À l’ombre de la Parole

Une expérience spécifique d’articulation
entre une spiritualité d’inspiration chrétienne et une spiritualité d’inspiration juive

Sœur Dominique Cassiers - Monastère de l’Épiphanie 13810 Eygalières - France

 

Une moniale de la communauté d’Eygalières nous partage la féconde expérience que vit sa communauté : se ré-enraciner dans la tradition juive, pour mieux comprendre la richesse de la Parole de Jésus dans l’Évangile.

 

ParoledeDieuNotre communauté a été conduite pas à pas sur un chemin non tracé. Nous avons commencé en 1953 à Eygalières, avec le désir de mener une vie monastique simple et pauvre, à l’écoute de la Parole de Dieu, à l’école des Pères du désert, comme saint Benoît y invite à la fin de sa Règle.

Dans le contexte des années conciliaires et postconciliaires, nous avons élaboré un office liturgique constitué par les prières de différentes traditions liturgiques (syrienne, byzantine, latine) et par les textes des Pères de l’Église, d’Orient et d’Occident. Nous avons ensuite investi dans l’écoute de la lecture juive de la Bible. Nous avons pu aussi participer à certaines sessions (les Avents, session Davar, etc.) qui nous ont permis de recevoir en direct l’enseignement de Juifs comme Colette Kessler, Armand Abécassis ou Gilles Bernheim. Toutes ces lectures et rencontres nous ont permis de découvrir progressivement l’enracinement biblique de l’Évangile, non seulement au niveau du texte de l’AT, mais aussi au niveau de la tradition orale et des commentaires que nous ignorions.

Ce fut pour nous une lente découverte ; elle dure depuis une quarantaine d’années. Par le biais de la Liturgie – certaines fêtes chrétiennes ont des racines dans les fêtes juives – et par celui des commentaires de l’Écriture (midrash, targum, commentateurs modernes) nous assimilons ainsi petit à petit, et encore très partiellement, la lecture juive de la Bible.

L’héritage reçu du peuple juif n’est pas seulement un livre (que nous appelons Ancien Testament), mais aussi une manière de le lire. Le peuple juif ne se perçoit pas comme « le peuple du livre », mais comme « le peuple de l’interprétation ». La langue première de la Bible est l’hébreu, une langue qui, comme toutes les langues sémitiques, est une langue consonantique : les voyelles s’ajoutent selon une tradition orale. Et ce sont les consonnes qui constituent le texte révélé. Cela veut dire que plusieurs lectures du texte biblique sont possibles, que la lecture de l’Écriture est une « lecture infinie » (David Banon[1]), une lecture sans fin. Même si, au 10ème siècle, parce que la connaissance de l’hébreu s’affaiblissait, les Massorètes ont fixé par écrit une certaine vocalisation, la lecture reste toujours ouverte. Et c’est pourquoi une traduction de la Bible n’est toujours qu’une des lectures possibles(2).

Pour les rabbins, la lecture des lettres noires du texte hébraïque est indissociable des espaces blancs qui les entourent, c'est-à-dire du Souffle de vie qui les anime. Ce Souffle est restitué, en quelque sorte, par la lecture à voix haute, et par les commentaires que la lecture suscite. Dans les écoles talmudiques (yeshiva), deux étudiants se font face, ils lisent ensemble et se questionnent l’un l’autre. La Parole se fait relation, elle prend vie en celui qui la prononce. Pareillement, dans le NT, les paroles de Jésus s’enrichissent du contexte oral de la tradition de son peuple. « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie » (Jn 6, 63) L’ignorance de ce contexte peut entraîner parfois des lectures littérales qui seraient des contresens.

Ainsi la lecture juive de l’Écriture nous apprend un certain rapport au texte, à la fois très exigeant et très ouvert. Elle nous apprend à questionner le texte, en restant très attentif, d’une part, au sens littéral, et d’autre part à la riche pluralité de sens qu’offre chaque racine hébraïque. Cette richesse peut donner l’impression d’une très grande liberté d’interprétation. Or l’exégèse juive connaît des règles d’interprétation qui peuvent être déroutantes parfois, mais qui balisent, tout à la fois, une discipline intellectuelle et une attitude intérieure pour rester à l’écoute de la Parole révélée. « Prenez garde à la manière dont vous écoutez » (Lc 8, 18)

Nous découvrons que le rapport entre l’AT et le NT n’est pas seulement un rapport littéraire et textuel (dans le sens où le NT cite l’AT). Nous avons à nous ouvrir à une autre mentalité, à un univers marqué par la forme de pensée sémitique. C’est une perception très proche des réalités concrètes de la vie humaine, et c’est en même temps une perception qui reste ouverte et silencieuse, à l’écoute du mystère de la vie et du Mystère de notre salut.

À cause des vicissitudes de l’histoire(3), l’Église a perdu progressivement le lien vital avec la tradition de lecture du peuple juif. De ce fait, la lecture chrétienne a eu tendance à passer trop vite dans l’allégorie, à spiritualiser le texte, en le délestant de son poids d’incarnation(4). Et l’antagonisme entre la Synagogue et l’Église a favorisé chez celle-ci une lecture substitutionnelle(5). Or la lecture juive de la Bible est une lecture très incarnée, existentielle ; de ce point de vue, on peut dire que la Bible est un livre qui nous révèle autant l’homme que Dieu. Une meilleure connaissance non seulement de l’exégèse juive en tant que telle, mais de la forme de pensée qui la soutient peut ainsi renouveler la lecture de l’Évangile.

L’Église, qui naît le jour de Pentecôte, est héritière de cette tradition. C’est pourquoi, pour nous chrétiens, l’AT et le NT ne forment qu’un seul livre, une seule Parole de la Révélation. La Bible est, en fait, une bibliothèque, une collection de livres divers. Et d’un livre à l’autre, il y a lecture et relecture d’une même réalité(6) : la création, le salut, etc…L’Écriture commente l’Écriture, un verset éclaire un autre verset. Dans la Liturgie chrétienne, le lectionnaire pour les célébrations eucharistiques et pour l’office des Heures lit et relit l’Écriture, en « enfilant comme des perles » (d’après l’expression des rabbins) des lectures du Pentateuque, des prophètes, des Apôtres, et des Évangiles, selon les différents rites liturgiques.

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Un exemple permettra peut-être de faire mieux saisir quelle peut être la fécondité de ce ré-enracinement dans la tradition d’Israël.

Le Shabbat est un des principaux signes de l’Alliance du peuple Juif avec son Dieu, après la Circoncision. Le mot hébreu « shabbat » ne signifie pas « se reposer après avoir achevé son travail », mais plutôt « arrêter délibérément un travail en le laissant inachevé ». En hébreu moderne, le verbe veut dire « faire la grève » !

Gn 2, 2-3 :

Elohim mit fin, le 7e jour, à son œuvre qu’il avait faite
et il se « reposa », le 7e jour, de toute son œuvre qu’il avait faite
 et Elohim bénit le 7e jour, Il le sanctifia
car, en ce jour, Elohim s’était « reposé » de toute son œuvre
qu’Il avait créée pour qu’elle soit faite (ou : pour qu’elle se fasse).

Le commentaire juif est évidemment très abondant au sujet du Shabbat, précisant ce qui est permis ou non de faire le jour du Shabbat, et aussi quand il est permis de transgresser le Shabbat (en particulier quand une vie est en danger, ce que Jésus rappellera dans l’Évangile : Mc 3, 4).

Dieu bénit et sanctifie ce jour en cessant délibérément son œuvre de création pour que l’homme puisse l’achever - « pour qu’elle (son œuvre de création) soit faite » - par sa libre réponse d’amour, en entrant dans l’Alliance. C’est pourquoi le jour du Shabbat, Dieu « cesse de travailler » et se retire(7) en quelque sorte pour donner à l’homme l’espace et le temps de sa réponse. Mais ce jour-là aussi, l’homme « cesse de travailler » pour se consacrer plus totalement à la prière, à l’étude de la Torah, et à la relation aux autres. Le 7e jour, l’homme arrête son activité des 6 jours de la semaine pour demander à Dieu de donner l’achèvement que Lui seul peut donner, mais qu’Il ne donnera qu’en réponse à la libre demande de l’homme. Il y a comme une sorte de lâcher-prise mutuel entre Dieu et l’homme, qui est au cœur de l’Alliance et qui, seul, peut mener l’œuvre de la création à son achèvement(8).

Ce commentaire du Shabbat donne la toile de fond sur laquelle vont se dérouler les discussions entre Jésus et son peuple au sujet des guérisons que ferait Jésus le jour du Shabbat, et qui sont inséparablement guérison du corps et de l’âme, restauration et achèvement de l’œuvre de la création.

Cette perception du Shabbat donne aussi une profondeur et un enjeu à la célébration chrétienne du Samedi saint. La liturgie byzantine ne cesse de chanter ce jour-là : « Ce sabbat, béni entre tous, est le temps où le Christ repose pour ressusciter le troisième jour ». En Jésus, l’homme vit un total abandon (lâcher-prise) dans les mains du Père, un abandon qui va jusqu’à traverser l’expérience d’être abandonné :

Mon Dieu, mon Dieu,
 pourquoi m’as-tu abandonné ? (Ps 21 – Mt 27, 46 et Mc 15, 24)


Père, entre tes mains je remets mon esprit. (Ps 30, 6 – Lc 23, 46)

La liturgie latine souligne le « vide » du Samedi saint, ce « grand silence » qui introduit à la nuit pascale « où l’homme rencontre Dieu », où l’alliance entre dans la voie de son accomplissement nuptial.

Pour le chrétien, le Christ Ressuscité est l’Exégète par excellence de la Bible. Et, comme pour les pèlerins d’Emmaüs, Il nous invite à commencer « par Moïse (Pentateuque) et tous les prophètes (livres historiques et prophètes) pour nous laisser instruire par Lui de « tout ce qui le concerne »(9).

Incline l’oreille, sainte Eglise croyante,
Apprends les deux testaments rayonnants de lumière.
Ils te transmettent une vie sans fin,
ils témoignent d’une seule et même vérité. (Office syrien)

La fréquentation de la lecture juive peut paraître, selon les cas, « décevante » parce que trop minutieuse dans des petits détails, ou « enthousiasmante », car elle semble aller à la rencontre de l’Évangile…Nous sommes invités, dans cette confrontation, à apprendre à respecter la lecture juive pour elle-même, jusque dans sa différence de la lecture chrétienne ; mais aussi à approfondir notre lecture chrétienne dont nous mesurons mieux le « seuil » franchi par la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ.

ChristenseignantLa mentalité hébraïque nous apprend ainsi à porter en vis-à-vis des lectures différentes, expérience que nous faisons déjà un peu avec les 4 Évangiles qui parlent d’une façon différente, et parfois contraire, des mêmes événements. Cette confrontation nous apprend à écouter comment la Parole de Dieu peut résonner à l’infini dans « l’espace vide » (Ex 25, 22), entre la 1ère alliance (l’alliance qui n’a jamais été révoquée, dira Jean-Paul II[10]) et l’alliance renouvelée, et accomplie dans le Ressuscité, espace où s’inscrit toute la complexité de l’homme et l’in-fini du Mystère de Dieu. C’est dans cet espace que demeurent notre lectio divina, et notre prière.

« Abreuve-toi à l’Ancien Testament pour boire ensuite au Nouveau. Si tu ne bois pas au premier, tu ne pourras pas t’abreuver au second. Bois au premier pour atténuer ta soif, au second pour l’étancher complètement… Abreuve-toi à la coupe de l’Ancien Testament et du Nouveau, car dans les deux, c’est le Christ que tu bois… L’Ancien Testament est sa parole, le Nouveau l’est aussi. On boit la Sainte Écriture et on la mange ; alors, dans les veines de l’esprit et dans la vie de l’âme, descend le Verbe éternel. Abreuve-toi donc de ce Verbe, mais selon l’ordre qui convient. Bois-le d’abord dans l’Ancien Testament, et puis, sans tarder, dans le Nouveau. » (Saint Ambroise Commentaire du Psaume 1)

 

1) David Banon : Les voies de l’interprétation midrashique, Seuil 1987.
2) La première traduction de la bible fut faite en grec par les juifs d’Alexandrie, environ 300 avant JC. C’est d’abord cette traduction qu’ont connue les Pères de l’Eglise.
3) Comme la destruction du Temple de Jérusalem en 70 et l’entrée en masse des païens dans l’Eglise qui ont conduit à l’émergence de deux religions antagonistes : le judaïsme et le christianisme. Cf Dan Jaffé, « Le Talmud et les origines juives du christianisme », Cerf 2007.
4) Cette tendance était déjà présente dans l’exégèse de Philon d’Alexandrie.
5) Si l’Eglise se substitue au peuple juif comme héritière des promesses, le peuple juif est tout simplement nié.
6) Paul Beauchamp : « L’un et l’autre Testament », Seuil 1976.
7)  La mystique juive donnera à ce mouvement de « retrait » le nom de Tsimtsoum. Cette notion rejoint un peu celle du « caché » : « Vraiment, tu es un Dieu qui se cache, Dieu d’Israël, ô Sauveur » (Is 45, 15). Dieu « se retire », « se cache » pour laisser à l’homme l’espace/temps de Le chercher par amour ; et c’est Lui aussi qui nous cherche et nous « trouve » ; dans la tradition syrienne, le chrétien est appelé un « trouvé » de Dieu. Tout ceci peut éclairer la notion de « kénose » dans le NT (cf Phil 2, 6-7). St Isaac le Syrien parle du mystère de l’Incarnation en disant que « l’humilité est la parure de la divinité », et que « Dieu est descendu de sa hauteur, et a recouvert, par l’humilité, sa grandeur et sa gloire pour qu’à sa vue la création ne soit pas consumée » sinon « il n’y aurait pas eu de face à face ». (Isaac le Syrien, Discours ascétique 20).
8) Ceci n’est qu’une évocation très partielle de l’enseignement très riche sur le Shabbat. Voir « Les bâtisseurs du temps » de Abraham Heschel. Editions de minuit 1957.
9)  Lc 24, 27. Lc 24, 44 mentionne « Moïse, les prophètes et les psaumes », ces derniers indiquant les livres sapientiaux.
10) Se référant à Rm 11, 28 : « Les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance ».