lumière venant d’en haut, par l’ouverture, c’est la parole dite par l’Apôtre : jusqu'à ce que nous soyons tous arrivés à l’unité de la foi et à la connaissance du Fils de Dieu, à l’homme parfait, à la mesure exacte de la plénitude du Christ (Eph 4, 13) » (103, pp. 130-133).

L’image de la Géhenne renvoie au monde, à l’Église du IVe siècle ; le monde est plongé dans les ténèbres, mais avec lui aussi l’Église. En un temps de désordres et de confusion, probablement à cause des conflits postcalcédoniens entre les monophysites et les melchites, il faut regarder vers la petite lumière de l’évangile. Elle est petite, elle n’éclaire pas tout, elle n’explique pas tout, elle indique un chemin vers la lumière. Mais dans la vision on dit que seulement quatre frères la voient. Qui sont-ils ? Quatre comme les quatre points cardinaux, comme les quatre évangiles. On a proposé de voir les quatre premiers Prieurs de la communauté : Pachôme, Pétrone, Orsisios et Théodore. Quel est le sens de la communauté pachômienne ? Indiquer la petite lumière de l’Évangile. Il faut rester en se tenant les uns aux autres derrière la lumière de l’Évangile. Pachôme n’a rien fait d’autre qu’indiquer aux frères cette petite lumière qui a changé sa vie et qui a guidé son chemin.