La paternité spirituelle dans le monachisme spirituel ancien

Lisa Cremaschi, moniale de la communauté de Bose, Italie
Première partie

 

S. Lisa nous plonge dans la meilleure tradition du monachisme ancien. La première partie de son article que nous publions dans ce bulletin, parlant du père spirituel sera complétée dans le prochain numéro par un regard sur disciple, dans cette même tradition.

 

1. Visiter les anciens

« Visiter les anciens était la règle des anciens Pères » (N 13), répond un jour un moine à un disciple qui lui demande s’il vaut mieux visiter les anciens pour les interroger car ils sont plus expérimentés dans la vie spirituelle ou rester dans la solitude pour y prier. Les Pères du désert vivent sous la primauté et en dépendance totale de la Parole de Dieu ; mais ils savent aussi que cette parole s’incarne, ils veulent la lire dans la vie des frères, l’entendre annoncer par ceux qui en vivent et cherchent à la réaliser dans leur condition humaine. On raconte qu’un jour les frères se rendirent chez Abba Antoine et lui dirent : « Dis-nous une parole : Comment être sauvés ? ». Le vieillard leur dit : « Ecoutez-vous l’Ecriture. Elle vous convient fort bien ». Ils répondirent : « Mais nous voulons l’entendre de toi, Père » (Antoine 9).

StAntoinePaulthebesCes disciples veulent entendre la Parole de la bouche d’Antoine, l’homme de Dieu, qui l’a incarnée dans sa vie ; ils cherchent quelqu’un qui les guident pour apprendre l’art de la lutte et sont conscients qu’il ne suffit pas de lire l’Ecriture et de prier; il faut « entrer dans l’Eglise », dans la communion des saints du ciel et de la terre et, rendu fort par leur foi et par leur intercession, devenir père à son tour, engendrer d’autres hommes à la vie spirituelle, continuant ainsi la longue chaîne ininterrompue de la tradition. Qui est Dieu ? C’est le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, le Dieu des prophètes, le Dieu de Jésus Christ, le Dieu des martyrs, des Pères du désert, d’Antoine, Basile, Augustin, de Jérôme, Benoît, François, Claire... jusqu’à ces visages que nous avons connus personnellement, ces êtres qui, au long de notre route, nous ont dévoilé quelque chose du visage de Dieu.

Avant Pachôme, le fondateur de la vie cénobitique, il n’y avait pas de règle. Les Pères suggéraient alors : « Va ! Associe-toi à un homme qui craint Dieu, et en vivant auprès de lui, il t’apprendra à craindre Dieu toi aussi » (Poemen 65).

C’est dans ce contexte de paternité spirituelle que les apophtegmes des Pères du désert sont nés. Un Abba s’y adresse à un disciple pour l’aider et le soutenir dans une situation de difficulté concrète. Ils furent transmis par ceux qui les avaient reçus d’autres disciples, jusqu’à ce que, vers le ve siècle - quand le monachisme égyptien entra dans une phase de déclin progressif - quelques moines comprirent que ce trésor d’expérience spirituelle accumulé de génération en génération ne devait pas être perdu, et commencèrent à les mettre par écrit et à rédiger les grandes collections qui sont parvenues jusqu’à nous.

Au côté d’un homme de Dieu, d’un croyant qui s’est laissé régénérer par la Parole, le disciple apprend à craindre Dieu - de cette crainte qui est le commencement de la sagesse - et apprend l’art de la lutte contre tout ce qui vient le distraire du service rendu à l’unique Seigneur. L’Abba, le Père du désert, exerce une authentique paternité au nom de Dieu, éveillant son disciple à la vie selon l’Esprit; il n’est pas un directeur spirituel ni même un maître qui donne des leçons de caractère intellectuel, c’est plutôt un père qui engendre des fils à Dieu, qui guide son disciple jusqu’au seuil de la rencontre avec Dieu, qui prépare la route comme Jean le Précurseur, prêt à diminuer et à se retirer dès que ses disciples parviennent à dire - comme les habitants du village de Samarie à qui la Samaritaine avait annoncé qu’elle avait rencontré le Messie – « ce n’est pas seulement à cause de tes dires que nous croyons ; nous l’avons entendu nous-mêmes et savons qu’il est vraiment le Sauveur du monde » (Jn 4, 42).

La meilleure définition du père spirituel se trouve vraisemblablement dans les paroles par lesquelles Abba Palamon accueillit le jeune Pachôme qui le suppliait de le mener jusqu’aux premiers pas de la vie monastique :

« Je suis disposé, autant que ma faiblesse le permettra, à peiner avec toi, jusqu’à ce que tu arrives à te connaître toi-même » (Vie bohairique de Pachôme 10).

Telle est l’œuvre du père spirituel selon la grande tradition du désert: se tenir à côté du frère, sans prétendre faire le maître, sans proposer de modèles stéréotypés de sainteté, sans le lier à soi-même, mais prêt à partager la souffrance et la fatigue de celui qui cherche la volonté de Dieu sur soi. Parfois la gestation pourra être lente : il faut savoir attendre patiemment, respecter la croissance humaine et spirituelle du disciple et l’accompagner dans le cheminement, jusqu’à ce qu’il ait lui-même appris l’art du discernement des esprits et soit parvenu à discerner, au milieu des multiples voix qui arrivent à son cœur, la voix du Seigneur. L’ancien sait parfois attendre longuement, en silence ; il sait s’adapter à la « mesure » du frère, même s’il a déjà compris ce qui brûle en son cœur. L’important est que le disciple parvienne à s’exprimer, à objectiver ce qu’il sent et vit. Un jour, raconte-t-on, un disciple, consolé et encouragé par la patience de son Abba, après de fréquentes visites et de nombreux colloques apparemment inutiles, trouva le courage de lui ouvrir son cœur et de lui manifester ses pensées. Alors l’Abba lui déclare : « Pourquoi as-tu si longtemps eu honte de m’en parler? Ne suis-je pas moi aussi un homme ? » (N 509).

Comment a été vue, dans la tradition, l’aventure spirituelle du rapport père-fils spirituels, ou mère-fille spirituelles ? Dans notre analyse nous nous limitons à considérer le monachisme antique en orient chrétien, en particulier les pères du désert. Ceci ne signifie pas que la paternité ou la maternité spirituelle soient réservées aux moines. Au sujet d’Antoine, père des moines, nous savons que, comme il menait une vie semi-anachorétique, il était visité par de très nombreux hôtes qui venaient lui demander une parole, parcourant parfois une grande distance afin de pouvoir le rencontrer. Athanase raconte comment à la fin de sa vie, des foules innombrables accouraient vers lui :

« Il y avait ceci de grand dans l’ascèse d’Antoine, qu’ayant le charisme du discernement des esprits, il en connaissait les mouvements : à quoi chacun d’eux était habile et porté, il ne l’ignorait pas. Non seulement il n’était pas lui-même trompé par eux, mais les exhortant, il enseignait aux gens troublés dans leurs pensées comment ils pourraient déjouer les embûches des démons, dont il expliquait les faiblesses ainsi que les ruses. Chacun donc, comme s’il avait été oint par lui, descendait plein de hardiesse contre les pensées du diable et de ses démons. Combien de vierges ayant des prétendants, pour avoir seulement vu Antoine, demeurèrent vierges pour le Christ ! Il venait aussi vers lui des gens de l’étranger et, ainsi que tous les autres, ayant reçu d’utiles conseils, ils rentraient chez eux comme accompagnés par leur père » (Vie d’Antoine 88).

Dans le centre monastique de Nitrie, le plus proche de lieux habités, il y avait une maison pour les hôtes, où on pouvait aussi passer une année entière, en partageant la vie des moines et en profitant de leur accompagnement spirituel. Mais il pouvait aussi arriver, et c’est un cas tout différent, encore que peu fréquent, que des moines soient invités à demander conseil pour leur vie spirituelle à des laïcs. Dans l’un des nombreux comptes-rendus de la vie d’Antoine, on raconte qu’Antoine envoyé à Alexandrie chez un corroyeur, supplia le corroyeur de lui révéler le secret de sa sainteté :

« Saint Antoine priait dans sa cellule lorsqu’une voix lui vint : “Antoine, tu n’es pas encore arrivé à la mesure de ce corroyeur d’Alexandrie”. Levé de bon matin, l’ancien partit à la recherche de cet homme, son bâton de palmier en main. Il alla à l’endroit en question et entra chez l’homme qui fut troublé en le voyant. Antoine lui demanda : “Dis-moi tes pratiques”. L’autre répondit : “Je ne vois pas ce que j’ai fait de bien. Eh oui, le matin, au saut du lit, lorsque je me mets au travail, je me dis que toute la ville, du plus petit au plus grand, entrera dans le Royaume pour ce qu’elle a fait de bon ; mais moi j’hériterai du châtiment à cause de mes péchés, et le soir de nouveau, je répète la même chose”. A ces mots l’Abbé Antoine dit : “En vérité, comme un bon orfèvre qui demeure paisible chez lui, tu auras en héritage le Royaume. Et moi, qui suis sans discernement, j’ai beau vivre au désert, je ne t’ai pas dépassé” (Nau 490).

Les dits des Pères du désert rapportent les demandes des disciples et les réponses des moines anciens dans la vie spirituelle, qui ont reçu le don de l’Esprit, soutiennent et guident les frères sur le chemin vers le règne.

« Nous pouvons dire que la littérature du désert s’identifie avec l’exercice même de la paternité spirituelle. L’apophtegme, qui en est la pièce maîtresse, est construit sur le schéma demande-réponse, dans lequel un moine interroge un ancien : “Abba, dis-moi une parole, pour que je sois sauvé’” (A. Louf, « La paternité spirituelle », in AAVV, Abba, dimmi una parola! La spiritualità del deserto, Bose 1989, p. 91). Cette parole d’André Louf me semble condenser le caractère spécifique de la récolte variée des apophtegmes que la tradition nous rapporte.

A côté d’un homme de Dieu, un croyant qui s’est laissé régénérer par la Parole, le disciple apprend à craindre Dieu, apprend à discerner les esprits, apprend l’art de la lutte contre tout ce qui cherche à le distraire du service de l’unique Seigneur. Il s’adresse au père spirituel pour chercher une parole qui soit un écho de la Parole de Dieu, une parole née de la longue fréquentation des Ecritures et de l’expérience spirituelle personnelle. Antoine, le père des moines, exhorte ainsi ses disciples :

« Vous mes fils, vous apportez à votre père ce que vous savez ; moi, votre aîné, je vous livre ce que l’expérience m’a appris » (Vie d’Antoine 16).

Et dans un apophtegme il affirme :

« Je connais des moines qui, après avoir supporté beaucoup de peines, sont tombés et sont allés jusqu’à l’orgueil de l’esprit, parce qu’ils avaient mis leur espérance dans leurs œuvres et avaient négligé le précepte de celui qui dit : “Interroge ton père et il t’enseignera” » (Antoine 37).

Antoine fait appel à la parole de Dieu pour affirmer la nécessité d’une ouverture du cœur et déclarer qu’un chemin spirituel privé de guide est très risqué.

 

2. Le père spirituel

a) Disciple, avant d’être père

Le titre de père, bien que l’évangile de Matthieu interdise de l’attribuer à un homme (cf. Mt 23, 8), est employé par Paul pour désigner le ministère de celui qui, comme un père, engendre au Christ (cf. 1 Co 4, 15). La paternité spirituelle n’a rien à voir avec une quelconque contrefaçon de l’image paternelle qui a été mise à mal depuis un certain temps, mais qui semble réapparaître constamment sous une forme nouvelle. Ce n’est en aucun cas une idolâtrie en face du Père ou de la Mère spirituels, il n’y a aucune dépendance psychologique. Etre père, être mère signifie faire grandir l’autre – le ou la disciple – jusqu'à ce qu’il parvienne à une existence et à une vie propre. La paternité n’est pas destinée à durer toujours, elle se termine quand le fils spirituel parvient « à la mesure de la pleine maturité du Christ » (Eph 4, 13). Pour cette raison, justement, il arrive que la relation père-fils s’inverse : le père, reconnaissant la supériorité spirituelle du disciple, devient fils de celui qui auparavant était son fils spirituel et vice-versa. Normalement personne ne désire de sa propre volonté assumer la charge de guide spirituel d’un disciple, car on sait combien est difficile le ministère de conduire un autre à la vie selon l’Esprit. Souvent les pères adressent des remontrances aux jeunes moines qui s’érigent en guide des autres sans avoir été d’abord des disciples. Et Rufin dans l’Historia monachorum 1 parle de tel ou tel qui semble avoir un seul souci : pouvoir se vanter d’avoir rencontré un père du désert. Et s’ils ont fixé dans la mémoire quelque sentence ou qu’ils l’ont entendue car ils étaient disciples de ce père, il semble qu’ils soient devenus maîtres tout à coup et ils n’enseignent pas aux autres ce qui leur serait utile, mais ce qu’ils ont vu ou entendu.

Le vrai père spirituel, cependant, a été d’abord disciple. Selon un ancien texte chrétien, A Diognète, le catéchumène qui s’approche de la communauté chrétienne fait avant toute chose l’expérience de la paternité :

« Si toi aussi tu désires ardemment cette foi et si tu l’embrasses, tu commenceras à connaître le Père » (A Diognète 10, 1).

Antoine lui-même, le père des moines, avant de le devenir, fut disciple d’un anachorète anonyme, qui, une fois reconnue la maturité spirituelle de son disciple, le laissa partir et poursuivre son chemin.

Le père spirituel, donc, n’est pas nécessairement un homme exceptionnellement doué, une sorte de surhomme qui tient entre ses mains la vie des autres, mais il est un humble disciple du Seigneur qui a lutté contre les tentations, et même contre les démons, est descendu dans les profondeurs de son cœur pour apprendre à discerner la voix de l’Esprit. « Donne le sang et reçois l’esprit », enjoignait Abba Longin (Longin 5).

Et celui qui a le cœur purifié dans la lutte spirituelle sait voir loin, et peut soutenir celui qui fait encore les premiers pas dans la vie spirituelle, et l’aider à discerner, parmi tant de voix qui le sollicitent, la voix de l’Esprit. Antoine disait :

« Je crois qu’une âme entièrement purifiée et se conformant à la nature peut devenir plus perspicace, voir plus de choses et de plus grandes que les démons, car elle a le Seigneur pour les lui révéler » (Vie d’Antoine 34).

 

b) Un homme blessé

Justement pour avoir appris à connaître ses propres faiblesses et l’œuvre de l’Esprit en soi « à la sueur de l’expérience » (Cassien, Conférence 14, 17), le père spirituel peut devenir médecin et maître de celui qui s’adresse à lui pour lui demander de l’aide. Il est médecin, mais il est aussi blessé, il a besoin de guérison, il est mendiant de miséricorde ; c’est un médecin qui envoie au vrai « médecin des âmes et des corps », le Christ. Il est maître, dans la mesure où il se fait disciple de l’unique vrai maître, le Christ. Sa tâche n’est pas d’offrir une doctrine, une théorie, ou d’imposer une discipline. Dans l’humilité, dans la conscience de sa propre faiblesse, de ses propres limites, il cherche à montrer par sa propre vie la volonté du Seigneur afin de rendre le disciple docile au maître intérieur, l’Esprit. Parfois il offre « une parole de salut », parfois réprimande, encourage, console. « Telle était l’œuvre des scétiotes, de donner de l’ardeur à ceux qui sont dans les combats » (Jean Colobos 19). Parfois l’Abba offre un enseignement par sa vie même. Abba Sisoès répondit à un disciple qui lui demandait une parole : « Pourquoi me contrains-tu à parler inutilement? Ce que tu vois, fais-le » (Sisoès 46). Et les frères de Pachôme se souviennent que « Entendant les paroles de notre Père, Abba Pachôme, nous étions grandement aidés et excités au zèle des bonnes œuvres. Et voyant que même lorsqu’il gardait le silence, il faisait de ses actes un discours, nous nous étonnions » (Psenthaïsios 1).

CassienDans l’exercice de son ministère, le père doit savoir s’adapter à chacun, connaître les possibilités de chacun et ne jamais imposer des lois égales pour tous. Au long de son chemin il a appris, que dans la vie spirituelle on ne peut jamais faire de comparaison; le Seigneur aime chacun de façon unique et il demande à chacun de faire de sa propre vie humaine une histoire d’amour en assumant dans l’amour et la liberté, ses propres limites et blessures, par l’humble aveu de ses péchés. Le Père sait compatir, se mettre à côté du frère dans sa souffrance, dans sa lutte, avec un infini respect, soutenu par la foi, l’espérance, la charité, disposé à tout pour le bien de son disciple. Certainement la charité et l’affect paternel ne doivent pas être confondus avec l’indulgence et la faiblesse ; il en résulterait une alliance avec le péché, au lieu d’un ferme soutien dans la lutte contre celui-ci. Mais d’un autre côté jamais, absolument jamais, le Père ne pourra se permettre de mépriser les tentations de son disciple, de se moquer de ses épreuves et de ses nuits spirituelles. Cassien raconte dans ses Collationes l’histoire d’un Père spirituel qui se trouva coupable de la même tentation qu’il avait méprisée chez le frère plus jeune et sans expérience (cf. Cassien, Conférences II, 13). « La méchanceté n’élimine pas la méchanceté » rappelle sagement un dit de la collection arménienne (Paterica armeniaca CSCO 353 IV : 16, 7, p. 10).

D’Abba Isidore on raconte, au contraire :

« Si quelqu’un avait un frère faible, sans énergie ou insolent, au point qu’il désirât le renvoyer, l’Abbé Isidore, qui était prêtre à Scété, lui disait : “Amenez-le moi”. Il prenait le frère chez lui, et guérissait son âme à force de patience » (Collection syst. lat.16, 5).

Nombreux sont les exemples des pères du désert, qui avec leur infinie patience, sauvent du désespoir les disciples tentés (Coll. Syst. lat. 10, 85). Cet amour ne rend pas l’Abba aveugle devant le péché.

« Si nous avions la charité, la charité elle-même couvrirait toute faute, et nous serions comme les saints quand ils voient les défauts des hommes. Les saints sont-ils donc aveugles qu’ils ne voient pas les péchés ? Qui déteste le péché autant que les saints ? Et pourtant ils ne haïssent pas le pécheur, ils ne le jugent pas, ils ne fuient pas. Au contraire, ils compatissent, l’exhortent, le consolent, le soignent comme un membre malade ; ils font tout pour le sauver » (Dorothée, Enseignement 6, 76).

Mais la correction, la parole sévère, est toujours accompagnée de l’espérance de la conversion, même quand le fils désobéit ou met à dure épreuve la patience du père.

« Abba Romanos était sur le point de mourir ; ses disciples se réunirent près de lui et lui dirent : “Comment devons-nous nous diriger ?” Le vieillard leur dit : “Je ne crois pas avoir jamais dit à l’un de vous de faire quelque chose, sans avoir auparavant pris la décision de ne pas me mettre en colère si n’était pas accompli ce que j’avais dit” » (Romanos 1).

L’amour sincère de Barsanuphe pour son fils spirituel Dorothée l’incitait à lui promettre de porter le poids de son péché (Lettre 270). Et comment ne pas rappeler la douceur d’Evagre (G. Bunge, Paternité spirituelle, p. 29), vrai disciple du « Doux et Humble de cœur » (Mt 11, 29), qui disait aux frères : « Mes frères, si l’un d’entre vous a une pensée profonde ou pénible, qu’il se taise jusqu’à ce que les frères se retirent, et qu’il interroge en privé, à part, entre lui et moi ».

Mais cette patience à toute épreuve, cette disponibilité fidèle à accueillir l’autre dans le bien et le mal ne s’apprennent pas dans les livres, elles sont le fruit d’une vie, dans l’Esprit, d’une humble conscience de son propre péché, d’un infini respect pour les fils de Dieu et son œuvre en eux.

Souvent les pères adressent de sévères reproches aux jeunes moines qui ont la prétention d’en diriger d’autres sans avoir été d’abord disciples. Cassien écrit :

« La plupart du temps, sans avoir l’expérience de l’enseignement des anciens, nous osons prendre la première place dans les monastères, et nous faisant passer pour “Abba” avant que d’avoir été disciples, nous statuons ce qui nous plaît – plus enclins à exiger l’observance de nos inventions qu’à garder la doctrine éprouvée des anciens » (Institutions II, 3, 5).

 

c) Un intercesseur

Le père lutte aussi avec Dieu pour sauver son fils spirituel. Abba Sisoès luttait dans la prière en criant : « Dieu, que tu le veuilles ou que tu ne le veuilles pas, je ne te laisserai pas, tant que tu ne l’auras pas guéri » (Sisoès 12). Souvent la prière amène Dieu à changer d’attitude, à faire miséricorde. Cela les saints arrivaient à le dire avec audace. C’est la foi pleine de parrhésie, c’est cette attitude devant Dieu qui fut le propre des hommes de la Bible. Moïse, par son intercession, par son insistance, a obligé Dieu à faire miséricorde, à pardonner Israël. Les pères du désert de manière lapidaire disaient que si quelqu’un obéit, fait la volonté de Dieu, entre dans les pensées de Dieu il arrivera à obliger Dieu lui-même à changer ses pensées et ses desseins et à obéir. Le père prie plus qu’il ne parle ; sa parole doit être un écho de la parole de Dieu et pour cela, il a besoin de prier et d’apprendre à voir son fils avec les yeux mêmes de Dieu.

 

d) L’art de la présence

Nous pouvons dire que l’on n’étudie pas pour devenir maître, on ne s’autoproclame pas père; on le devient quand la demande d’un autre fait émerger une parole engendrée par la fidélité à l’Ecriture, la fidélité à l’expérience vécue dans sa propre chair, par la fidélité à la tradition reçue des autres pères et maîtres. En un certain sens, c’est le disciple qui fait naître le maître. Interroger, l’art de savoir adresser des demandes à soi-même et aux autres est considéré comme indispensable par les Abbas du désert. Antoine cite le précepte de Dt 32, 7 : « Interroge ton père et il te le dira » et il conseille au moine de « confier aux vieillards le nombre de pas qu’il fait et le nombre de gouttes d’eau qu’il boit dans sa cellule, pour savoir si en cela il ne se trompe pas » (Antoine 38), mais au delà de ces paroles extrêmes, qui ne sont certainement pas à prendre à la lettre, le père-maître ne doit pas donner des lois, mais être un enseignement par sa vigilance et sa présence affectueuse.

En étant aux côtés du disciple au quotidien, au travail, dans la prière, en partageant les joies et les difficultés de chaque jour, le maître forme son disciple.

« Un frère interrogea Abba Poemen disant : “Des frères habitent avec moi ; veux-tu que je leur commande ?” Le vieillard lui dit : “Non, mais fais d’abord le travail et, s’ils veulent vivre, ils veilleront sur eux-mêmes”. Le frère lui dit : “Mais ce sont eux-mêmes, Père, qui désirent que je leur commande” Le vieillard lui dit : “Non, mais deviens leur modèle, non pas leur législateur” (Poemen 188).

La conviction que la formation provient de la fréquentation du maître et du partage de la vie plus que d’un enseignement oral, est exprimée dans un autre dit transmis sous le nom d’Antoine :

« Trois pères avaient coutume chaque année d’aller chez le bienheureux Antoine. Les deux premiers interrogeaient sur leurs pensées et le salut de l’âme, mais le troisième gardait complètement le silence, sans poser aucune question. Au bout d’un long temps, Abba Antoine lui dit : “Voilà si longtemps que tu as l’habitude de venir ici, et tu ne me poses aucune question”. L’autre répondit : “Une seule chose me suffit, père, c’est de te voir” » (Antoine 27).

Le maître n’a pas recours à des livres, il ne tient pas de grands discours, même si nous sont parvenues dans les sources, des catéchèses variées – qu’on pense seulement à la Vie d’Antoine – et que sont conservées des lettres de caractère spirituel adressées par les pères aux disciples. En général, on se méfie de la sagesse mondaine. A Arsène, qui avait vécu dans sa jeunesse à la cour de Constantinople, peut-être come précepteur des fils de l’empereur Théodose, on demanda :

« “Abba Arsène, comment toi qui as reçu une si belle éducation romaine et grecque, interroges-tu ce paysan sur tes propres pensées”. Il répondit : “J’ai bien reçu une éducation romaine et grecque, mais je ne connais même pas l’alphabet de ce paysan” » (Arsène 6).

Le docte Arsène reconnaît comme son maître un simple fellah copte. Des livres il en circulait au désert, surtout les Ecritures, mais aussi des textes des pères. Toutefois, on se méfie de l’accumulation des livres, considérés comme une richesse soustraite aux pauvres, et on souligne fortement la priorité de la pratique sur la connaissance théorique. Au disciple qui lui demandait ce qu’il avait fait de son petit évangile, Sérapion répondit :

« Pour de bon, mon enfant, celui qui me disait chaque jour : “Vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres” (Mt 19, 21), je l’ai vendu et le lui ai donné pour trouver plus de confiance en lui au jour du jugement » (Nau 566).

Et à celui qui se vante d’avoir appris par cœur l’Ancien et le Nouveau Testaments, un ancien répond : « Tu as rempli l’air de paroles ». (N 385) La cohérence entre parole et vie est la première exigence requise des maîtres. Cassien pouvait se vanter : « Jamais je n’ai enseigné quelque chose que je ne l’aie accompli auparavant » (Cassien 5).

Sur quoi porte l’enseignement ? Antoine, invité par des frères à dire « une parole de salut », leur répondit : « “Ecoutez-vous l’Ecriture ? Elle vous convient fort bien”. Ils répondirent : “Mais nous voulons l’entendre de toi, père” » (Antoine 19). L’Ecriture est la référence première et absolu de la vie du moine ; la référence aux grandes figures bibliques est continuelle : Abraham, Joseph, Moïse, David, Elie ou à d’autres figures de l’évangile.

Le maître a recours à des paraboles et à des gestes concrets, parfois à de véritables mimes, pour donner son enseignement. Ainsi Bessarion ne donna pas une catéchèse sur la miséricorde quand le prêtre de Scété éloigna de l’église un frère qui avait péché, mais il se leva et sortit avec lui en proclamant : « Moi aussi, je suis un pécheur » (Bessarion 7). Jean le Nain, après avoir participé à une réunion des frères quelque peu turbulente, tourna trois fois autour de sa cellule ; aux frères stupéfaits qui lui en demandaient la raison, il répondit : « Mes oreilles étaient pleines de cette dispute, j’ai donc tourné en rond afin de les purifier, et ainsi je suis entré dans ma cellule avec mon esprit recueilli » (Jean Colobos 27). Joseph de Panépho se déguise en mendiant pour donner son enseignement sur l’accueil (Joseph de Panépho 1). Macaire demande à un frère d’insulter les morts du cimetière et, ensuite, de les louer (Macaire 23).

Nombreuses sont les métaphores et les paraboles. Rappelons seulement celle du manteau déchiré qui fait retour raccommodé à son propriétaire ; l’Abba qui l’a racontée conclut : « Si donc tu épargnes ton manteau, Dieu n’épargnerait-il pas sa propre créature ? » (Mios 3).

 

3. Autres maîtres

Une précision terminologique pour commencer. Dans la littérature monastique antique que nous avons pu étudier, on rencontre rarement les termes « maître » (didáskalos) et « enseigner » (didáskein). En ce qui concerne la Vie d’Antoine, par exemple, le terme « maître » appliqué à Antoine se trouve seulement dans le passage suivant où, après la mention du désir du saint de témoigner de sa foi par le martyre, il est dit : « Le Seigneur le gardait pour le bien des autres, pour en faire, dans l’ascèse qu’il avait apprise des Ecritures, le maître d’un grand nombre » (Vie d’Antoine 46,6).

Antoine est défini plutôt comme un père (pater : 7 fois) ou un ancien (ghéron: 12 fois), une fois médecin (iatrós). Aussi le verbe « enseigner » est peu fréquent (6 fois) ; il se rencontre autant de fois que le verbe « imiter » (mimeîsthai : 6 fois). Dans la collection systématique grecque le terme « maître » est présent quatre fois seulement. On remarque que, sauf une fois, on parle toujours de « maîtres » au pluriel. Et cela me semble significatif parce que, en un certain sens, nous ne trouvons jamais dans la littérature monastique antique un seul maître qui forme un ou plusieurs disciples. Le tableau est plus complexe. En ce qui concerne le monachisme oriental nous ne pouvons pas en fait comparer rigidement la forme érémitique et la forme cénobitique ; entre les deux il existait une multiplicité de formes intermédiaires, des associations de divers Abbas sous des formes variées et pas nécessairement liés dans la persévérance avec les mêmes compagnons. Le choix du père spirituel ou du maître était libre. Dans les divers récits de pèlerinages dans les lieux monastiques, on va à la recherche de plusieurs maîtres, et si parfois on reste un certain temps auprès d’un père déterminé, toutefois, le rôle de maître est attribué à une multiplicité de figures. Il n’y eut pas un maître unique même pour Antoine, dont la vie, « règle de vie monastique sous forme de récit » (Grégoire de Nazianze, Discours 21, 5), devint le modèle pour des générations de moines. On raconte de lui :

« Alors vivait dans le village voisin un vieillard, menant depuis sa jeunesse une vie solitaire. Antoine le vit et rivalisa avec lui dans le bien. D’abord il commença à habiter lui aussi dans les environs du village. De là, lorsqu’il entendait parler d’un zélé, comme une abeille avisée, il le cherchait et ne revenait pas à son propre ermitage sans l’avoir vu ; ayant pris de lui comme un viatique pour cheminer vers la vertu, il rentrait (…) Se conduisant ainsi, Antoine était aimé de tous. Lui-même se soumettait volontiers aux zélés qu’il allait voir, et il s’instruisait auprès d’eux de la vertu et ascèse propres à chacun. Il contemplait dans l’un l’amabilité, dans l’autre l’assiduité à la prière ; chez celui-ci il voyait la patience, chez celui-là la charité envers le prochain ; de l’un remarquait les veilles, de l’autre l’assiduité à la lecture ; il admirait l’un pour sa constance, l’autre pour ses jeûnes et son repos sur la terre nue. Il observait la douceur de l’un et la grandeur d’âme de l’autre ; chez tous, il remarquait à la fois la dévotion au Christ et l’amour mutuel. Ainsi rempli, il revenait à l’endroit où lui-même se livrait à l’ascèse, condensant et s’efforçant d’exprimer en lui-même les vertus de tous » (Vie d’Antoine 3, 3 ; 4, 1).

Une pluralité de maîtres et pas nécessairement un maître unique. Pas seul ; on pourrait affirmer que le maître véritable est la tradition monastique transmise d’Abba en Abba, revue en un lieu et en un temps précis par qui veut « entrer » dans la tradition monastique. Antoine mourant remet son manteau (Vie d’Antoine 91) à Athanase et « l’autre peau de mouton » à Sérapion, c'est à dire qu’il transmet à l’Eglise la vie monastique sous la forme solitaire de celui qui en est considéré comme le fondateur. Mais à ses disciples il laisse la tunique de poil, le vêtement de celui qui est vêtu à l’imitation de Jean-Baptiste, considéré comme le précurseur de la vie monastique pour avoir vécu au désert son attente de celui qui vient, dans une vie sobre et austère. Cette pauvre tunique de poil est transmise de disciple en disciple. Elle se reçoit des autres, on ne l’improvise pas pour soi.

Les maîtres ne sont pas toujours à la hauteur de leur tâche. Il n’y a dans les dits aucune idéalisation ni du maître ni du disciple. On trouve parfois de mauvais maîtres ou de mauvais disciples, ou même de mauvais maîtres alliés à de mauvais disciples. On peut en arriver à vouloir chercher un ancien selon sa volonté propre – « Tu cherches bien, Monseigneur ! », commente le père auquel est manifestée une telle pensée (N 245) – comme on peut recourir à un père-maître sans discernement qui peut plonger dans le désespoir au lieu de conduire à l’espérance et à la foi en Dieu (Cf. N 217). Les mauvais pères sont aussi ceux qui ne se guérissent pas eux-mêmes avant de prétendre guérir les autres. Abba Antoine disait :

« Les anciens pères sont partis au désert et ont été guéris ; ils sont devenus médecins et, se penchant sur les autres, ils les ont guéris. Mais nous autres en même temps que nous sortons du monde, avant d’être guéris, nous voulons en soigner d’autres et nous avons une rechute, et le dernier état est pire que le premier ; et nous entendons le Seigneur nous dire : “Médecin, guéris toi toi-même d’abord” (Lc 4, 23) » (N 603).

Mais de quelque façon, toujours, à côté du maître et père, aussi bon et saint qu’il soit, il y a d’autres maîtres ; il me semble que l’on peut en distinguer au moins deux dans les diverses collections des dits. Le premier maître est la réalité elle-même, les vicissitudes de la vie dont nous pouvons tirer des leçons, avertissements, une consolation. Ce thème est illustré par les paroles de l’évêque Théophile auquel Amma Théodora avait demandé le sens de l’expression « sachant profiter des circonstances » (Eph 5, 16 ; Col 4, 5).

Il lui dit : « Ce mot signifie le gain ; par exemple : est-ce pour toi le temps de la démesure? Achète par l’humilité et la patience le temps de la démesure, tires-en un gain. Est-ce le temps de la honte ? Achète-le par la résignation, et gagne-le. Mais tout ce qui nous est contraire, si nous le voulons, devient pour nous un gain » (Théodora 1).

L’offense est maîtresse d’humilité et de patience ; l’injure de résignation ; la fausse accusation d’endurance et d’espérance. En toute circonstance heureuse ou adverse est caché un maître. Un autre précieux maître, ou plus exactement un médecin, est montré par Zosime, moine à Tyr, en Phénicie, qui vécut entre la fin du 5e et le début du 6e siècle. Celui qui fait du mal, qui d’une manière ou d’une autre fait souffrir, accomplit une œuvre de purification, il enseigne à se libérer de la préoccupation de soi-même, il fait émerger notre orgueil, nos désirs de vengeance, notre incapacité à pardonner et nous enseigne à les regarder en face. Abba Zosime disait :

« Si quelqu’un conçoit du ressentiment contre celui qui l’afflige, lui fait du tort, le calomnie, ou qui lui fait un mal quelconque, s’il trame des pensées contre lui, il se dresse à lui-même une embuche comme le feraient les démons. Et que dis-je : il trame ? S’il ne se souvient pas de celui-là comme d’un médecin, il se fait à lui-même la plus grande injustice… Tu dois te souvenir de celui-là comme d’un médecin qui t’a été envoyé parle Christ » (Entretiens 3).

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